LES ÉTAPES DE LA VIE DE CHARLES DE FOUCAULD XX

En mars 1903, la Père de Foucauld reçut la visite de son ancien camarade, Henri Laperrine, commandant supérieur des oasis sahariennes. Déjà, à cette époque, cet officier, dont la carrière fut si belle, passait pour un des types achevés du cavalier colonial. Entre subir une heure d’attente dans l’antichambre d’un ministre et endurer une tempête de sable, il choisissait la tempête. D’une bonne humeur proverbiale, impressionnable, nerveux, il était d’un caractère vif, mais pardonnait aux autres leurs torts, sauf quand ils l’avaient trompé. Il savait être amical sans être familier. Son énergie était prodigieuse ; son exactitude également. A peine descendu de cheval ou de méhari, il se mettait au travail. Les courriers qui le joignaient en route pouvaient repartir, le soir même, avec la réponse. A l’heure de la sieste, il n’y avait souvent qu’un homme qui ne dormît pas : Laperrine. Là, dans le désert, il était dans son royaume, dont il connaissait tout, les hommes et les choses. Un de ses disciples et amis a dit : « Il n’était pleinement lui-même qu’à partir du moment où il posait son pied nu sur la souple encolure de son méhari. » Sa puissance, parmi tant de tribus d’Algérie, du Soudan, du Sahara, était faite de la certitude, établie par cent preuves au cœur des indigènes, que ce grand chef n’était pas leur ennemi. Laperrine ne voulait ni les humilier, ni les exploiter ; il voulait se les concilier, les faire entrer, comme protégés, comme aides et comme amis, dans une France prolongée.

La vocation de Laperrine et celle de Foucauld étaient donc sœurs, non pas semblables ni de même caractère, mais variétés, toutes deux, de la même espèce, très française et très chrétienne. Leur amitié, pendant quarante années, s’explique par cette commune intelligence du rôle civilisateur de la France. Mais je crois que d’autres éléments encore l’ont formée et maintenue. Foucauld, chez Laperrine, admirait une âme loyale, ardente, capable de sacrifier à l’idéal toutes les aises, le repos, la santé, la vie elle-même et, ce qui est plus rare, l’avancement. Laperrine admirait, chez Foucauld, des dons pareils aux siens, mis au service d’un idéal encore plus grand : la sainteté personnelle et le rayonnement de la sainteté parmi les indigènes.

Tel était le visiteur dont la venue fut une grande joie pour le Père de Foucauld. Après son passage, les jours, les mois s’écoulent, dans la solitude. Aucun autre homme ne s’offre à partager la vie de l’ermite du Sahara, il avait essayé vainement de solliciter quelques vocations de petit Frère ou de petite Sœur de la future communauté, décrit à ses correspondants, famille, amis, prêtres, moines, le caractère de son pays d’élection « si solitaire et si central, entre l’Algérie, le Maroc et le Sahara ». Et il écrivait, à la date de Pâques 1903, ces lignes humbles et magnifiques :

« Ni postulant, ni novice, ni sœur… Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul… Régnez en moi, Cœur de Jésus, afin que je meure enfin à moi, au monde, à tout ce qui n’est pas vous… »

Le catéchumène Paul le quitta, au moins pour un temps, le catéchumène Pierre ensuite. Il ne restait près de lui qu’un petit enfant et une vieille aveugle, qu’il baptisa le 5 mai, presque mourante, « sur son désir très nettement exprimé ».

Il attend à cette date le Père Guérin, qui faisait une « tournée d’inspection. » dans les postes des Pères Blancs. Sa correspondance avec lui est des plus touchantes :

« Je vous suis de la pensée, de la prière, dans votre voyage… Il va sans dire que vous logez, vous et votre suite -méhara compris,- à la Fraternité. Vous y êtes chez vous. Vous serez le maître ; si vous voulez, c’est moi qui serai votre invité. Je vous recevrai comme un pauvre reçoit son père tendrement aimé, c’est-à-dire très pauvrement… Votre cuisinier ne chômera pas. Vous n’auriez que moi pour cuisinier, si votre « chef » ne s’en mêlait, et je ne veux pas vous tuer avec ma cuisine…

« Il va sans dire qu’à votre arrivée, je vous ferai avant tout entrer à la chapelle, aux pieds du Maître, du Tout… Je rêve pour vous, ici, bien des jours et des nuits devant le Très Saint-Sacrement exposé. Il y a longtemps que vous n’aurez joui d’heures de silence aux pieds de la Sainte Hostie. »

Le Père Guérin et son compagnon, le Père Villard, demeurèrent cinq jours à Beni-Abbès, du 27 mai au 1er juin au soir. Le 31 mai, jour de la Pentecôte, le Père Guérin célébra la messe principale, et le diaire porte cette note : « Pour la première fois depuis bien des siècles, pour la première fois absolument, peut-être, trois prêtres sont à Beni-Abbès. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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