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LES ÉTAPES DE LA VIE DE CHARLES DE FOUCAULD XXIII

De petits croquis sont jetés en marge du texte, des indications minutieuses pour l’emplacement des habitations, pour les meilleurs méthodes d’apprivoisement à employer, les plus utiles exemples à donner. Ici un dispensaire serait d’un grand secours ; là un centre d’agriculture, ou mieux d’horticulture. Ici, deux Frères suffiraient au travail ; là, il en faudrait dix au moins et dix Sœurs. Tout le long de la route, le Père de Foucauld dispose des sujets d’un ordre qui n’existe pas encore. Sa charité l’inspire, imagine et construit. Comme les grands moines défricheurs, il voit déjà une civilisation nouvelle se lever pour ces pays sauvages ; il est seul et il ne désespère pas : l’audace de ses vœux serait justement appelée folie, s’il était de ceux dont la confiance est humaine. On s’arrête cinq jours dans Abalessa. Il y célèbre la messe, le jour de la Pentecôte (22 mai), en présence de Laperrine et de plusieurs officiers, « avec grande émotion ». Le commandant y reçoit la visite de deux notables Kel-Réla, venant à marches forcées, et apportant une lettre de Moussa ag Amastane. L’un de ces notables, très proche parent de Pamenokal et son successeur désigné, Soua, est frère de la jeune fille que Moussa aimait et n’a pu épouser. – Ce roman du désert était connu là-bas. – Dans cette lettre, le chef des Hoggars se montre très bien disposé et se déclare l’ami de la France, si bien que Frère Charles se demande si l’heure n’est pas venue, pour l’ermite, de s’arrêter et de fonder l’ermitage au village de Tit, qu’on atteint le 26 mai, et qui est le plus central du Hoggar. Laperrine croit plus sûr de ne pas encore accorder la permission. Au pas des chameaux, on continue donc l’énorme randonnée.

La colonne Laperrine était rejointe, le 12 juin 1904, par un détachement du Tidikelt, commandé par le lieutenant Roussel, chargé de continuer à petites étapes, la tournée « d’apprivoisement » chez les Touareg Hoggar. Laperrine dit au lieutenant de chercher à négocier avec Moussa l’établissement du Père de Foucauld au Hoggar, et lui confie son ami qui repart, de village en village.

« Nous allons de source en source, écrit-il le 3 juillet à un ami, aux lieux de pâturages les plus fréquentés des nomades, passant plusieurs jours au milieu d’eux… Mes journées sont occupées par l’étude de la langue de ce pays, langue berbère très pure, et par les traductions des Saints Évangiles en cette langue.

« Les indigènes nous reçoivent bien : ce n’est pas sincère, ils cèdent à la nécessité. Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent ? Peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens. Sauront-ils séparer entre les soldats et les prêtres, voir en nous des serviteurs de Dieu, ministres de paix et de charité, frères universels ? Je ne sais. Si je fais mon devoir, Jésus répandra d’abondantes grâces, et ils comprendront. »

Tout défiants, tout haineux que lui semblent souvent ces « frères ombrageux » du Hoggar, il les juge « bien moins séparés de nous que les Arabes », et l’idée de s’établir au milieu d’eux continue de hanter son esprit. Cependant il reconnaît que l’heure n’est pas encore venue. Il rentrera, avec la mission, vers les villes sahariennes du nord.

Le 20 septembre, la colonne est de retour à In-Salah. Le Père de Foucauld n’y demeure pas. Sans convoi ni force armée désormais, avec un seul soldat indigène qui lui sert de guide, il continue sa route par Inghar, Aoulef, Adrar. Selon sa promesse, partout où il y a une tente, un groupe de gourbis ou de cases en terre, il s’arrête, pour montrer à l’Afrique sauvage ce qu’est le cœur d’un chrétien de France. A Timimoun, il séjourne trois jours. Il s’arrête à peine à El-Goléa, où trois Pères Blancs l’accueillent ; il a hâte de retrouver le poste de mission de Ghardaïa, et son grand ami, le préfet apostolique du Sahara.

La fatigue d’un voyage aussi long, et dans la plus dure saison, a altéré la santé de Frère Charles. Une photographie prise à cette époque nous le montre évidemment épuisé, les yeux enfoncés sous l’orbite, le visage amaigri et entaillé de rides profondes.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

 

LES ÉTAPES DE LA VIE DE CHARLES DE FOUCAULD XXII

A TRAVERS LE DÉSERT

Le Père de Foucauld part à pied avec le catéchumène Paul, « une ânesse portant la chapelle et les provisions, l’ânon qui ne porte rien, des sandales neuves et deux paires d’espadrilles ».

Après dix-huit jours, le 1er février 1904, il entre à Adrar, où le commandant Laperrine lui apprend que, des six tribus touareg, trois ont fait leur soumission depuis un an : les Iferas, les Taïtoq et les Hoggar ; le pays touareg est donc désormais ouvert aux chrétiens. Le commandant offre à son ami de l’accompagner dans la tournée « d’apprivoisement » qu’il compte faire parmi ses nouveaux sujets de l’Ahnet, de l’Adrar et du Djebel Ahaggar. En attendant l’heure du départ, le Père de Foucauld commence à étudier la langue (le tamacheq), pendant un séjour qu’il fait à Akabli, point de passage de caravanes.

Le 14 mars, le commandant Laperrine, fidèle au rendez-vous, sort d’Akabli avec son compagnon et ami, qui, cette fois, monte un méhari. Son intention est de pousser jusqu’à Tombouctou. Il passera par In-Ziz, l’Ahnet, l’Adrar, Timissao, In-Ouzal, Mabrouk, s’arrêtera peu de jours à Tombouctou, et reviendra par l’Adrar et le Hoggar. « Si l’état des esprits s’y prête, écrit le Père de Foucauld, notre pensée est qu’au retour on me laissera chez les Hoggar, et que je m’y fixerai. » Il étudie, au passage, les lieux d’installation possibles ; il y pense lorsque la colonne s’arrête au puits d’In-Ziza ; il y pense encore au puits de Timissao, où se trouve l’eau, la terre arable, et des grottes pouvant servir d’habitation.

La mission reçoit de nombreuses visites d’indigènes : c’est, au puits de Tintagart, le successeur désigné de l’amenokal des Taïtoq – plus loin celle d’un envoyé du marabout Abidin. Il a longtemps été un de nos ennemis acharnés ; il promet maintenant sa visite prochaine, avec le prince des Hoggar, l’amenokal Moussa ag Amastane.

Ce pays nouveau se révèle à Charles de Foucauld. « Le Hoggar, écrit-il, est un pays de montagnes et de hauts plateaux. La température y est donc plus fraîche que celle dont nous pensons parfois mourir ici. Dans la plupart des fonds, vallées, ravins, il y a des arbres, gommiers et éthels surtout : j’en ai vu de magnifiques. Le Hoggar s’étend, en latitude, du Djebel-Oudan au village de Tamanrasset ; en longitude, de l’oued Igharghar à Abalessa. Le village de Tit en est le centre : village fameux par le combat que le lieutenant Cottenest dut soutenir contre les Hoggar, et qui amena la soumission de tout le pays de pasteurs…

Ainsi va la mission, bien en paix, jusqu’au 16 avril. Ce jour-là, au puits du Timiaouin, dans le désert, la troupe du commandant Laperrine rencontre une colonne française composée de 25 tirailleurs soudanais, de 10 Kenata auxiliaires, et commandée par deux officiers. Cette troupe, partie de Tombouctou, vient dans un but quelque peu hostile : faire abandonner au chef de la mission du Nord le projet de traverser le Sahara jusqu’à Tombouctou, et d’entrer dans la région administrée par les postes du Sud.

Dès le premier salut échangé, Laperrine comprend que c’est à lui d’être le plus sage. Il s’aperçoit que ses camarades du Niger ne pardonnent pas même aux Iforas de s’être soumis à la France par l’intermédiaire des autorités algériennes. Il veut éviter tout éclat. Il renoncera à une gloire enviée, celle d’avoir traversé pacifiquement le désert de part en part, et se retirera. Mais la troupe du Niger se retirera aussi immédiatement, sans inquiéter ni molester les Iforas soumis.

Le Père de Foucauld, dans cette occasion, eut peine à se contenir. Ce n’est pas le voyageur subitement arrêté et obligé à rebrousser chemin qui montre son dépit ; c’est l’officier, le colonisateur, l’ami des Sahariens nomades, le prêtre, qui juge cet incident de route avec une sévérité dont je ne connais, sous sa plume, aucun autre exemple.

Cependant, il a su ne pas montrer sa réprobation. Il note seulement : « Après leur avoir fraternellement serré la main à l’arrivée, je partirai demain sans leur dire adieu. »

Le convoi du commandant Laperrine prend la route de l’Est, par l’Adrar et le Hoggar. A chaque instant, dans ce voyage de découverte, un puits, des palmiers, un croisement de pistes continuent d’éveiller chez le Père de Foucauld l’image d’une Fraternité ou d’une mission à fonder.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN