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LES ÉTAPES DE LA VIE DE CHARLES DE FOUCAULD XXIV

Charles de Foucauld séjourne six semaines à Ghardaïa, capitale du Mzab, du 12 novembre au 26 décembre 1904. Il y remet au Père Guérin la traduction des quatre évangiles en langue tamacheq. Il est, dès ce temps-là, l’objet d’une grande curiosité de la part des indigènes. Un personnage de cette sainteté et de ce renom ne pouvait passer inaperçu. Bien que les gens du Mzab soient d’un caractère fermé, et défiants de l’Européen, on vit les notables solliciter la faveur d’être reçus par « celui qui avait vendu ce monde pour l’autre » ; on vit les moindres gens essayer d’apercevoir au moins par la fenêtre « le grand marabout » au travail ou en prière. L’un de ceux qui rendirent visite au Père de Foucauld, bourgeois des plus importants de la ville, racontait : « Lorsque je suis entré, il m’a dit : « Que le « Seigneur soit avec toi ! » et cela m’a remué le cœur. »

Le Père de Foucauld prend le 26 décembre 1904, avec deux Pères Blancs, le chemin d’El-Goléa, à pied près de son méhari ; il y arrive le 1er janvier 1905 ; il y retrouve Laperrine, nommé lieutenant-colonel, et repart avec lui deux jours plus tard pour Adrar, « où il y avait une occasion pour Beni-Abbès ». Le 24 janvier, le missionnaire retrouve son ermitage, la cabane de terre flambée par le soleil dont il avait fait son domaine et son cloître.

Quelques jours plus tard arrive à Beni-Abbès le général Lyautey, qui m’a raconté sa rencontre avec le Père de Foucauld à peu près dans ces termes :

« Nous avons dîné ensemble, avec les officiers, le samedi, dans la redoute. Il y eut, après dîner, un phonographe qui débita des chansons montmartroises. Je regardais Foucauld, me disant : « Il va sortir. » Il ne sortit pas, il riait même. Le lendemain dimanche, à 7 heures, les officiers et moi, nous assistions à la messe dans l’ermitage. Une masure, cet ermitage. Sa chapelle, un misérable couloir à colonnes, couvert en roseaux. Pour autel, une planche. Pour décoration, un panneau de calicot avec une image du Christ, des flambeaux en fer blanc. Nous avions les pieds dans le sable. Eh bien, je n’ai jamais vu dire la messe comme la disait le Père de Foucauld. Je me croyais dans la Thébaïde. C’est une des plus grandes impressions de ma vie. »

La cloche de l’ermitage a recommencé à sonner, à minuit, sur le plateau désert. Les indigènes ont recommencé à mendier les sous, les dattes, l’orge du marabout, et à lui raconter interminablement leurs affaires compliquées.

Mais c’est pour peu de temps, car au début d’avril 1905, le lieutenant-colonel Laperrine propose au Père de Foucauld d’aller passer l’été au Hoggar avec le capitaine Dinaux, commandant la compagnie saharienne du Tidikelt.

Conformément à la discipline à laquelle il s’était soumis, il consulte l’abbé Huvelin et le Père Guérin. Sur leur conseil, il accepte, et retrouve le 8 juin, près d’un puits du Tout, le capitaine Finaux, qui a pour compagnons quatre civils français : M. E. Gautier, géographe, M. Chudeau, géologue, M. Pierre Mille, écrivain, M. Etiennot, inspecteur des P.T.T. ; pour repartir avec eux vers le Sud.

Soldats, savants, artistes, religieux, ils vont chacun cherchant son bien, et tous veulent ainsi le bien de la France. Le 23 juin, lors de la halte du soir, près du puits d’In-Ouzel, un méhariste est signalé, qui vient, unique dans le tour d’horizon. C’est un courrier que le capitaine Dinaux a envoyé vers Moussa ag Amastane, chef des Touareg Hoggar. Le surlendemain, Moussa entre dans le camp :

« Il est très bien, écrit le Père de Foucauld, très intelligent, très ouvert, très pieux, musulman, aimant argent, plaisir, honneurs, ayant les idées et la vie, les qualités et les vices d’un musulman logique, et en même temps l’esprit aussi ouvert que possible… D’accord avec lui, mon installation au Hoggar est décidée. »

Un mois après, le lieu de sa résidence était fixé et atteint :

« Je choisis Tamanrasset, village de vingt feux, en pleine montagne, au cœur du Hoggar et des Dag-Rali, la tribu principale, à l’écart de tous les centres importants. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

LES ÉTAPES DE LA VIE DE CHARLES DE FOUCAULD XXIII

De petits croquis sont jetés en marge du texte, des indications minutieuses pour l’emplacement des habitations, pour les meilleurs méthodes d’apprivoisement à employer, les plus utiles exemples à donner. Ici un dispensaire serait d’un grand secours ; là un centre d’agriculture, ou mieux d’horticulture. Ici, deux Frères suffiraient au travail ; là, il en faudrait dix au moins et dix Sœurs. Tout le long de la route, le Père de Foucauld dispose des sujets d’un ordre qui n’existe pas encore. Sa charité l’inspire, imagine et construit. Comme les grands moines défricheurs, il voit déjà une civilisation nouvelle se lever pour ces pays sauvages ; il est seul et il ne désespère pas : l’audace de ses vœux serait justement appelée folie, s’il était de ceux dont la confiance est humaine. On s’arrête cinq jours dans Abalessa. Il y célèbre la messe, le jour de la Pentecôte (22 mai), en présence de Laperrine et de plusieurs officiers, « avec grande émotion ». Le commandant y reçoit la visite de deux notables Kel-Réla, venant à marches forcées, et apportant une lettre de Moussa ag Amastane. L’un de ces notables, très proche parent de Pamenokal et son successeur désigné, Soua, est frère de la jeune fille que Moussa aimait et n’a pu épouser. – Ce roman du désert était connu là-bas. – Dans cette lettre, le chef des Hoggars se montre très bien disposé et se déclare l’ami de la France, si bien que Frère Charles se demande si l’heure n’est pas venue, pour l’ermite, de s’arrêter et de fonder l’ermitage au village de Tit, qu’on atteint le 26 mai, et qui est le plus central du Hoggar. Laperrine croit plus sûr de ne pas encore accorder la permission. Au pas des chameaux, on continue donc l’énorme randonnée.

La colonne Laperrine était rejointe, le 12 juin 1904, par un détachement du Tidikelt, commandé par le lieutenant Roussel, chargé de continuer à petites étapes, la tournée « d’apprivoisement » chez les Touareg Hoggar. Laperrine dit au lieutenant de chercher à négocier avec Moussa l’établissement du Père de Foucauld au Hoggar, et lui confie son ami qui repart, de village en village.

« Nous allons de source en source, écrit-il le 3 juillet à un ami, aux lieux de pâturages les plus fréquentés des nomades, passant plusieurs jours au milieu d’eux… Mes journées sont occupées par l’étude de la langue de ce pays, langue berbère très pure, et par les traductions des Saints Évangiles en cette langue.

« Les indigènes nous reçoivent bien : ce n’est pas sincère, ils cèdent à la nécessité. Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent ? Peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens. Sauront-ils séparer entre les soldats et les prêtres, voir en nous des serviteurs de Dieu, ministres de paix et de charité, frères universels ? Je ne sais. Si je fais mon devoir, Jésus répandra d’abondantes grâces, et ils comprendront. »

Tout défiants, tout haineux que lui semblent souvent ces « frères ombrageux » du Hoggar, il les juge « bien moins séparés de nous que les Arabes », et l’idée de s’établir au milieu d’eux continue de hanter son esprit. Cependant il reconnaît que l’heure n’est pas encore venue. Il rentrera, avec la mission, vers les villes sahariennes du nord.

Le 20 septembre, la colonne est de retour à In-Salah. Le Père de Foucauld n’y demeure pas. Sans convoi ni force armée désormais, avec un seul soldat indigène qui lui sert de guide, il continue sa route par Inghar, Aoulef, Adrar. Selon sa promesse, partout où il y a une tente, un groupe de gourbis ou de cases en terre, il s’arrête, pour montrer à l’Afrique sauvage ce qu’est le cœur d’un chrétien de France. A Timimoun, il séjourne trois jours. Il s’arrête à peine à El-Goléa, où trois Pères Blancs l’accueillent ; il a hâte de retrouver le poste de mission de Ghardaïa, et son grand ami, le préfet apostolique du Sahara.

La fatigue d’un voyage aussi long, et dans la plus dure saison, a altéré la santé de Frère Charles. Une photographie prise à cette époque nous le montre évidemment épuisé, les yeux enfoncés sous l’orbite, le visage amaigri et entaillé de rides profondes.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN