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La guérison de la cécité de l’âme

Homélie pour le IV Dimanche du Carême, année A

La liturgie d’aujourd’hui nous présente un texte qui est l’un de plus beaux exemples de la narrativité de saint Jean. Le sujet est la cécité : la cécité physique d’un homme guéri dans la piscine de Siloé, qui grandit ensuite dans une vision surnaturelle, et la cécité spirituelle des juifs, qui augmente au cours du récit.

Cette histoire de l’aveugle de naissance, présente aussi le symbolisme de la fête appelée « des Tentes » : la lumière et l’eau. En effet, Jésus proclame encore qu’Il est la « lumière du monde » ( Jn 9, 5 ; cf. 8, 12). Le parcours de l’aveugle vers la confession de foi au Fils de l’Homme, qu’il voit et entend (9, 34-35), nous montre de quelle façon Jésus est la lumière. D’autre part, l’eau de la piscine appelée Siloé est utilisée pour la guérison. Le nom de Siloé se traduit par « Envoyé». C’est une autre image de Jésus, qui se révèle comme « l’eau qui donne la vie éternelle ».

D’abord, nous voyons Jésus avec ses disciples. En sortant du Temple, Jésus « vit sur son passage un homme aveugle de naissance ». Les disciples demandent à Jésus la cause de la cécité de cet aveugle. Il répondit : « c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Il y a une situation providentielle où Dieu va agir.

Alors a lieu à ce moment la rencontre entre Jésus et l’aveugle. En appliquant de la boue sur ses yeux, Jésus envoie l’aveugle se laver dans la piscine. Comme nous avons dit, Siloé se traduit par « Envoyé ». Le contact avec les eaux de Siloé produit la guérison. C’est le contact avec l’Envoyé qui l’a vraiment produit. L’aveugle fait, sans contester, ce que Jésus lui a commandé : « il y alla donc, et se lava ; quand il revint, il voyait ». Jésus, l’eau vivante (Jn 7, 37), et la lumière du monde (Jn 8, 12) ; à travers les eaux de Siloé, vient de donner la vue à un homme qui n’avait jamais vu la lumière.

Ensuite, il y a la rencontre entre l’aveugle et ses voisins et ses connaissances. L’action de Jésus a engendré une interrogation sur l’identité de « l’homme qui avait été aveugle ». Il disait : « c’est bien moi ». Mais il ne peut pas donner des indications précises sur la façon dont il a obtenu la vue. Il ne peut que décrire les faits : la boue, l’ordre reçu, etc. ; et un nom : « L’homme qu’on appelle Jésus », mais il ne sait même pas où il est.

Donc, l’aveugle est conduit aux pharisiens. Saint Jean dit : « c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue ». Les pharisiens demandent comme il a obtenu la vue, et ils constatent que Jésus a violé le sabbat, en faisant de la boue. Ils sont divisés entre eux: certains prétendent que Jésus ne peut pas venir de Dieu parce qu’il « n’observe pas le sabbat » ; d’autres se focalisent sur le signe, le miracle, qui ne peut pas être fait par un pécheur. Ils discutent sur l’identité et la provenance de Jésus, et demandent à l’homme guéri son opinion ; il répond : « C’est un prophète ». Il y a un progrès de l’aveugle vers une lumière plus claire, car auparavant il ne pouvait parler que d’un « homme appelé Jésus ».

Les pharisiens font le contraire : « ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir », et donc ils appellent ses parents. Mais le problème n’est pas résolu. Il est seulement clair que l’homme est né aveugle. Ses parents avaient peur des juifs, parce qu’ils « s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ ». C’est pourquoi les parents de l’aveugle répondent : « Il est assez grand, interrogez-le ! ». Ils ne sont pas prêts à prendre le risque d’être jetés hors de la synagogue. Le doute qui subsiste est de savoir si leur fils, qui était aveugle, sera disposé à accepter ce risque pour confesser le Christ.

La confrontation entre les pharisiens et l’aveugle est centrée sur la connaissance de Jésus. Les pharisiens lui disent : « Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur » ; mais l’aveugle n’accepte pas leur « connaissance ». Il leur dit directement : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois ». Il pense qu’un pécheur ne peut pas faire un tel miracle. Certains des pharisiens l’ont pensé aussi, mais ils ont ensuite   refermé leurs esprits. Tandis que l’aveugle, dans son « ignorance », marche vers la lumière du Christ , les Pharisiens, dans leur « science », marchent vers les ténèbres.

Il s’agit de le « savoir ». Les pharisiens se déclarent disciples de Moïse, parce que ils « savent » que Dieu lui a parlé , et « savent » d’où il est. Mais ils ne savent pas d’où est Jésus. Ils ignorent Son origine, en rejetant qu’Il vienne « de Dieu ». Les juifs, comme l’aveugle, « savent » que Dieu « n’exauce pas les pécheurs », sinon celui que l’honore et fait sa Volonté. Cependant, si l’aveugle reconnaît son ignorance, les juifs prétendent fermement avoir des connaissances suffisantes pour ne pas accepter l’origine divine de Jésus. Mais le miracle est sans précédent, c’est un fait incontestable : « Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance ». C’est pourquoi celui qui était aveugle peut confesser : « Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ». Bien que la confession qu’il fait soit encore imparfaite, on peut toutefois constater combien il a déjà progressé dans sa connaissance de la vérité de Jésus-Christ.

À cause de cette interprétation des faits, les juifs « le jetèrent dehors ». Quand Jésus apprend « qu’ils l’avaient jeté dehors », Il intervient à nouveau, et demande à l’aveugle un attachement de foi. C’est à Jésus de le conduire vers le pas définitif dans son chemin. L’homme qui était aveugle et qui maintenant voit, fait confiance à Jésus, et attend de Lui la révélation de l’objet de sa foi. La réponse de Jésus est totalement satisfaisante à cet égard : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle ». Lui alors croit et adore Jésus.

L’aveugle, mis en cause par ses voisins, abandonné par ses parents, est contesté et insulté par les juifs ; il a fait son chemin vers la foi en Jésus, qui nous fait connaître Dieu ; vers Jésus le Fils de l’Homme, l’Envoyé de Dieu, la Lumière du monde.

Nous aussi, en présence de Jésus, nous devons accepter ses commandements et ses ordres, Le confesser devant les autres, et nous prosterner à ses pieds, sur l’autel de notre cœur, afin qu’Il nous montre Dieu. Les idées et les critères qui sont simplement humains ne nous profitent pas, car ils sont une science pour le monde, mais une ignorance absolue aux yeux de Dieu, dont la seule science est « Jésus Christ, ce Messie crucifié », en dehors duquel nous ne devrions rien vouloir connaître (cf. 1Cor 2, 2).

Que la Très Sainte Vierge Marie nous conduise vers son Fils pendant ce carême, afin que mourant avec Lui, la source d’eau vivante ; nous ressuscitons avec Lui dans la Lumière éternelle que ne passe pas.

P. Juan Manuel Rossi IVE.

Et Jésus pleura pour son ami…

Homélie pour le Cinquième Dimanche de Carême A (Jn 11, 1-45)

Ce dernier dimanche du temps de carême et déjà aux portes de la Semaine Sainte, l’évangile nous amène aussi à la semaine qui précédait historiquement la Pâque du Seigneur.

Comme le nous savons dans l’évangile de saint Jean, les miracles de Jésus reçoivent le nom de « signes», le premier était celui des noces de Cana, où Jésus avait changé l’eau en vin. Ce miracle, dit saint Jean, « fut le commencement des signes que Jésus accomplit ». « Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui ». Dans le miracle de la résurrection de Lazare, c’est Notre Seigneur lui-même, qui déclare que tout cela arrive pour la gloire de Dieu, chose qu’il redit ensuite à Marthe « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. ». Ce dernier signe, ce dernier miracle sera aussi la cause de sa condamnation à mort. Quelques versets après le récit de l’évangile d’aujourd’hui, saint Jean décrit la résolution de ceux qui vont décider la mort de Jésus, certains iront leur raconter ce que Jésus avait fait et les grands prêtres et les pharisiens réunirent donc le Conseil suprême ; ils disaient : « Qu’allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de signes ». À partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer.

Saint Henry Newman dans son commentaire de cet évangile dit : « Le Christ est venu pour ressusciter Lazare, mais l’éclat de ce miracle sera la cause immédiate de son arrestation et de sa crucifixion (Jn 11,46s). (…) Il sentait bien que Lazare revenait à la vie au prix de son propre sacrifice ; il se sentait lui-même descendre au tombeau d’où il allait faire sortir son ami ; il sentait que Lazare devait vivre et que lui-même devait mourir. Les apparences allaient s’inverser. Et Jésus savait qu’il acceptait totalement ce bouleversement : il était venu du sein de son Père pour racheter par son sang tout le péché des hommes et ainsi faire remonter tout croyant de sa tombe comme son ami Lazare — les ramener à la vie, non pour un temps, mais pour toujours. (…) » (Sermon « The Tears of Christ at the Grave of Lazarus » PPS, vol. 3, n°10 )

Chaque moment de cette longue description que fait saint Jean mériterait bien un commentaire, mais nous allons en souligner pour la méditation de ce jour quelques aspects suivant toujours les explications des pères de l’Eglises et des grands théologiens.

D’abord, Marthe fait parvenir la nouvelle à Notre Seigneur, sans demander pourtant la guérison de son frère, comme Marie à Cana, elle sait que Jésus pourrait faire quelque chose, elle se limite seulement à en informer Notre Seigneur.

Mystérieusement, le Seigneur ne se hâte pas pour aller guérir Lazare, au contraire, bien qu’Il aimât cette famille, l’évangile nous dit qu’il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait.

Les retards de Dieu sont mystérieux, dit un auteur spirituel ; parfois il prolonge nos peines pour la même raison qu’il nous les envoie. Parfois, il s’abstient de guérir, non pas parce que l’Amour n’aime pas, mais parce que l’Amour ne cesse jamais d’aimer, et parce que par cette épreuve un plus grand bien est attendu. L’amour humain, toujours impatient, ne supporte pas le retard. Mais l’horaire du ciel est différent du nôtre.

Lorsqu’Il prend la décision de revenir en Judée, ses disciples veulent le dissuader car ils savaient le danger que cela supposait. A cela, Notre Seigneur répond avec une petite parabole : « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. »

Selon son habitude, il exposait une vérité simple qui se doublait d’un sens littéral et d’un sens spirituel. La signification littérale était la suivante : il y a la lumière naturelle du soleil ; pendant environ douze heures, l’homme travaille ou voyage ; pendant ces heures de clarté, le soleil illumine son chemin. Si, par contre, un homme voyage ou travaille la nuit, il tâtonne ou fait mal son travail. Le sens spirituel s’appliquait au nom qu’Il s’était donné Lui-même de « Lumière du monde ». De la même manière que personne ne peut empêcher le soleil de continuer à briller aux heures désignées de la journée, personne ne peut non plus interrompre Jésus dans sa mission. Malgré son retour en Judée, aucun mal ne pouvait lui arriver tant qu’il ne le permettrait pas. Tant que sa lumière brillait sur les apôtres, ils n’avaient rien à craindre, même dans la ville des persécuteurs.

Il viendrait le moment où il laisserait la lumière s’éteindre et où il dirait à Judas et à ses ennemis dans le jardin: « C’est votre heure et la puissance des ténèbres. » Mais jusqu’à ce qu’il leur en ait donné permission, ses ennemis ne pouvaient rien faire. Le jour brille jusqu’au moment de la Passion ; la passion c’est la nuit.

L’autre aspect à remarquer ce dimanche, c’est l’émotion de Jésus, Jésus pleure la mort de son ami et les souffrances des siens, bien qu’Il soit tout à fait conscient de son pouvoir de le ressusciter, Il partage avec nous la douleur et la tristesse, parce qu’Il avait vraiment assumé la nature humaine, à exception du péché.

De manière active plutôt que passive, il a assumé la mort et la douleur, deux des principaux effets du péché, il était triste parce qu’il le voulait et il mourrait parce qu’il le voulait aussi. La longue procession de personnes en deuil à travers les siècles, le sombre effet de la mort qu’Il allait lui-même prendre sur lui, le portait à boire le calice amer de la croix. Il n’aurait pas pu devenir grand prêtre sans avoir eu de compassion pour nos peines. Tout comme il était faible dans notre faiblesse, pauvre dans notre pauvreté, il était aussi triste dans notre tristesse. Cette participation volontaire aux peines de ceux qu’il allait racheter lui fit verser des larmes. Le mot grec utilisé dans le texte pour indiquer qu’il pleurait donne l’idée de verser des larmes sereinement. Dans les Écritures, notre Seigneur est présenté trois fois en train de pleurer : une fois, pour sa nation, lorsqu’il a pleuré sur Jérusalem ; une autre, dans le jardin de Gethsémani, quand il pleura pour les péchés du monde ; et au moment où nous parlons, quand Lazare était mort, il pleurait l’effet du péché, qui est la mort. Aucune de ces larmes n’était pour lui-même, mais pour la nature humaine qu’il avait assumée. Dans chacun des trois exemples, son cœur humain pouvait distinguer entre le fruit et la racine, entre les maux qui affligent le monde et leur cause, qui est le péché. Vraiment, il était le « Verbe fait chair ».

Dans ces larmes du Seigneur, toutes les larmes qui naissent de l’amour et de la douleur seront désormais sanctifiées.

Pour conclure, laissons la place à ce grand saint de notre époque, saint Jean Paul II, dans son commentaire sur l’évangile de ce dimanche :  

Dans ce miracle, il ne s’agit pas seulement de rendre la vie à un mort sur terre. Il s’agit de la vie « éternelle » ; de la vie en Dieu. La foi en Jésus est le début de cette vie surnaturelle, qui est la participation à la vie de Dieu ; et Dieu est l’éternité. Vivre en Dieu équivaut à dire vivre éternellement (cf. Jn 1-2; 3-4; 5-11 ss.). Nous croyons donc que cette vie éternelle, cette vie divine – dont la résurrection de Lazare est un signe – opère déjà en nous, grâce à la résurrection du Christ. Cette perspective salvifique, difficile à accepter par les « sages » de ce monde, mais accueillie avec joie par « les pauvres et les simples » (cf. Mt 11, 25), est celle qui permet de découvrir la valeur surnaturelle qui peut être enfermée dans chaque événement humain …

[…] L’Évangile est une Bonne Nouvelle, pleine de foi et d’espérance :  » J’espère le Seigneur de toute mon âme ; je l’espère, et j’attends sa parole. » (Ps 130 [129], 5).

Cependant, tant de fois nous ne comprenons pas ce que le Seigneur nous dit et peut-être, nous perdons l’espoir, car nous n’attendons pas sa parole …

Les chrétiens aiment la création et tant de bonnes choses dans le monde, car il est sorti des mains de Dieu ; mais ils ne mettent pas leur dernier espoir dans ce monde.

Notre espérance c’est le Christ Jésus, la Parole de Dieu qui se fait homme et qui, après sa mort, est ressuscité. Notre espoir n’est pas vain et nous ne serons pas déçus!

Le Seigneur veut nous faire sortir de notre tombe, d’une vie sans autre horizon que ce qui est matériel, sans relief, qui ne se soucie que des problèmes de ce monde. Le Seigneur veut que la vie terrestre soit imprégnée de cette vie éternelle et divine, selon l’Esprit, qui est la vie de la charité, qui est la vie de la résurrection. Ceux qui vivent selon la chair ne peuvent plaire à Dieu. « Vous vivez selon l’Esprit, si l’Esprit de Dieu habite en vous ».

Préparons nos cœurs pour célébrer la Semaine Sainte avec une grande ferveur, il est vrai que cette année, ce temps de grâce est tout à fait particulier, mais selon les mots du pape que nous venons de citer, il faut découvrir la valeur surnaturelle qui est enfermée dans cet événement, dans cette situation difficile mais qui dans la Providence de Dieu a toujours un sens providentiel dans nos vies, dans la vie du monde.

Que Marie nous donne cette grâce.

P. Luis Martinez IVE.