LES ÉTAPES DE LA VIE DE CHARLES DE FOUCAULD XXI

Vers le milieu de l’année 1903, l’ermite forme le vœu de pénétrer jusqu’aux régions plus méridionales habitées par les Touareg, peuple de race berbère, intelligent et fier, beaucoup moins fanatique que l’Arabe. Il écrit le 24 juin à Mgr Guérin pour lui demander la permission d’aller s’installer chez eux, en attendant qu’il puisse y installer des prêtres.

« J’y prierai, j’y étudierai la langue et traduirai le Saint Evangile;… tous les ans je remonterai vers le Nord me confesser. Chemin faisant, j’administrerai les sacrements dans tous les postes… Je réserve l’autorisation de l’abbé Huvelin… J’écris au commandant Laperrine, lui demandant de m’autoriser à exécuter ce projet. »

Comme on le voit, l’imagination ardente de Charles de Foucauld rêve, demande, prépare de grands desseins mais, attentif à chaque plainte, et aussi à chaque nouvelle par où s’exprime le monde où il vit, il est toujours prêt à répondre et à se considérer comme en service commandé. L’été de 1903 lui offre, soudainement, l’occasion de porter les secours de la religion a des Français en péril de mort. Il est le seul prêtre dans ces régions immenses ; nos postes n’ont pas d’aumônier ; les âmes ont été négligées, bien qu’on attende d’elles la plus haute vertu d’obéissance et de sacrifice. Il n’a pas un instant d’hésitation : il part ; il remplit un des grands offices pour lesquels il s’est avancé dans le Sahara. Voici les faits.

Les attaques de convois ou de postes se multipliaient ; l’agitation pouvait, d’un moment à l’autre, tourner à la révolte. Le 16 juillet, 200 Berâbers attaquaient, à 3 heures du matin, 50 tirailleurs algériens de la compagnie d’Adrar, qui étaient obligés de battre en retraite. Neuf jours après le chef du bureau arabe de Beni-Abbès surprenait les Berâbers au puits de Bou-Kheïla, leur tuait 30 hommes et mettait les autres en fuite.

Taghit

Bientôt des entreprises plus importantes allaient être tentées contre nous. Charles de Foucauld est informé de ces rumeurs qui courent le désert. Le prêtre et l’ancien officier, tout lui-même s’émeut. Il y aura des morts et des blessés. Sûrement le devoir est là. Il écrit le 12 août au capitaine de Susbielle, commandant le bureau arabe de Taghit, que cet officier fait mettre en état de défense, à la nouvelle plus précise qu’une harka de 9.000 personnes va tomber sur la Zousfana.

La bataille se livre, du 17 au 20 août. Taghit se défend victorieusement. La harka, décimée, lève le camp le 21. Elle a 1 200 hommes hors de combat. « C’est le plus beau fait d’armes de l’Algérie depuis quarante ans, » dit Charles de Foucauld dans une lettre à sa famille.

Mais le regret le tourmente de n’avoir pas été là. Lui, l’aumônier du Sahara, il n’a pu consoler, absoudre, bénir les mourants et les blessés. N’avait-il pas demandé à partir ? Sans doute, mais il faut qu’il s’entraîne à la fatigue physique, qu’il puisse se passer d’escorte.

Alors, comme le 2 septembre un convoi est attaqué par une centaine de pilleurs embusqués, comme le combat a coûté 49 blessés du côté français, Frère Charles court au bureau des affaires indigènes ; il renouvelle sa demande. Cette fois elle est accueillie. L’aumônier du Sahara peut se rendre auprès des blessés. On lui donne un burnous, des éperons ; un des mokhazenis lui prête un cheval. A la dernière minute, un des assistants essaye de s’opposer à une aventure qu’il estime insensée :

– Comment permettre au Père de partir sans escorte ? Il sera tué en route.

– Je passerai, dit le Père simplement.

– Il passera, en effet, laissez-le aller, réplique le capitaine du bureau arabe, qui survient à ce moment ; il ne peut pas vous dire cela, mais lui, il peut traverser sans arme tout le pays soulevé ; personne ne portera la main sur lui : il est sacré.

A 10 heures, Frère Charles est en selle et part avec le courrier. On fait, à marches forcées, les 120 kilomètres qui séparent Béni-Abbés de Taghit, et le Père de Foucauld commence auprès des blessés sa mission d’ami et de prêtre. Un officier du poste, un témoin du séjour de près d’un mois qu’il passa dans la redoute, m’a dit :

« Je crois pouvoir affirmer que les 49 blessés, chacun en son temps, reçurent la Communion des mains du Père de Foucauld. »

Il revint à Beni-Abbès le 30 septembre 1903, et là, se mettant en retraite, il se demande où est le devoir :

« J’ai une grosse incertitude, écrit-il à l’abbé Huvelin, au sujet du voyage que j’avais projeté dans le Sud, dans ces oasis du Touat, Tidikelt, qui sont absolument sans prêtre, où nos soldats n’ont jamais la messe, où les musulmans ne voient jamais un ministre de Jésus… Je sais d’avance que Mgr Guérin me laisse libre, c’est donc à vous que je demande conseil…

« Je passerais dans l’Extrême-Sud deux, ou trois ou quatre mois… on m’invite, on m’attend… Je frissonne – j’en ai honte – à la pensée de quitter Beni-Abbès, le calme au pied de l’autel, et de me jeter dans les voyages, pour lesquels j’ai maintenant une horreur excessive… La raison montre aussi bien des inconvénients : laisser vide le tabernacle de Beni-Abbès, m’éloigner d’ici où peut-être il y aura des combats… Un convoi part pour le Sud le 10 janvier. Faut-il le prendre, ou ne pas partir du tout ? Je vous supplie de m’écrire une ligne à ce sujet. Je vous obéirai. »

Le 10 janvier 1904 passa. La réponse de l’abbé Huvelin ne vint pas. Le 13, un convoi escorté par 50 hommes de troupe devait partir pour le Touat et le Tidikelt. Le Père de Foucauld se décide, se joint au convoi et se dirige vers ces inconnus, les Touareg de l’Ahaggar, qui vont avoir désormais la plus large part de son amitié et de son apostolat, et chez lesquels sera consommé, un jour, son sacrifice.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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