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La Visitation

Il me semble que l’attitude de la Vierge, durant les mois qui s’écoulèrent entre l’Annonciation et la Nativité, est le modèle des âmes intérieures, des êtres que Dieu a choisis pour vivre « au dedans », au fond de l’abîme sans fond. Dans quelle paix, dans quel recueillement, Marie se rendait et se prêtait à toutes choses ! Comme celles qui étaient les plus banales étaient divinisées par elle car à travers tout, la Vierge restait l’adorante du don de Dieu ! Cela ne l’empêchait pas de se dépenser au dehors lorsqu’il s’agissait d’exercer la charité. L’Évangile nous dit que Marie parcourut en toute hâte les montagnes de Judée pour se rendre chez sa cousine Elisabeth (Luc 1,39).

Jamais la vision ineffable qu’elle contemplait en elle-même ne diminua sa charité extérieure car, dit le bienheureux Ruusbroek, si la contemplation « s’en va vers la louange, et vers l’éternité de son Seigneur, elle possède l’unité et ne la perdra pas. Qu’un ordre du ciel arrive, elle se retourne vers les hommes, compatit à toutes leurs nécessités, se penche vers toutes leurs misères ; il faut qu’elle pleure et qu’elle féconde. Elle éclaire comme le feu ; comme lui, elle brûle, absorbe et dévore, soulevant vers le ciel ce qu’elle a dévoré. Et quand elle a fait son action en bas, elle se soulève et reprend brûlante de son feu le chemin de la hauteur ».

Sainte Elisabeth de la Trinité

« Première retraite, dixième jour »

Est-ce un commandement nouveau ?

Lire l’évangile du dimanche V de Pâques (Jn. 13, 31-33a.34-35)

L’évangile de ce dimanche nous ramène au Jeudi Saint de la vie de notre Seigneur, avant la Passion, « quand Judas fut sorti du cénacle » dit l’évangile, pour trahir le Seigneur.

Pour quoi l’Eglise nous propose-t-elle de méditer ces paroles pendant le temps pascal ? Et c’est parce que la Pâque de Notre Seigneur, et lorsqu’on dit Pâque on fait référence à la Passion et la Résurrection de Jésus, nous apporte la vie nouvelle comme ressuscités et nous devons la vivre en vérité ; pour cela le Seigneur parle de « commandement nouveau », celui qui correspond à ceux qui vivent désormais une vie nouvelle.

« Est-ce que ce commandement n’existait pas déjà dans la loi ancienne, puisqu’il y est écrit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ? – Se demandait déjà saint Augustin – Pourquoi donc le Seigneur appelle-t-il nouveau un commandement qui est évidemment si ancien ? » et il répond en posant aussi la question : « Est-ce un commandement nouveau parce qu’en nous dépouillant de l’homme ancien il nous revêt de l’homme nouveau ? Certes, l’homme qui écoute ce commandement, ou plutôt qui y obéit, est renouvelé non par n’importe quel amour mais par celui que le Seigneur a précisé, en ajoutant, afin de le distinguer de l’amour charnel : Comme je vous ai aimés. C’est cet amour-là qui nous renouvelle, pour que nous soyons des hommes nouveaux, les héritiers du testament nouveau, les chantres du cantique nouveau. (Commentaire de Saint Augustin sur l’évangile de Jean)

Nous pouvons dire encore qu’il est nouveau, parce qu’il n’est pas l’amour simple et exclusif de l’ancien Testament, car un membre du peuple d’Israël considérait exclusivement comme son prochain un autre fils de son peuple (cf. Lév.19,18) ; l’amour de la nouvelle Alliance est par contre, un amour universel et basé en Dieu : amour envers les autres « comme je vous ai aimés », dit le Christ. Il sera en même temps un signe pour que tous connaissent que nous sommes ses disciples. Avec les seules forces humaines, aimer de cette manière et intensité serait impossible, mais la charité envers le prochain vient du Ciel, est un don du Christ, et nous devons d’abord l’implorer pour commencer à la vivre après.

Le Seigneur dit aussi que cet amour devient un témoignage devant ceux qui ne croient pas en Lui ; ainsi par exemple dans la première époque de l’Eglise Tertullien rapporte ce que les païens disaient des chrétiens : « Voyez comme ils s’aiment, voyez comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres », Apologeticum, 39,7.

Ainsi, pendant la dernière Cène, deux fois le Seigneur rappellera ce commandement nouveau : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn. 13,34), « Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn. 15,17).

Aimer le prochain, tout en étant un don de Dieu est aussi une exigence, parfois difficile à appliquer et à vivre en vérité. Certains se préoccupent beaucoup d’aimer un prochain qui est « loin », alors qu’ils n’aiment pas vraiment celui qui est « proche », celui qui est à mon côté, celui qu’on croisse tous les jours… D’autres aiment le prochain plus agréable, celui qui fait du bien seulement ; mais ils n’aiment pas celui qui est difficile à aimer, qui dérange ou bien celui qui leur fait du mal même parmi ceux qui sont chrétiens.

Comment doit être donc la véritable charité fraternelle ? Une première condition c’est qu’elle soit revêtue de miséricorde. Qui d’entre nous n’a pas de péchés ? Qui d’entre nous n’a pas de limitations ? Si j’ai moi-même des limitations et péchés, les autres doivent aussi les avoir, eux aussi… Pour cela le Seigneur dit : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » (Lc 6,36).

Le commandement nous ordonne de nous aimer les uns les autres et nous dit de le faire avec la même force que celle dont Il nous commande d’aimer Dieu. De manière que si nous sommes obligés d’aimer Dieu, nous sommes obligés aussi de le faire avec le prochain. Et Saint Jean revient sur cette vérité dans sa lettre : « voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. (1Jn. 4,21). Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).

Une deuxième grande question : Comment pratique-t-on la charité avec le prochain ? De plusieurs manières et on peut les regrouper en trois aspects : dans les pensées, dans les paroles et dans les œuvres.

Dans les pensées :

C’est ici où nous manquons beaucoup plus de charité. Par exemple lorsque nous jugeons le prochain sans un fondement réel (sans avoir la certitude de son péché), tout en sachant encore que le fait de juger parfois ne nous concerne pas, ce n’est pas moi qui dois juger. « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés » dit le Seigneur. 

Ecoutons ce que dit S. Jean Chrysostome : “ Par cet ordre : « Ne jugez pas », le Christ n’empêche pas les chrétiens de corriger les autres par bienveillance ; mais il ne veut pas que, par l’application de leur propre justice, des chrétiens méprisent des chrétiens en haïssant et condamnant les autres, sur de simples soupçons la plupart du temps. ”

Saint Thomas d’Aquin nous dit que le soupçon doit être considéré comme une faute lorsqu’il n’est fondé que sur de légers indices. Trois cas peuvent se présenter :

1° Quelqu’un est méchant en soi-même, et, en conséquence, conscient de sa propre méchanceté, il attribue facilement le mal aux autres. Comme dit l’Ecclésiaste (10, 3 Vg) : “ Dans ses voyages, l’insensé, parce qu’il est lui-même sans sagesse, estime que tous les autres sont insensés. ”

2° Quelqu’un est mal disposé envers son prochain ; or, lorsqu’un homme en méprise ou en déteste un autre, qu’il s’irrite contre lui ou qu’il l’envie, de légers signes suffisent pour qu’il le juge coupable ; car chacun croit facilement ce qu’il désire.

3° Le soupçon peut encore provenir d’une longue expérience. Aussi Aristote dit-il que “ les vieillards sont soupçonneux à l’excès pour avoir éprouvé nombre de fois les défauts des autres ”. Et pour cela dans ce dernier cas, nous devons pratiquer plus la miséricorde dans nos pensées.

On manque à la charité encore lorsque nous nous réjouissons du malheur des autres (disant par exemple : « celui-là le méritait ») ou bien lorsque nous sommes tristes parce que notre prochain réussit en quelque chose (la jalousie).

Dans les paroles

La charité fraternelle est blessée lorsque nous tombons dans la « médisance », dit la bible que « le médisant se salit lui-même, et, de son entourage, il se fait détester. (Ben Sira 21,28).

Le médisant est détesté par tous, par les hommes et par Dieu. Saint Bernard nous dit que la langue est une épée à trois tranchants, car elle blesse d’un coup le prochain, celui qui écoute avec plaisir et celui qui commet le péché en s’en servant de sa langue.

« Le serpent mord sans faire de bruit ; celui qui diffame en secret ne fait pas autre chose. » dit l’Ecclésiaste (10, 11). Le propre de la diffamation n’est pas d’attenter à l’honneur de la personne mais à sa réputation, ceci en la dénigrant dans le secret, afin que ceux qui entendent ces paroles ou ces sous-entendus se forgent une mauvaise opinion de celui qui est visé. Le préjudice est le but poursuivi, jamais la défense de la vérité ou la victoire du bien. Voilà pourquoi il s’agit d’un péché mortel et non point d’un innocent « passe-temps » qui dépasserait les bornes (cf. q.73, art 2).

Nous avons aussi la calomnie, c’est-à-dire découvrir ou divulguer un péché du prochain aux autres. Ainsi la personne qui divulgue un péché véniel ou grave de quelqu’un sans une cause juste, commet lui aussi un péché véniel ou mortel, selon la gravité du péché découvert.

Un manque de charité très habituel est aussi le « commérage » : Ben Sira le sage dit Celui qui maîtrise sa langue vivra sans conflit ; qui déteste le bavardage se soustrait au mal. Ne répète jamais les on-dit : tu n’y perdras rien. Ne colporte de racontars ni devant ton ami ni devant ton ennemi, et ne révèle rien, sauf si ton silence te rendait complice. Certes, on t’écouterait, mais on se méfierait de toi, et on en viendrait à te haïr. As-tu entendu quelque chose ? Sois un tombeau ! Courage ! Tu ne vas pas éclater. Pour une parole qu’il retient, voilà le sot dans les douleurs, comme une femme prête à accoucher ! (Sir 19,5–11).

D’autres péchés de paroles contre la charité sont la moquerie et le fait de ridiculiser les actions des autres, les disputes sans fondement et l’esprit contestateur. Ne t’enflamme pas dans une affaire qui ne te regarde pas, ne prends pas parti dans une querelle de pécheurs. (Sir 11,9).  

Dans les œuvres

Saint Jean dit : « Petits enfants, n’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité » (1Jn 3,18). Il y a différentes façons de pratiquer l’aumône avec nos prochains : par exemple donner consolation à celui qui est dans le chagrin, aider dans le travail, le service qu’on peut prêter à quelqu’un, le temps donné à l’autre, savoir écouter, savoir se taire, savoir corriger. Enfin toutes les œuvres de miséricorde spirituelles et matérielles. La charité chrétienne consiste fondamentalement enfin à vouloir faire le bien, et à le faire réellement aux autres, en allant jusqu’à ceux qui nous font du mal.

Demandons à la Mère de la Charité de nous donner cette grâce.

P. Luis Martinez IVE.