Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Troisième Partie)

Il faut remarquer ceci : Jésus, par la manière même dont il a formulé la troisième demande du « Notre Père », nous donne un enseignement.

En effet, il ne nous fait pas dire à notre Père : « fais ta volonté », non plus : « que nous fassions ta volonté » ; mais il nous fait dire : Que ta volonté soit faite.

Deux choses en effet sont nécessaires pour parvenir à la vie éternelle, à savoir la grâce de Dieu et la volonté de l’homme.

Et, bien que Dieu ait fait l’homme sans l’appeler à coopérer avec lui, cependant il ne le justifie pas sans sa coopération. « Celui qui t’a créé sans toi, ne te justifiera pas sans toi », dit saint Augustin dans son Commentaire sur saint Jean.

Dieu, en effet, veut cette coopération de l’homme. Il dit en Zacharie (1, 3) : Convertissez-vous à moi et je me convertirai à vous. Et saint Paul écrit (1 Co 15, 10) : C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n’a pas été inactive en moi.

Il ne faut pas donc présumer de nous-mêmes, sinon qu’il faut mettre la confiance dans la grâce de Dieu, ne renonçons pas à notre effort, mais apportons notre collaboration.

C’est pourquoi Jésus ne nous fait pas dire : « Que nous fassions ta volonté », autrement il semblerait que la grâce de Dieu n’a rien à faire. Et Il ne nous prescrit pas non plus de dire : « Fais ta volonté », sinon il semblerait que notre volonté et notre effort ne servent à rien.

Mais Jésus nous fait dire : Que la volonté de Dieu soit faite, par la grâce de Dieu, à laquelle nous joignons notre travail et notre effort.

3. Troisième raison (nous avons donné les deux première dans l’article antérieur, lire) : Dieu veut de nous que nous soyons rétablis dans l’état et la dignité dans lesquels le premier homme fut créé, dignité et état si élevés que son esprit et son âme ne ressentaient aucune opposition de la part de la chair et de la sensualité.

Aussi longtemps que l’âme fut soumise à Dieu, la chair fut soumise à l’esprit si parfaitement qu’elle n’éprouva ni la corruption de la mort, ni l’altération de la maladie et des autres passions.

Mais à partir du moment où l’esprit et l’âme, qui tiennent le milieu entre Dieu et la chair, se rebellèrent contre Dieu par le péché, aussitôt le corps se rebella contre l’âme et il commença à éprouver les infirmités et la mort, et continuellement sa sensibilité se révolta contre l’esprit. Ce qui fait dire à saint Paul (Rom 7, 23) :Je vois dans mes membres une loi qui lutte contre la loi de ma raison et (Gal 5, 17) : La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair. Ainsi il y a guerre incessante entre l’esprit et la chair ; et l’homme est sans cesse rendu de plus en plus mauvais par le péché.

C’est donc la volonté de Dieu que l’homme soit rétabli dans son premier état, c’est-à-dire qu’il n’y ait rien dans sa chair d’opposé à son esprit : ce que saint Paul exprime ainsi (1 Thess 4, 3) : Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification.

Or, cette volonté de Dieu ne peut être accomplie en cette vie. Elle sera réalisée à la résurrection des saints, quand leurs corps ressusciteront glorieux, incorruptibles et splendides, suivant la parole de l’Apôtre (1 Co 15, 43) : Semé dans l’ignominie, le corps ressuscitera dans la gloire.

Cependant la volonté de Dieu est réalisée ici-bas dans l’esprit des justes, par leur justice, leur science et leur vie. Aussi, quand nous disons : Que votre volonté soit faite, nous prions le Seigneur de réaliser également sa volonté dans notre chair.ta volonte

Suivant cette explication, dans la demande : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, le mot ciel désigne notre esprit et le mot terre désigne notre chair. Et le sens de cette demande est : Que votre volonté soit faite sur la terre, c’est-à-dire dans notre chair, comme elle est faite au ciel, c’est-à-dire, dans notre esprit, par la justice.

Cette troisième demande de l’oraison dominicale nous fait parvenir à la béatitude des larmes, que le Seigneur nous a fait connaître dans le sermon sur la montagne (Mt 5, 5) : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés

Pour l’expliquer nous reprenons les trois points de notre exposition.

Premièrement, Dieu veut pour nous et nous fait désirer la vie éternelle. Par cet amour de la vie éternelle, nous sommes amenés à verser des larmes. Hélas, chantait le Psalmiste (Ps. 119, 5),qu’il est long mon exil ! Et ce désir de la vie éternelle chez les saints est si véhément, qu’il les fait aspirer à la mort, bien que celle-ci par elle-même soit un sujet d’aversion. Nous préférons quitter ce corps, disait saint Paul (2 Co 5, 8), et aller jouir de la présence du Seigneur.

En second lieuceux qui gardent les commandements de Dieu, pour obéir à la volonté de Dieu, sont aussi dans l’affliction, car si les préceptes sont doux pour l’âme, pour la chair ils sont amers, parce qu’ils la mortifient. Parlant de leur chair, le Psalmiste dit des justes (Ps. 125, 5) :Ils s’en vont tout en pleurs ; et, à propos de leur âme, il ajoute : Ils viennent en exultant.

En troisième lieunous avons parlé de la lutte incessante de notre chair et de notre esprit entre eux ; cette lutte est également un sujet de larmes. Il est en effet impossible que l’âme, dans ce combat, ne reçoive pas quelques blessures, de la part de la chair, au moins celles des péchés véniels. L’obligation d’expier ces fautes lui est un sujet de larmes. Chaque nuit, c’est-à-dire, aussi longtemps que durent les ténèbres de mes péchés, dit le Psalmiste (Ps 6, 7), de mes pleurs j’arroserai mon lit, c’est-à-dire ma conscience. Ceux qui pleurent ainsi parviennent à la patrie. Dieu daigne nous y conduire.

Commentaire au Notre Père

Saint Thomas d’Aquin

Et Jésus dormait dans la barque…

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 4,35-41.
Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »
Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient.
Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait.
Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »
Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »
Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

Ma chère petite Céline,

Je ne suis pas surprise que tu ne comprennes rien à ce qui se passe dans ton âme. Un petit enfant tout seul sur la mer, dans une barque perdue au milieu des flots orageux, pourrait-il savoir s’il est près ou loin du port ? Quand son œil contemple encore le rivage d’où il est parti il sait combien il a fait de chemin, en voyant la terre s’éloigner sa joie enfantine ne peut se contenir. Oh ! dit-il, me voilà bientôt au bout de mon voyage. Mais plus la plage s’éloigne plus aussi l’océan semble vaste, alors la science du petit enfant est réduite à néant, il ne sait plus où va sa nacelle ; ne connaissant pas la manière de conduire le gouvernail, l’unique chose qu’il puisse faire c’est de s’abandonner, de laisser sa voile flotter au gré du vent…
Ma Céline, la petite enfant de Jésus est toute seule dans une petite barque, la terre a disparu à ses yeux, elle ne sait pas où elle va, si elle avance ou si elle recule… La petite Thérèse sait bien, elle est sûre que sa Céline est en pleine mer, la nacelle qui la porte vogue à voiles déployées vers le port, le gouvernail que Céline ne peut pas même apercevoir n’est pas sans pilote. Jésus est là, dormant comme autrefois dans la barque des pêcheurs de la Galilée.
Jésus dort sur la barqueIl dort… et Céline ne le voit pas car la nuit est descendue sur la nacelle… Céline n’entend pas la voix de Jésus. Le vent souffle… elle l’entend ; elle voit les ténèbres… et Jésus dort toujours ; cependant s’Il se réveillait seulement un instant, Il n’aurait « qu’à commander au vent et à la mer et il se ferait un grand calme », la nuit deviendrait plus claire que le jour, Céline verrait le divin regard de Jésus et son âme serait consolée... Mais aussi Jésus ne dormirait plus et Il est si fatigué !… Ses pieds divins se sont lassés à poursuivre les pécheurs, et dans la nacelle de Céline Jésus se repose si doucement. Les apôtres lui avaient donné un oreiller. L’évangile nous rapporte cette particularité. Mais dans la petite barque de son épouse chérie N.S. trouve un autre oreiller beaucoup plus doux. C’est le cœur de Céline, là Il oublie tout, Il est chez Lui… Ce n’est pas une pierre qui soutient sa tête divine (cette pierre après laquelle Il soupirait pendant sa vie mortelle), c’est un cœur d’enfant, un cœur d’épouse. Oh que Jésus est heureux ! mais comment peut-Il être heureux alors que son épouse souffre, qu’elle veille pendant que Lui dort si doucement ? Ne sait-Il pas que Céline ne voit que la nuit, que son divin visage lui demeure caché, et même parfois le poids qu’elle sent sur son cœur lui semble si lourd… Quel mystère ! Jésus, le petit enfant de Bethléem que Marie portait comme «un léger fardeau», se rend lourd, si lourd que St Christophe s’en étonne… L’épouse des cantiques elle aussi dit que «Son bien-Aimé est un bouquet de myrrhe et qu’Il repose sur son sein». La myrrhe c’est la souffrance et c’est ainsi que Jésus repose sur le cœur de Céline… Et cependant Jésus est heureux de la voir dans la souffrance, Il est heureux de tout recevoir d’elle pendant la nuit… Il attend l’aurore et alors, oh alors quel réveil que celui de Jésus !!!…
Sois sûre, ma Céline chérie, que ta barque est en pleine mer, déjà peut-être bien près du port. Le vent de douleur qui la pousse est un vent d’amour et ce vent-là est plus rapide que l’éclair…
Que j’ai été touchée en voyant que Jésus t’avait inspiré l’idée des petits sacrifices ; je le lui avais demandé, ne comptant pas t’écrire si tôt. Jamais Notre Seigneur ne m’a encore refusé de t’inspirer ce que je L’avais prié de te dire. Toujours Il nous fait les mêmes grâces ensemble. Je suis même obligée d’avoir un chapelet de pratiques, je l’ai fait par charité pour une de mes compagnes, je te dirai cela en détail, c’est assez amusant… Je suis prise dans des filets qui ne me plaisent pas mais qui me sont très utiles dans l’état d’âme où je suis.

Sainte Thérèse de Lisieux 

Lettre du 23 Juillet 1893 au Carmel à sa sœur Céline

Source: site-catholique.fr