Le voyage au Maroc

Les voyageurs sont habillés d’une longue chemise à manches flottantes, d’un pantalon de toile s’arrêtant au genou, d’un gilet turc de drap foncé, d’une robe blanche à manches courtes et capuchon, coiffés d’une calotte rouge et d’un turban de soie noire. Charles de Foucauld, qui s’appelle provisoirement le rabbin Joseph Aleman, et Mardochée, qui a conservé son nom, se dirigent d’abord vers Tlemcen, où ils recherchent auprès de juifs du Rif le moyen de pénétrer au Maroc par la frontière algéro-marocaine. Voici le récit pittoresque de Foucauld :

« Ils viendront nous trouver à 8 heures du soir, dans une chambre que nous louons…; dans cette pièce, de 2 mètres de large sur 5 de long, dont les murs, le sol et le plafond sont peints en gris, ont été placés, sur un escabeau, une bougie, une bouteille d’anisette et un verre. Les uns après les autres, une dizaine de juifs, la plupart à barbe blanche, entrent discrètement, et nous voici tous assis par terre en cercle autour de la bougie. Mardochée remplit le verre d’anisette, l’élève et dit : « A la santé de la loi ! à la santé d’Israël ! à la santé de Jérusalem ! à la santé du pays saint ! à la santé du Sbaot ! à vos santés à tous, ô docteurs ! à ta santé, rabbin Joseph (moi) ! » Il trempe ses lèvres dans le verre, et le passe à son voisin qui le vide ; puis le verre fait le tour, et chacun des juifs le vide d’un trait. Mardochée prend la parole… »

Il raconte son histoire, et la termine par ce trait entièrement inventé : Mardochée a eu, voilà deux ans passés, une discussion avec le frère de sa femme, et le jeune homme a quitté Alger, et on ne l’a plus revu. Depuis lors, la femme de Mardochée est inconsolable. Elle ne fait que pleurer.

« Or, il y a quelques jours, on lui a dit que son frère était allé dans le Rif, exerçant le métier de bijoutier, sans pouvoir préciser en quelle ville. Aussitôt, elle a supplié son mari d’aller à la recherche du fugitif, et lui, bon époux, pour rendre le repos et la santé à sa femme, s’est décidé à ce voyage ; il est donc résolu à explorer le Rif, village par village s’il le faut, pour retrouver son beau-frère. C’est ce qui l’amène aujourd’hui à Tlemcen. Pour ce jeune israélite qui l’accompagne, et qu’on l’entend nommer rabbin Joseph, c’est un pauvre rabbin moscovite qui se rend au Maroc, pays des juifs pieux, pour quêter des aumônes ; Mardochée l’a emmené avec lui et a payé son voyage jusqu’à Nemours, par pure pitié. Maintenant, il supplie ces docteurs, qui tous ont habité le Rif, de recueillir leurs souvenirs, et de lui apprendre s’ils n’ont point connu celui qu’il cherche, un israélite blond et pâle, âgé de vingt-deux ans, nommé Juda Safertani. Quel présent ne fera- t-il pas à celui qui dira où il se trouve ? Les assistants réfléchissent, cherchent, discutent, mais en vain ; aucun d’eux ne connaît Juda Safertani. Mardochée soupire, et les prie de lui donner au moins des renseignements sur le Rif : par où y pénètre-t-on ? comment y voyage-t-on ? en quels lieux y a-t-il des juifs ? quels sont les hommes influents du pays ? La conversation reprend sur ce sujet, l’anisette l’anime, de nouvelles bouteilles remplacent la première, le verre fait nombre de fois le tour du cercle, on parle très haut, et la discussion devient vive sur les meilleurs moyens de parcourir le Rif. Quand nos « cousins » se retirent, il est convenu que nous partirons le lendemain pour Lalla-Marnia ; de là, nous gagnerons Nemours, d’où nous entrerons, s’il plaît à Dieu, dans le Rif. »

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Ces efforts et ces feintes ne devaient pas réussir, et Foucauld se décidait à pénétrer dans le Rif par la côte nord-marocaine. Instruit par l’expérience, il modifiait aussi son costume, adoptant la calotte noire, le mouchoir bleu, les babouches noires et les mèches de cheveux tombant des tempes aux épaules des juifs marocains. Il achetait deux mules, et couchant à la belle étoile ou sous les abris fournis par l’hospitalité juive ou musulmane dans les lieux habités, pénétrait au Maroc par Tétouan et Chechaouen.

Le récit de son voyage, Reconnaissance au Maroc, est une œuvre quelquefois pittoresque, avant tout géographique, militaire et politique. Foucauld est déjà « celui qui prépare ». Ce caractère marquera toute sa vie. On verra que plus tard tous ses efforts, tous se sacrifices, jusqu’au dernier, ne tendront qu’à rendre possible, pour les missionnaires qui viendront, la prédication de l’Évangile.

Il deviendra, religieusement aussi, le précurseur, le fourrier, l’homme de pointe.

Dès le début du voyage, dix jours après qu’il a quitté Tanger l’explorateur est en plein inconnu. Dans cette petite ville de Chechaouen un seul chrétien était entré, un Espagnol, vers 1863 : il n’était pas revenu. C’est du reste l’inconnu que cherche Foucauld. Les régions défendues sauvages, ont toutes ses préférences. D’un point relevé sur les cartes à un autre point également déterminé il tâchera tout au moins d’aller par une route ou personne n’a passé. Faut-il attendre ? Il attendra. Payer plus cher les guides ? Il paiera. Le danger, il ne s’en occupe jamais. Je crois, sur la foi de plusieurs hommes intimement liés avec lui, que le sentiment de la peur lui était étranger.

Après avoir fait, de Fez, les excursions de Taza et de Sefrou, l’explorateur gagne Meknès, puis Bou-el-Djad où il arrive le 6 septembre.

Là le rabbin Joseph Aleman est l’objet d’égards singuliers et qu’il juge inquiétants, de la part de Sidi Ben Daoud, grand personnage musulman de la localité. Quelque indice avait dû faire soupçonner l’identité réelle de l’explorateur. De fait, après de savants travaux d’approche, Sidi Edris, petit-fils de Sidi Ben Daoud, découvre à Foucauld son désir de se rendre à Alger, et de là sur le continent des chrétiens.

Il lui démontre sa sincérité en le faisant recommander aux juifs du Sud, et en lui remettant une lettre adressée au ministre de France à Tanger, s’engageant à accueillir et protéger tout Français dans sa ville et se déclarant prêt à venir l’assurer de sa bonne volonté envers la France. Dès lors, Sidi Edris s’étant mis entre les mains de Foucauld, ce dernier lui dit sans restriction qui il était, ce qu’il venait faire. La fidélité du Marocain s’en accroît, avec son regret de n’avoir pas su la vérité plus tôt.

« Le 17 septembre, Sidi Edris, Mardochée et moi quittions Bou-el-Djad. Le 20 nous arrivions à Qaçba-Beni-Mellal. Le 23 Sidi Edris nous faisait ses adieux. »

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Tisint

Les voyageurs descendent sur le Maroc saharien par Tansida et Tisint. Charles de Foucauld s’arrête à Tisint deux jours seulement ; il y est l’objet de la plus vive curiosité : « Tous les Hadjs, familiers avec les choses et les gens des pays lointains, voulurent me voir. Une fois de plus, je reconnus les excellents effets du pèlerinage (de la Mecque). Pour le seul fait que je venais d’Algérie, où ils avaient été bien reçus, tous me firent le meilleur accueil. Plusieurs, – je le sus depuis, – se doutèrent que j’étais chrétien ; ils n’en dirent mot, comprenant mieux que moi peut-être les dangers où leurs discours pourraient me jeter. »

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Aqqa

Au retour de deux explorations encore plus méridionales, à Mader et à Aqqa, Foucauld forme le projet de regagner l’Algérie en traversant, à rebours, ce Rif dont l’accès par l’Ouest lui a été, au départ, interdit. Il lui faut, pour cela, chercher la protection d’un personnage de marque, Sidi Abd Allah, à Mrimima. Mais là, le bruit se répand que l’étranger est riche. Deux bandés de pillards s’embusquent dans la montagne. Le Hadj lui donne une escorte qui lui permet de revenir à Tisint.

Charles de Foucauld fait le compte des ressources qui lui restent, reconnaît qu’il lui est impossible de donner suite à son projet de retour par le Rif sans renouveler sa provision d’argent. Il lui faut pour cela se diriger vers la côte de l’Atlantique. Il trouvera des Européens à Mogador, où il arrive le 28 janvier 1884, ayant laissé à Tisint son compagnon Mardochée.

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Mogador

Il se rend au consulat de France où un secrétaire, toisant ce piéton crasseux et vêtu de loques qui se dit vicomte de Foucauld, le reçoit mal, lui donne pourtant de quoi se laver, et, regardant par le trou de la serrure pendant que le visiteur fait sa toilette, constate avec stupeur que ce vagabond est porteur d’une quantité d’instruments de physique, cachés dans les poches ou les plis des vêtements, l’un après l’autre déposés sur le sol. « Après tout, se dit-il, je puis me tromper, et il peut dire vrai. » Aussitôt, il va prévenir son chef. Le vicomte de Foucauld est introduit près de M. Montel, chancelier du consulat. La première question qu’il pose est celle-ci : « Avez-vous reçu les lettres que j’ai adressées ici, pour ma famille ? » Hélas, de toutes les lettres qu’il a écrites, depuis huit mois, pas une n’est parvenue encore. Il écrit donc sans plus tarder à sa sœur Marie, lui disant d’abord qu’il n’a jamais été une minute malade, qu’il n’a jamais couru le moindre danger. Cette assertion n’était pas d’une parfaite exactitude. Il ajoute que quatre mille francs sur les six mille qu’il avait à sa disposition pour le voyage, ont été dépensés, et qu’il a laissé en réserve deux mille francs qu’il vient maintenant chercher.

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Agadir

L’argent reçu, Foucauld, avec le Hadj Bou Rhim, qui l’accompagnait depuis Tisint, repart le 14 mars 1884, par la même route jusqu’à Agadir, mais en remontant la vallée du Sous, alors que la piste qu’il avait suivie à l’aller, traversait le Petit Atlas très au Sud.

A la fin du mois, les voyageurs arrivaient à Tisint d’où, avec Mardochée, Charles de Foucauld reprenait le chemin du nord-est, parallèlement à la chaîne de l’Atlas, vers la vallée de la Moulouya, et Debdou, premier point faisant un commerce régulier avec l’Algérie. Le voyageur, qui n’avait plus un centime, mais se trouvait à quatre journées de marche de la province d’Oran, se procurait en vendant ses mules, de quoi en louer d’autres et arrivait le 23 mai en terre française à Lalla- Marnia, où il se séparait de Mardochée.

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Lalla- Marnia

On lit dans le compte rendu du Congrès de Géographie d’Oran en avril 1902 ces lignes d’un géographe anglais, M. Budgett Meakin, concernant la Reconnaissance au Maroc : « C’est une réelle satisfaction que d’avoir entre les mains ces magnifiques volumes, qui relatent le plus important et le plus remarquable voyage qu’un Européen ait entrepris au Maroc depuis un siècle ou plus… Aucun voyageur moderne n’a approché de M. de Foucauld, au double point de vue de la précision des observations et de la préparation même du voyage… Auprès de l’œuvre accomplie par lui, les tentatives des autres voyageurs n’ont été que des jeux d’enfants. »

Ajoutons que si les huit mois de campagne contre Bou-Amama avaient bien changé le lieutenant de Foucauld, cette exploration au Maroc compléta sa transformation morale.

Rien dans son passé, en effet, n’annonçait la maîtrise de soi que révèle un effort continu et tenace pour supporter un travail soutenu, un régime austère, une apparence méprisable, et pour faire preuve d’une telle puissance de volonté dans une solitude morale absolue.

Ces hautes qualités vont constituer maintenant la solide fondation sur lesquelles s’édifiera la vie d’un homme auquel tant de ses contemporains rendent, avant même que l’Église n’ait consacré leur dévotion, les hommages qu’elle réserve aux Saints.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

Sa conversion

Après l’extraordinaire voyage d’exploration au Maroc la voix du désert s’élève de nouveau. Une volonté supérieure et l’attrait de la solitude dominent Charles de Foucauld. Après quelques mois en Algérie et en France, il reprend la route du Sud-Algérien, à l’automne 1885 : il visite, sans but apparent, ni sans doute bien défini, l’immense territoire déjà saharien jalonné par Ghardaïa, El Goléa, Ouargla, Touggourt et Gabès. Ce sont des pays où il faut voyager bien des jours et dormir bien des nuits avant d’apercevoir, pâlie par la lumière aveuglante, la tache verte d’une palmeraie. Ce fut aussi un pays où son âme, éprise de la solitude, se fiançait avec elle.

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Gabès – Tunisie

Les quelques mois qui suivirent sont au contraire pour Foucauld comme une reprise, en vue d’un adieu, de la vie de société. Sa famille, loin de laquelle il vient de vivre longtemps, l’accueille intelligemment, délicieusement. Rien que de la joie : aucun prêche, aucun reproche, aucun souhait exprimé. On le fête ; on est fier de lui ; il voit la société la plus choisie et la plus sérieuse de Paris. Des hommes, que leur passage au pouvoir a rendus fameux et n’a pas compromis, causent devant lui des affaires religieuses et des affaires politiques de la France. Ils sont chrétiens, et ne font pas mystère de leur foi. Charles les retrouve chaque semaine. De douces influences féminines l’enveloppent ; il vit dans l’intimité de parentes qui lui rappellent sa mère, et dont il reçoit, sans qu’elles y songent même, un perpétuel exemple d’esprit, de grâce, de gaieté saine et de piété. C’est la comtesse Armand de Foucauld, mère de Louis de Foucauld, le futur attaché militaire à Berlin ; c’est Mme Moitessier, née Inès de Foucauld, tante de Charles, Louis Buffet, neveu de son mari, qui avait été ministre à trente ans, Aimé Buffet son frère, Estancelin, le duc de Broglie.

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La vie de Charles de Foucauld à cette époque, se partage entre les conversations familiales et, mondaines et le travail. Il reste enfermé tout le jour dans son appartement, orné de souvenirs d’Algérie et du Maroc, et où il n’y avait aucun lit, car il couchait sur un tapis, enveloppé dans un burnous. Il y rédige le livre sévère et magnifique qui allait répandre son nom. Les documents rapportés par lui deviennent de la science et de la vie.

Mais la pensée de l’officier explorateur se portait à nouveau vers les lointains horizons qui le hantaient, en même temps qu’une nouvelle préoccupation le troublait.

Il avait été remué profondément, durant ses séjours dans le Nord-Africain, par la perpétuelle invocation à Dieu qui s’élevait autour de lui. Ces appels à la prière, ces hommes, prosternés cinq fois le jour vers l’Orient, ce nom d’Allah sans cesse répété dans les conversations ou les écrits, tout l’appareil religieux de la vie musulmane, l’avait amené à se dire : « Et moi qui suis sans religion ! » Car les juifs aussi priaient, et le même Dieu que les Arabes ou que les Marocains.

A son retour, il avait même dit à quelques-uns de ses amis : « J’ai songé à me faire musulman. » Propos de sensibilité, que la raison n’avait pas ratifié. Au premier examen, il lui était apparu, comme il en a fait la confidence à l’un de ses intimes amis, que la religion de Mahomet ne pouvait être la véritable, « étant trop matérielle ». Mais l’inquiétude demeurait. Bénie soit-elle ! Car elle est la preuve d’une supériorité chez celui qui l’éprouve, un grand événement dans l’ordre de la grâce, le signe bienheureux qu’une âme va retrouver la route. Il manquait à ce jeune homme, né dans le catholicisme, de bien connaître cette religion divine, magnifique et solide, et d’en avoir au moins deviné la transcendance, pour revenir à elle, sans hésitation, au moment où la tyrannie de la matière lui pesait par trop. Il était triste en effet, au fond de son cœur, d’une tristesse ancienne.

Il avait eu beau vivre dans le plaisir, elle n’avait fait que s’accroître. Elle l’avait tenu, selon l’aveu qu’il en a écrit, « muet et accablé, pendant ce qu’on appelle les fêtes ». Depuis lors, elle n’avait été dissipée ni par les sciences humaines, ni par l’action, ni par le succès et la réputation. Aujourd’hui sans doute, il s’était soumis à une discipline de travail, et, par-là, il se sentait meilleur que dans le passé, mais non point allégé de ses fautes, non point tel qu’il aurait dû être, bien loin moralement de ces êtres chers qu’il voyait vivre dans sa famille unie et heureuse.

Il lisait beaucoup. Mais une grande lâcheté secrète est en nous, lorsqu’il s’agit de reprendre une règle de vie que nous savons sévère et réprimante. Nous cherchons l’à peu près pour ne pas en venir à l’idéal de perfection, et la nature frémissante nous fait demander conseil aux hommes plutôt qu’à Dieu, parce que nous savons que Dieu est exigeant. C’est ainsi que Charles de Foucauld, aux heures où cessait le travail de rédaction de la Reconnaissance au Maroc, ouvrait les livres des philosophes païens, et les interrogeait. Les réponses lui semblaient pauvres. La philosophie des temps anciens n’a rien purifié, rien adouci, rien consolé.

La seule inquiétude de ces choses est déjà une prière, et Dieu l’écoutait. Quelques pages d’un livre chrétien qu’il avait ouvert après tant d’autres, dans un moment d’angoisse – j’ignore quel était ce livre – commencèrent d’éclairer cet incroyant.

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Mme. Marie de Bondy

Et voici que, par hasard, un soir, chez sa tante Mme Moitessier, Charles rencontra l’abbé Huvelin, qui était lié, depuis longtemps, avec plusieurs personnes de la famille de Foucauld. C’était un ancien normalien, très humble, très simple, très pieux, qui avait, avec une très médiocre santé, un esprit prompt et un cœur très sensible. Vicaire à Saint-Augustin, il avait des relations innombrables, une terrible clientèle de pénitents, et la réputation d’un saint homme. Sa pitié pour les pécheurs, on peut dire sa tendresse, touchait les plus indifférents. Il les voulait meilleurs, et pensait pour eux à l’heure définitive où ils seraient jugés, condamnés, malheureux, sans espoir de mourir, car la mort n’existe pas, même un instant : il n’y a que deux vies.

Le jour où il rencontre Charles de Foucauld, l’abbé Huvelin, qui était son aîné de vingt ans, fait grande impression sur celui qui devait lui ressembler un jour. Nul ne sait ce qu’ils se dirent. Ces deux hommes peuvent n’avoir échangé que des phrases banales ; s’être salués seulement, puis regardés l’un l’autre, cinq ou six fois, dans une soirée : cela suffit, ils se sont reconnus ; ils s’attendaient ; dans leur cœur, ils nommeront désormais cette rencontre un grand événement. L’un a pensé : « Vous êtes la religion ! » L’autre : « Mon frère qui êtes malheureux, je ne suis qu’un pauvre homme, mais mon Dieu est très doux, et il cherche votre âme pour la sauver. » Ils ne s’oublieront plus.

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L’Abbé Huvelain

Ils ne se revirent pas tout de suite. Mais, dans l’âme de Charles, la grâce montait sa marée. On ne sait d’abord d’où elle vient. Elle est promise aux hommes de bonne volonté, ou plutôt elle leur est déjà donnée, et leur bonne volonté même est son œuvre. Au moment qu’elle semblait loin, elle a déjà couvert les fonds vaseux ; elle est fraîche ; elle amène ses oiseaux avec elle, et ses vagues qui déferlent, l’une après l’autre, disant toutes : « Il faut croire, être pur, être joyeux de la grande joie divine, et recevoir la lumière sur les eaux vivantes. » Cet obscur mouvement, ce désir d’illumination, il les sentait, en lui, de plus en plus puissants. On le voyait, à présent, entrer dans les églises, entre deux courses, ou à la tombée de la nuit ; il s’asseyait, loin de l’autel, ne comprenant ni ce qui l’avait attiré là, ni ce qui l’y retenait, et il disait, non pas ses prières d’autrefois, mais celle-ci, qui monte droit au paradis : « Mon Dieu, si vous existez, faites-le moi connaître ! »

Un soir d’octobre, dans une de ces conversations familiales, où l’esprit et le cœur parlent librement et sans chercher la route, les enfants jouant autour des tables avant d’aller se coucher, une de ses cousines dit à Charles :

« Il paraît que l’abbé Huvelin ne reprendra pas ses conférences ; je le regrette bien. – Moi aussi, répondit Charles ; car je comptais les suivre. » La réponse ne fut pas relevée. Quelques jours plus tard, il dit, gravement, à cette même cousine : « Vous êtes heureuse de croire ; je cherche la lumière, et je ne la trouve pas. »

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Eglise de Saint Augustin

Entre le 27 et le 30 octobre, le lendemain de cette confidence, l’abbé Huvelin vit entrer dans son confessionnal, à Saint-Augustin, un jeune homme qui ne s’agenouilla pas, qui se pencha seulement, et dit :

– Monsieur l’abbé, je n’ai pas la foi ; je viens vous demander de m’instruire

Huvelin le regarda :

– Mettez-vous à genoux, confessez-vous à Dieu : vous croirez.

– Mais je ne suis pas venu pour cela.

– Confessez-vous.

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Confessional

Celui qui voulait croire sentit que le pardon était pour lui la condition de la lumière. Il s’agenouilla, et confessa toute sa vie.

Quand il vit se relever le pénitent absous, l’abbé reprit :

– Vous êtes à jeun ?

– Oui.

– Allez communier.

Et Charles de Foucauld s’approcha aussitôt de la table sainte, et fit sa « seconde première communion ».

De sa conversion, il no parla point. Ce fut à certains actes qu’on s’aperçut, et peu à peu, que le fond de l’âme était changé.

A la fin de 1887 et au début de 1888, les ouvrages du vicomte de Foucauld, Itinéraires au Maroc, Reconnaissances au Maroc, paraissaient en librairie. Le succès, ainsi que je l’ai dit, en fut très grand, dans le monde restreint des géographes, des savants et des coloniaux, soit de France, soit des pays étrangers.

On célèbre, de tous côtés, le jeune explorateur ; sa renommée se répand ; les lettres de félicitations affluent rue de Miromesnil ; des amis montent les étages, et viennent demander, chacun rappelant ses titres au souvenir du glorieux camarade : « Eh bien mon vieux, en voilà un succès ! Bien légitime, d’ailleurs. En as-tu couru, des dangers que tu ne racontes pas ! Où vas-tu aller maintenant ? Car tu nous dois, et tu dois à toi-même des explorations nouvelles. »

L’autre, on le sait déjà, n’était pas de ceux qui discutent leurs projets en public. Les méditer avec de rares initiés lui a toujours semblé meilleur. Et la conclusion, c’est que, sans renier la science, l’étude des mœurs et des langues inconnues, il exercera avant tout pour le bien des âmes ses qualités de courage, de volonté, sa faculté extraordinaire d’endurance, et son esprit de charité. Il se préparera à cette mission par un voyage en Terre Sainte. En novembre 1888, il s’embarque à Marseille.

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Au milieu de décembre, il est à Jérusalem, qu’il trouve couverte de neige ; il s’attarde à parcourir les rues, à visiter les églises, à monter et descendre la pente du mont des Oliviers ; il passe Noël à Bethléem, puis fait une grande excursion en Galilée, à cheval, accompagné d’un guide qui monte lui-même un cheval de bât. Dans ses lettres, il montre une dévotion vive pour Nazareth. Après avoir quitté cette ville, il y revient. Là, plus tendrement qu’ailleurs, il médite. Et si l’on veut connaître le thème principal de cette méditation, je puis l’indiquer. Cette ville blanche, aux rues escarpées et tournantes sur les flancs du Nébi-Saïn, a touché le cœur pénitent de Charles de Foucauld. Elle lui inspire un amour, qui ne s’éteindra plus, pour la vie cachée, l’obéissance, l’humble condition volontaire. Elle lui répète le mot magnifique qu’avait dit l’abbé Huvelin : « Notre- Seigneur a tellement pris la dernière place, que jamais personne n’a pu la lui ravir. » Je crois pouvoir affirmer que tout le reste de la vie de Foucauld a été travaillé et modelé par le souvenir de Nazareth.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN