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Méditations de préparation pour la Nativité du Seigneur

24 décembre : Prendre la croix

Comme nous l’avons mentionné dans l’introduction à toutes ces méditations, les Constitutions de notre Institut du Verbe Incarné affirment : « Nous voulons vivre intensément les vertus de l’anéantissement : humilité, justice, sacrifice, pauvreté, douleur, obéissance, amour miséricordieux… en un mot, porter la croix » (n. 11).

Tout au long de ces journées, nous avons pu montrer, brièvement, comment toutes ces vertus sont présentées dans l’acte de s’abaisser du Christ, et qu’elles brillent pour la première fois sur le monde depuis la crèche de Bethléem. Le Christ enfant est déjà pour nous un exemple de toutes ces vertus que nous devons pratiquer avec effort pour imiter notre Seigneur, qui pour nous s’est fait homme et est né de la Vierge Marie. Dans cette méditation de conclusion, nous allons dire quelque chose sur la vertu qui les unit toutes, et qui s’exprime en disant « prendre la croix ».

L’expression vient de l’Évangile et est formulée de diverses manières : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16,24 ; cf. Mc 8,34 ; Lc 9,23) ; « celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi » (Mt 10,38 ; cf. Lc 14,27 : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple »). Dès les premiers temps du christianisme, on y voit l’essentiel de la suite de Jésus, car on y voit l’essentiel de la mission du Christ lui-même, qui dès la crèche de Bethléem projette l’ombre de sa croix sur le monde : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! » (Lc 12,49-50).

Une des meilleures explications de ces passages de l’Evangile est donnée par Saint Louis Marie Grignion de Montfort, dans sa Lettre circulaire aux Amis de la Croix. De là, nous prenons quelques passages qui peuvent servir de source de méditation : « Toute la perfection chrétienne, en effet, consiste: (1) à vouloir devenir un saint: Si quelqu’un veut venir après moi ; (2) à s’abstenir: qu’il renonce à soi-même ; (3) à souffrir: qu’il porte sa croix ; (4) à agir: et qu’il me suive !

(1) SI QUELQU’UN VEUT VENIR APRES MOI

Si quis vult post me venire, si quelqu’un veut venir après moi, qui me suis si humilié et si anéanti, que je suis devenu plutôt un vermisseau qu’un homme… après moi qui ne suis venu au monde que pour embrasser la Croix… que pour la placer au milieu de mon cœur… que pour l’aimer dès ma jeunesse… que pour soupirer après elle pendant ma vie… que pour la porter avec joie en la préférant à toutes les joies et les délices du ciel et de la terre… et enfin qui n’ai été content que lorsque je suis mort dans ses divins embrassements.

(2) QU’IL RENONCE A SOI-MEME

Si quelqu’un donc veut venir après moi ainsi anéanti et crucifié, qu’il ne se glorifie comme moi que dans la pauvreté, les humiliations et les douleurs de ma Croix : qu’il renonce à soi-même !

(3) QU’IL PORTE SA CROIX

Qu’il porte sa croix ; la sienne ! Que celui-là, que cet homme, que cette femme rare, que toute la terre d’un bout à l’autre ne saurait payer, prenne avec joie, embrasse avec ardeur, et porte sur ses épaules avec courage sa croix, et non pas celle d’un autre: – sa croix que par ma sagesse, je lui ai faite avec nombre, poids et mesure ; – sa croix, à laquelle j’ai, de ma propre main, mis ses quatre dimensions, dans une grande justesse, savoir : son épaisseur, sa longueur, sa largeur et sa profondeur ; – sa croix que je lui ai taillée d’une partie de celle que j’ai portée sur le Calvaire, par un effet de la bonté infinie que je lui porte ; – sa croix, composée en épaisseur, des pertes de biens, des douleurs, des maladies et des peines spirituelles qui doivent, par ma providence, lui arriver chaque jour jusqu’à sa mort ; – sa croix, composée en sa longueur d’une certaine durée de mois ou de jours qu’il doit être accablé de la calomnie, être étendu sur un lit, être réduit à l’aumône, et être en proie aux tentations, aux sécheresses, abandons et autres peines d’esprit ; – sa croix, composée en sa largeur de toutes les circonstances les plus dures et les plus amères, soit de la part de ses amis, de ses domestiques, de ses parents ; – sa croix, enfin, composée en sa profondeur des peines les plus cachées dont je l’affligerai, sans qu’il puisse trouver de consolation dans les créatures qui même, par mon ordre, lui tourneront le dos et s’uniront avec moi pour le faire souffrir.

La croix; qu’il la porte, puisqu’il n’y a rien de si nécessaire, de si utile et de si doux, ni de si glorieux que de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ. Il faut souffrir comme les saints… sinon comme les réprouvés.

Choisis bien sagement; car il nécessaire de souffrir comme un saint, ou comme un pénitent, ou comme un réprouvé qui n’est jamais content. C’est-à-dire, que si vous ne voulez pas souffrir avec joie comme Jésus-Christ, ou avec patience comme le bon larron, il faudra que vous souffriez malgré vous comme le mauvais larron ; il faudra que vous buviez jusqu’à la lie du calice le plus amer, sans aucune consolation de la grâce, et que vous portiez le poids tout entier de votre croix, sans aucune aide puissante de Jésus-Christ. Il faudra même que vous portiez le poids fatal que le démon ajoutera à votre croix, par l’impatience où elle vous jettera, et qu’après avoir été malheureux avec le mauvais larron sur la terre, vous alliez le trouver dans les flammes.

Mais si, au contraire, vous souffrez comme il faut, la croix deviendra un joug très doux, que Jésus-Christ portera avec vous. Elle deviendra les deux ailes de l’âme qui s’élève au ciel ; elle deviendra un mât de navire qui vous fera heureusement et facilement arriver au port du salut. Portez votre croix patiemment, et par cette croix bien portée, vous serez éclairés en vos ténèbres spirituelles ; car qui ne souffre rien par la tentation, ne sait rien. Portez votre croix joyeusement, et vous serez embrasés du divin amour; car Personne ne vit sans douleur Dans le pur amour du Seigneur. On ne cueille de roses que parmi les épines. La croix seule est la pâture de l’amour de Dieu, comme le bois est celle du feu.

Réjouissez-vous donc et tressaillez d’allégresse, lorsque Dieu vous fera part de quelque bonne croix ; car ce qu’il y a de plus grand dans le ciel et en Dieu même tombe en vous, sans vous en apercevoir. Le grand présent de Dieu que la croix !

(4) ET QU’IL ME SUIVE !

Mais il ne suffit pas de souffrir: le démon et le monde ont leurs martyrs ; mais il faut souffrir et porter sa croix sur les traces de Jésus-Christ, c’est-à-dire de la manière qu’il l’a portée ».

Le Christ est, en fait, dans la crèche, pour nous apprendre à porter la croix. Mère Teresa a dit que la souffrance est dans le monde afin que l’amour puisse être montré. Et il n’y a pas de souffrance plus grande que celle du Christ, car il n’y a pas de plus grand amour que le sien. Demandons à la Vierge, qui a accompagné son Fils à Bethléem et au Calvaire, la grâce de lui être toujours fidèles.

Pourquoi le Christ est-il né à Bethlehem et à ce moment de l’histoire ? – Question 35

Quelques minutes de Théologie avec saint Thomas d’Aquin

Question 35

LA NAISSANCE DU CHRIST

Article 4

La Bienheureuse Vierge doit-elle être appelée Mère de Dieu ?

Objections : 1. Au sujet des mystères divins, il ne faut dire que ce qu’on trouve dans la Sainte Écriture. Or celle-ci ne dit jamais que la Bienheureuse Vierge soit la mère ou la génératrice de Dieu, mais qu’elle est  » la mère du Christ (Mt 1, 8), ou la mère de l’enfant  » (Mt 2, 11. 19).

2. Le Christ est appelé Dieu selon sa nature divine. Mais celle-ci n’a pas commencé d’exister par la Vierge. Donc on ne doit pas appeler mère de Dieu la Bienheureuse Vierge.

3. Ce nom de Dieu est attribué à la fois au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Donc, si la Bienheureuse Vierge est la mère de Dieu, il s’ensuivrait qu’elle est la mère du Père et du Saint-Esprit, ce qui est absurde.

En sens contraire, on lit dans les chapitres de S. Cyrille approuvés par le Concile d’Éphèse :  » Si quelqu’un ne confesse pas que l’Emmanuel est vraiment Dieu, et que, par suite, la Sainte Vierge est mère de Dieu, puisqu’elle a engendré selon la chair, la chair qui est devenue celle du Dieu Verbe, qu’il soit anathème. « 

Réponse : On l’a dit ailleurs. tout nom qui désigne une nature au concret peut représenter l’hypostase ou personne qui possède cette nature. Or, ainsi qu’on l’a montré, l’union de l’Incarnation s’étant faite dans la personne, il est clair que ce nom :  » Dieu  » peut représenter une personne ayant la nature humaine et la nature divine. C’est pourquoi tout ce qui convient à la nature divine et à la nature humaine peut être attribué à cette personne, qu’il s’agisse de noms désignant la nature divine, ou se rapportant à la nature humaine. Or, on dit d’une personne ou hypostase qu’elle est conçue et qu’elle naît, en raison de la nature où se produisent la conception et la naissance. Étant donné que dès le début de sa conception la nature humaine a été assumée par la personne divine, comme nous l’avons dit plus haut, il s’ensuit que l’on peut dire en toute vérité que Dieu a été conçu et est né de la Vierge. Or, on donne à une femme le titre de mère de tel enfant parce qu’elle l’a conçu et engendré. Aussi est-il logique que la Bienheureuse Vierge soit appelée en toute vérité mère de Dieu.

On ne pouvait nier, en effet, que la Bienheureuse Vierge est mère de Dieu que dans deux hypothèses. Ou bien parce que l’humanité aurait été le sujet de la conception et de la naissance, avant que cet homme ait été Fils de Dieu : c’est la position de Photin. Ou bien parce que l’humanité n’aurait pas été assumée dans l’unité de la personne ou hypostase du Verbe de Dieu : c’est la position de Nestorius. Mais l’une et l’autre position est erronée. Il est donc hérétique de nier que la Bienheureuse Vierge est la mère de Dieu.

Solutions : 1. C’est l’objection de Nestorius. Voici comment on peut la résoudre ; Quoiqu’on ne trouve pas expressément dans l’Écriture que la Vierge soit la mère de Dieu, on y trouve pourtant explicitement que Jésus Christ est  » le Dieu véritable  » (1 Jn 5, 20) et que la Bienheureuse Vierge est  » mère de Jésus Christ  » (Mt 1, 18). Il résulte donc nécessairement des paroles de l’Écriture que la Vierge est mère de Dieu.

En outre, il est écrit (Rm 9, 5) :  » C’est des Juifs qu’est issu le Christ selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement !  » Or, il n’est issu des juifs que par l’intermédiaire de la Bienheureuse Vierge. Par conséquent, celui qui  » est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement  » est véritablement né de la Bienheureuse Vierge et l’a eue pour mère.

2. C’est là encore une objection de Nestorius. Mais S. Cyrille la résout ainsi :  » L’âme humaine naît avec son propre corps et est considérée comme ne faisant qu’un avec lui ; donc, si quelqu’un veut dire que la Vierge a engendré la chair sans avoir engendré l’âme, il parle pour ne rien dire. Nous percevons quelque chose d’analogue dans la génération du Christ ; car le Verbe de Dieu est né de la substance de Dieu le Père ; mais parce qu’il a assumé la chair, il est nécessaire de confesser qu’il est né d’une femme selon la chair.  » Il faut donc affirmer que la Bienheureuse Vierge est appelée  » mère de Dieu « , non pas qu’elle soit la mère de la divinité, mais parce qu’elle est la mère, selon l’humanité, de la personne qui possède la divinité et l’humanité.

3. Ce nom de Dieu a beau être attribué à la fois au Père, au Fils et au Saint-Esprit, tantôt il représente la seule personne du Père, tantôt la seule personne du Fils, ou celle du Saint-Esprit, comme nous l’avons montré ailleurs ». Ainsi, lorsqu’on dit :  » La Bienheureuse Vierge est mère de Dieu « , le nom  » Dieu  » représente uniquement la personne du Fils incarné.

Article 5

Le Christ est-il Fils de Dieu le Père et de la Vierge-Mère selon deux filiations ?

Objections : 1. La naissance est cause de filiation. Mais dans le Christ il y a deux naissances. Il y a donc aussi deux filiations.

2. La filiation, qui est la relation du fils à son père ou à sa mère, dépend en quelque manière de ce fils, parce que l’être de la relation est de se trouver en rapport avec autre chose ; si l’un des termes disparaît, l’autre disparaît aussi. Or la filiation éternelle du Christ, en vertu de laquelle il est Fils de Dieu le Père, ne dépend pas de sa mère, puisque rien d’éternel ne dépend d’un être temporel. Le Christ n’est donc pas Fils de sa mère par une filiation éternelle. Ou bien donc le Christ n’est d’aucune manière son fils, à l’encontre de ce qu’on vient d’établir, ou bien il est son fils par une filiation temporelle. Il y a donc dans le Christ deux filiations.

3. Dans la définition d’un terme relatif figure toujours l’autre, ce qui montre que chacun d’eux est spécifié par l’autre. Mais un seul et même être ne peut exister dans des espèces diverses. Il paraît donc impossible qu’une seule et même relation ait pour termes des extrêmes totalement divers. Or le Christ est le Fils du Père éternel et d’une mère temporelle ; ce sont là des termes totalement divers. Il apparaît donc que le Fils ne peut être le Fils du Père et de sa mère par la même relation. Il y a donc dans le Christ deux filiations.

En sens contraire, d’après S. Jean Damascène, on peut multiplier dans le Christ tout ce qui convient à la nature, mais non ce qui relève de sa personne. Or, la filiation appartient au premier chef à la personne, car c’est une propriété personnelle, comme on a pu le voir dans la première partie. Il n’y a donc dans le Christ qu’une seule filiation.

Réponse : À ce sujet on a émis des opinions diverses. Certains, attentifs à la cause de la filiation, qui est la naissance, mettent dans le Christ deux filiations comme deux naissances. D’autres, attentifs au sujet de la filiation qui est la personne ou hypostase, mettent dans le Christ une seule filiation comme il n’y a qu’une seule hypostase ou personne.

En effet, l’unité ou la pluralité de la relation ne tient pas aux termes, mais à la cause ou au sujet. Car si elle tenait aux termes, il faudrait que tout homme ait en lui deux filiations. l’une se rapportant à son père, et l’autre à sa mère. Mais, à bien considérer, il apparaît que chacun est en rapport avec son père et sa mère par la même relation, à cause de l’unité de la cause. En effet, par une même naissance on naît de son père et de sa mère, si bien qu’on se rattache à tous deux par la même relation. Et il en est de même pour le maître qui dispense le même enseignement à de nombreux élèves, comme pour le seigneur qui gouverne divers sujets par le même pouvoir.

Au contraire, lorsque les causes diffèrent spécifiquement, les relations qu’elles produisent diffèrent aussi spécifiquement. Alors rien n’empêche que plusieurs relations de cette nature se trouvent dans le même sujet. C’est ainsi que le maître qui enseigne aux uns la grammaire, et à d’autres la logique, n’exerce pas le même magistère. Les relations d’un seul et même maître seront donc différentes avec des élèves différents, ou avec les mêmes, auxquels il donne des enseignements différents.

Il arrive parfois que l’on soit en relation avec plusieurs personnes pour des causes diverses, mais de même espèce ; on peut par exemple être père de divers fils en vertu d’actes divers de génération. En ce cas la paternité ne peut différer spécifiquement puisque les actes de générations sont de même espèce. Et parce que plusieurs formes de même espèce ne peuvent exister simultanément dans un même sujet, il est impossible qu’il y ait plusieurs paternités en celui qui a engendré plusieurs fils. Mais il en serait autrement si l’on était père de l’un par génération naturelle, et de l’autre par adoption.

Or, il est évident que ce n’est pas par une seule et même naissance que le Christ est né de son Père dans l’éternité, et de sa mère dans le temps. Ces naissances ne sont pas les mêmes spécifiquement. En se plaçant à ce point de vue, il faudrait donc dire qu’il y a dans le Christ des filiations diverses, l’une temporelle, l’autre éternelle. Mais, parce que le sujet de la filiation n’est pas la nature ou une partie de la nature, mais seulement la personne ou hypostase ; et parce qu’il n’y a dans le Christ pas d’autre hypostase ou personne que la personne éternelle, il ne peut y avoir en lui qu’une seule filiation : celle qui est dans sa personne éternelle. Toute relation que l’on applique à Dieu en fonction du temps ne pose rien de réel en Dieu. lui-même qui est éternel, mais seulement un être de raison, comme on l’a montré dans la première Partie. Voilà pourquoi la filiation qui met le Christ en rapport avec sa mère ne peut pas être une relation réelle, mais seulement une relation de raison.

Les deux opinions exposées plus haut ont donc chacune une part de vérité. Car, si l’on envisage les raisons parfaites de filiation, on dira qu’il y a deux filiations, puisqu’il y a deux naissances. Mais si l’on considère le sujet de la filiation, qui ne peut être que le suppôt éternel, il ne peut y avoir dans le Christ, comme relation réelle, que la filiation éternelle.

Toutefois, on donne au Christ le nom de fils relativement à sa mère, en vertu d’une relation que l’on conçoit simultanément avec celle qui unit sa mère à lui. Il en va de même pour Dieu, que l’on appelle Seigneur en vertu de la relation que l’on conçoit simultanément avec la relation réelle par laquelle la créature est soumise à Dieu. En Dieu, cette relation de domination n’est pas réelle, et pourtant Dieu est vraiment Seigneur, en vertu de la soumission réelle de la créature envers lui. Pareillement, le Christ est appelé réellement fils de la Vierge sa mère, en raison de la relation réelle de maternité entre elle et le Christ.

Solutions : 1. La naissance temporelle causerait dans le Christ une filiation temporelle réelle, s’il y avait là un sujet capable de recevoir cette relation. Mais cela est impossible ; car le suppôt éternel ne peut lui-même recevoir une relation temporelle, on vient de le voir.

On ne peut pas dire non plus que le Christ reçoit une filiation temporelle en raison de la nature humaine, de même qu’il est sujet à une naissance temporelle ; car il faudrait que la nature humaine soit d’une certaine manière sujette à la filiation, comme elle est, d’une certaine manière sujette à la naissance ; lorsque l’on dit du nègre qu’il est blanc en raison de ses dents, il faut que ses dents soient le sujet de la blancheur. Or, la nature humaine ne peut d’aucune manière être le sujet de la filiation, car cette relation regarde directement la personne.

2. La filiation éternelle ne dépend pas d’une mère temporelle ; mais avec cette filiation éternelle on conçoit un rapport temporel qui dépend de cette mère, et qui suffit pour affirmer du Christ qu’il est fils de sa mère.

3. Comme dit Aristote,  » l’un et l’être s’engendrent réciproquement « . Aussi parfois, dans l’un des deux extrêmes en relation, la relation est un être réel, alors qu’elle n’est dans l’autre extrême qu’un être de raison ; c’est le cas de la science et de son objet, ainsi que le dit encore Aristote. Parfois aussi, dans l’un des deux extrêmes en relation, il n’y a qu’une seule relation, alors que du côté de l’autre on en compte un grand nombre. C’est ainsi que chez les parents on trouve une double relation : l’une de paternité, l’autre de maternité ; ces deux relations sont différentes spécifiquement, car c’est pour des raisons différentes que le père et la mère sont principes de génération. (En revanche, si c’était sous le même aspect que plusieurs individus seraient principes d’une seule action, par exemple du halage d’un bateau, il n’y aurait chez tous qu’une seule et même relation. ) Du côté de l’enfant, il n’existe qu’une seule relation selon la réalité ; mais cette filiation est conçue comme double par la raison, en tant qu’elle correspond aux deux relations que l’on constate chez les parents, selon deux points de vue de l’esprit. Pareillement donc, d’une certaine manière, il n’y a dans le Christ qu’une seule filiation réelle, celle qui regarde le Père éternel ; et cependant on y conçoit aussi un autre point de vue, temporel, celui qui regarde la mère temporelle.

Article 6

Le mode de naissance du Christ

Objections : 1. La mort des hommes dérive du péché des premiers parents (Gn 2, 17) :  » Le jour où vous en mangerez, vous mourrez certainement.  » De même aussi les douleurs de l’enfantement (Gn 3, 16) :  » Tu enfanteras tes fils dans la douleur.  » Mais le Christ a voulu subir la mort. Il semble au même titre que son enfantement a dû s’accompagner de douleurs.

2. La fin est proportionnelle au principe. Or, la vie du Christ s’est achevée dans la douleur (Is 53, 4) :  » Il a vraiment porté nos douleurs.  » Il apparent donc que même dans sa naissance il devait y avoir les douleurs de l’enfantement.

3. Dans le Protévangile de Jacques on voit des sages-femmes accourir à la naissance du Christ, qui semblent avoir été nécessaires à cause des douleurs de l’enfantement. Il semble donc que la Bienheureuse Vierge a enfanté dans la douleur.

En sens contraire, dans un sermon qu’on lui attribue, S. Augustin s’adresse ainsi à la Vierge Marie :  » Tu n’as connu ni flétrissure en concevant, ni douleur en enfantant. « 

Réponse : Les douleurs de l’enfantement sont causées par la distension des organes à travers lesquels l’enfant sort du sein de la mère. Or, nous avons dit précédemment que le Christ est sorti du sein de sa mère resté fermé, ce qui n’a imposé aucune violence aux organes. C’est pourquoi cet enfantement n’a comporté aucune douleur, ni aucune lésion physique. Au contraire, il y a eu là une très grande joie, du fait que l’homme Dieu est né dans le monde, selon la parole d’Isaïe (75, 1) :  » La terre fleurira comme le lis, elle exultera dans la joie et la louange. « 

Solutions : 1. Les douleurs de l’enfantement sont chez la femme une conséquence de son union charnelle avec l’homme. C’est ce que suggère la Genèse quand, après avoir dit (3, 16)  » Tu enfanteras dans la douleur « , elle ajoute  » Et l’homme te dominera.  » Mais comme le remarque un sermon attribué à S. Augustin, sur l’Assomption de la Vierge mère de Dieu a été exceptée de cette sentence :  » Ayant reçu le Christ sans la souillure du péché et sans l’abaissement d’un commerce charnel avec l’homme, elle a engendré sans douleur, et sans atteinte à son intégrité, et elle est demeurée dans une parfaite virginité.  » Et si le Christ a subi la mort, c’est volontairement, afin de satisfaire pour nous ; il n’y fut point comme forcé par cette sentence, car lui-même n’était pas astreint à la mort.

2. De même que le Christ en mourant a détruit notre mort, ainsi, par sa douleur, nous a-t-il délivrés de nos douleurs ; c’est pourquoi il a voulu mourir dans la souffrance. Mais les douleurs de l’enfantement qu’aurait subies sa mère ne concernaient pas le Christ qui venait satisfaire pour nos péchés. C’est pourquoi il n’a pas fallu que sa mère l’enfante dans la douleur.

3. D’après S. Luc (2, 7), la Bienheureuse Vierge elle-même  » enveloppa de langes et posa dans une mangeoire  » l’enfant qu’elle venait de mettre au monde : ce qui montre la fausseté du Protévangile de Jacques, livre apocryphe. Aussi S. Jérôme, écrit-il :  » Il n’y eut là aucune sage-femme, aucune activité de commères, Marie fut à la fois la mère et la sage-femme. « Elle enveloppa son enfant de langes et le posa dans une mangeoire » : cette phrase condamne les extravagances des apocryphes. « 

Article 7

Le lieu de la naissance du Christ

Objections : 1. Il est dit en Isaïe (2, 3) :  » C’est de Sion que sortira la Loi, et la parole du Seigneur, de Jérusalem.  » Mais le Christ est véritablement la Parole de Dieu. Il aurait donc dût venir au monde à Jérusalem.

2. Selon S. Matthieu (2, 23), il était écrit du Christ :  » On l’appellera Nazaréen « , ce qui vient de la prophétie d’Isaïe (11, 1) :  » Une fleur montera de sa tige « , Nazareth en effet veut dire  » fleur « . Mais on tire son nom surtout de son lieu de naissance. Il semble donc qu’il aurait dû naître à Nazareth, où il avait été conçu et où il devait grandir.

3. Le Seigneur est venu en ce monde pour annoncer la foi en la Vérité, comme il le dit en S. Jean (18, 37) :  » je suis né et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité.  » Mais cette mission lui aurait été facilitée s’il était né dans la ville de Rome, qui tenait alors le monde sous sa domination. C’est ce qui faisait dire à S. Paul écrivant aux Romains (1, 8) :  » Votre foi est annoncée à tout l’univers.  » On voit donc qu’il n’aurait pas dû naître à Bethléem.

En sens contraire, il est écrit dans Michée (5, 2) :  » Et toi, Bethléem Éphrata, tu es toute petite parmi les chefs-lieux de Juda ; c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit régner sur Israël. « 

Réponse : Le Christ a voulu naître à Bethléem pour deux motifs. Le premier, c’est que  » il est né de la race de David selon la chair  » (Rm 1, 3). C’est à David qu’avait été faite une promesse spéciale au sujet du Christ (2 S 23, 1) :  » Oracle de l’homme haut placé, du Messie du Dieu de Jacob.  » Et c’est pourquoi le Christ voulut naître à Bethléem, où David était né, afin de montrer par le lieu même de sa naissance l’accomplissement de la promesse qui lui avait été faite. C’est ce que souligne l’évangile disant (Lc 2, 4) :  » Parce que Joseph était de la maison et de la famille de David. « 

Deuxième motif pour naître à Bethléem. Comme dit S. Grégoire :  » Bethléem se traduit : Maison du pain. Or le Christ est celui qui a dit : « je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel.  » « 

Solutions : 1. De même que David est né à Bethléem, c’est Jérusalem qu’il a choisie pour établir le siège de sa royauté et y construire le temple de Dieu ; c’est ainsi qu’il choisit Jérusalem pour qu’elle soit une cité à la fois royale et sacerdotale. Or le sacerdoce du Christ et sa royauté se sont consommés surtout dans sa passion. Ainsi convenait-il que le Christ ait choisi Bethléem comme lieu de sa naissance, et Jérusalem comme lieu de sa passion.

Par là, en outre, le Christ a confondu la vaine gloire des hommes qui s’enorgueillissent de naître dans des villes réputées et cherchent à y être honorés. A l’inverse, le Christ a voulu naître dans une cité sans gloire, et souffrir l’opprobre dans une cité illustre.

2. Le Christ voulut se signaler par sa vie vertueuse, et non par son origine charnelle. C’est pourquoi il voulut être élevé et formé dans la ville de Nazareth, tandis qu’il ne voulut naître à Bethléem que comme un hôte de passage. Selon S. Grégoire :  » Par l’humanité qu’il avait assumée, il naissait comme à l’étranger, non selon sa puissance, mais selon sa nature.  » Et, dit encore Bède,  » il cherchait une place à l’hôtellerie pour nous préparer de nombreuses demeures dans la maison de son Père « .

3. Comme il est dit dans un sermon du Concile d’Éphèse :  » Si le Christ avait choisi la grande cité de Rome, on aurait attribué la conversion du monde au prestige de ses concitoyens. S’il avait été le fils de l’Empereur, on aurait rattaché sa réussite à sa puissance. Mais afin de faire reconnaître que sa divinité avait transformé le monde, il choisit une mère très pauvre et une patrie plus pauvre encore.  » Comme dit S. Paul (1 Co 1, 27) :  » Dieu choisit ce qui est faible ici-bas pour confondre ce qui est fort.  » C’est pourquoi, afin de montrer davantage son pouvoir, c’est de Rome même, capitale du monde, qu’il fit la capitale de son Église, en signe de victoire parfaite. De là devait se répandre la foi dans le monde entier, selon cet oracle d’Isaïe (26, 8) :  » Il humiliera la cité altière. Elle sera foulée aux pieds par le pauvre « , c’est-à-dire le Christ,  » par les pas des indigents « , c’est-à-dire des Apôtres Pierre et Paul.

Article 8

L’époque de la naissance du Christ

Objections : 1. Le Christ venait pour rendre aux siens la liberté. Or il est né au temps de l’esclavage, où le monde entier est recensé sur l’ordre d’Auguste, parce que soumis à l’impôt, selon S. Luc (2, 1).

2. Ce n’est pas aux païens qu’avait été promise la naissance du Christ, d’après S. Paul (Rm 9, 4) :  » Les promesses appartiennent à Israël.  » Mais le Christ est né à l’époque où dominait en Judée un roi étranger :  » Jésus étant né au temps du roi Hérode  » (Mt 2, 1).

3. Le temps de la présence du Christ dans le monde est comparé au jour parce qu’il est lui-même la lumière du monde ; ce qui lui fait dire (Jn 9, 4) :  » Tant qu’il fait jour, il faut que j’accomplisse les oeuvres de celui qui m’a envoyé  » Mais en été les jours sont plus longs qu’en hiver. Donc, puisqu’il est né au coeur de l’hiver, le huit des calendes de janvier (25 décembre), il apparat que l’époque de sa naissance était mal choisie.

En sens contraire, il y a cette parole de S. Paul (Ga 4, 4) :  » Lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sujet de la loi. « 

Réponse : Il y a cette différence entre le Christ et les autres hommes que ceux-ci naissent soumis à la nécessité du temps, et que le Christ, comme Seigneur et Créateur de tous les temps, a choisi la date où il naîtrait, ainsi que sa mère et le lieu de sa naissance. Et parce que ce qui vient de Dieu est parfaitement ordonné et harmonieusement disposé, il s’ensuit que le Christ naîtrait au moment le mieux choisi.

Solutions : 1. Oui, le Christ était venu pour nous ramener de l’état de servitude à l’état de liberté. Et c’est pourquoi, de même qu’il a adopté notre mortalité afin de nous ramener à la vie, de même, dit S. Bède  » il a daigné s’incarner au moment où, dès sa naissance, il serait enregistré par le recensement de César et, pour notre libération, se soumettrait lui-même à la servitude. « 

De plus, à cette époque où l’univers entier vivait sous un seul prince, une paix parfaite régnait sur le monde. Et c’est pourquoi il convenait que le Christ naisse à cette époque, lui qui est  » notre paix, faisant de deux peuples un seul  » (Ep 2,14). Aussi, S. Jérôme dit-il :  » Déroulons l’histoire ancienne : nous y trouvons que la discorde a régné dans le monde entier jusqu’à la vingt-huitième année de César Auguste ; mais à la naissance du Seigneur, toutes les guerres cessèrent « , selon cette prédiction d’Isaïe (2, 4) :  » Aucun peuple ne lèvera l’épée contre un autre. « 

En outre, il convenait que sa naissance ait lieu au temps où un seul prince dominait le monde, puisque lui-même venait  » rassembler les siens dans l’unité, afin qu’il n’y ait plus qu’un seul troupeau et un seul pasteur  » (Jn 10, 16).

2. Le Christ a voulu naître au temps d’un roi étranger, pour accomplir la prophétie de Jacob disant (Gn 50, 10) :  » Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le chef ne s’éloignera de sa race, jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé.  » S. Jean Chrysostome explique :  » Tant que la nation juive fut régie par des rois juifs, même pécheurs, les prophètes lui furent envoyés pour lui porter remède. Mais, lorsque la loi de Dieu fut sous le pouvoir d’un roi inique, le Christ naquit ; car le mal souverain et implacable appelait un médecin d’autant plus habile. « 

3.  » Ce fut quand la lumière du jour commence à croître que le Christ a voulu naître  » pour montrer qu’il venait pour faire grandir les hommes dans la lumière divine, selon la prophétie (Lc 1, 79) :  » Éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort.  » De même encore, il a choisi pour naître les rigueurs de l’hiver afin de souffrir pour nous, dès ce moment, dans sa chair.