« Regardez et voyez s’il est une douleur pareille à la douleur que j’endure » – Les douleurs Physiques du Christ

Sermon pour le Dimanche de la Passion, année B.

Nous commençons la Semaine Sainte, en proclamant l’évangile de la Passion du Seigneur, la liturgie nous aide à résumer dans les deux évangiles que nous avons énoncés tout ce qu’étaient les derniers jours de la vie terrestre du Christ. Le récit de la Passion finit évidement avec la mort du Seigneur et la mise en tombeau de son Corps Divin ; par-là, l’évangile nous fait penser déjà à la nuit de Pâques.

Il est impossible pour nous, écoutant les paroles de la Passion, de ne pas nous imaginer la douleur endurée par Jésus, ses souffrances et la cruauté de sa mort.

Saint Thomas d’Aquin l’exprime très bien lorsqu’il dit que Notre Seigneur a souffert dans tout ce qui peut faire souffrir un homme, dans son corps et dans son âme. Le Christ a souffert dans ses amis qui l’ont abandonné ; dans sa réputation par les blasphèmes proférés contre lui ; dans son honneur et dans sa gloire par les moqueries et les affronts qu’il a dû supporter ; dans ses biens lorsqu’il fut dépouillé de ses vêtements ; dans son âme par la tristesse, le dégoût et la peur (la crainte qu’il avait de tous les supplices qu’il devait supporter avant sa mort et la mort même) ; dans son corps par les blessures et les coups. (Somme III pars, Q. 46, art. 5)

Impossible de décrire toute sa douleur, nous pouvons seulement nous en approcher avec quelques descriptions sommaires, laissant sa profondeur couverte par le voile du mystère. Nous allons nous inspirer de l’évangile et aussi de ce qui a été découvert à travers les nombreuses études du Saint Suaire, cette précieuse relique dont le Corps du Seigneur a été recouvert du vendredi saint jusqu’au moment de sa résurrection, ce Saint Linceul qui se trouve actuellement à Turin en Italie.

Nous parlerons aujourd’hui surtout des souffrances infligées sur son Corps. On peut dire que le Christ a supporté la douleur dans tous les membres de son corps.

Avant sa crucifixion, le Seigneur a tout d’abord souffert dans son Agonie, là il a sué du Sang comme le décrit saint Luc, et cela est un phénomène pathologique appelé hématidrose, causé par un épuisement physique accompagné d’un trouble moral, conséquence aussi d’une émotion profonde et d’une peur atroce. Il est à noter que cette hémorragie microscopique se déroule sur toute la peau, qui reste donc toute lésée, douloureuse et très sensible aux coups.

Après son arrestation, le Christ a été maltraité tout d’abord par les soldats des chefs religieux et en suite par les soldats romains, depuis la nuit du jeudi saint jusqu’à sa crucifixion.

Il a souffert au visage les soufflets, les crachats et, sur tout le corps, la flagellation ; il a aussi enduré à la tête les blessures de la couronne d’épines.

Durant le premier jugement, le jugement « religieux », l’évangile de Jean nous dit (Jn 18, 19-23) que l’un des gardes, qui était à côté de Jésus, lui donna une gifle… ». En vérité, c’est vraiment un « coup de bâton » qui a brisé le cartilage du nez et déformé la joue droite du Christ. Bien que les Evangiles actuels traduisent ce coup comme une gifle, le plus précis et correct est ce qu’affirme l’apôtre saint Jean (témoin direct de l’épisode), qui utilise le mot « rapisma », qui signifie coup avec une canne. Rapis signifie canne et rapitzo signifie châtier. Selon les études faites sur le saint Suaire, Notre Seigneur a aussi subi l’humiliation de se faire arracher la barbe. Ce tourment n’est pas mentionné par les évangélistes, mais le prophète Isaïe l’a vu: «J’ai offert mon dos à ceux qui m’ont blessé et mes joues à ceux qui m’ont arraché la barbe. Et je n’ai pas caché mon visage aux insultes et aux crachats »(Is 50, 6).

Mais, les souffrances continueront avec les soldats romains, une fois que le Seigneur a été jugé par Pilate et avant d’aller au Golgotha, son Corps sera encore humilié par des coups et surtout par la flagellation et le couronnement d’épines.

Le « flagrum » était un fouet à manche courte portant plusieurs lanières épaisses (généralement de 2 jusqu’à 7), munies à quelque distance de leurs extrémités de balles de plomb, d’os de mouton aiguisés et de bouts de métal tranchants.

Selon le Saint Suaire, les coups de fouet couvrent tout son corps, le dos, la région glutéale, les jambes, une partie de la poitrine, le ventre … sans pratiquement aucun espace entre les coups, mais presque jamais en frappant deux fois au même endroit. Une seule partie a été épargnée : la partie de la poitrine qui recouvre le cœur car ils voulaient éviter la mort du condamné.

Par rapport au couronnement d’épines, il s’agissait d’une sorte de casque mis sur la Tête du Seigneur, qu’il a dû porter après jusqu’à la croix. Elle a été mise et enfoncée avec l’aide d’une canne, ce qui provoqué l’ouverture de certains vaisseaux sanguins, on compte au moins environ 50 épines qui le torturent.

Après la condamnation définitive à mort, Jésus doit encore porter lui-même sa croix. Selon l’habitude des romains avec les crucifiés, Jésus porte sur ses épaules le « patibulum », seulement le bois horizontal dont le poids serait pourtant d’environ 60 Kg, il est probable aussi que ses mains y étaient attachées. Le Suaire révèle que le visage de Jésus heurta violemment le sol, dans notre chemin de croix nous relevons trois chutes avec sa croix.

Arrivé au Golgotha, il sera violemment dépouillé de ses vêtements. La tunique était certainement collée aux plaies par le sang coagulé. La douleur était encore une fois atroce.

Le Christ a souffert aussi le percement des mains et des pieds par les clous dont l’épaisseur devait être d’environ 7 mm et la longueur d’environ 15 cm.

Saint Thomas nous apprend : » La douleur sensible a atteint au paroxysme, soit en raison de tous les genres de souffrances qu’il a subies, soit aussi en raison du mode de la passion ; car la mort des crucifiés est la plus cruelle : ils sont en effet cloués à des endroits très innervés et extrêmement sensibles, les mains et les pieds. De plus le poids du corps augmente continuellement cette douleur ; et à tout cela s’ajoute la longue durée du supplice, car les crucifiés ne meurent pas immédiatement. »(Somme III pars, Q. 46, art. 6)

En effet, les clous des mains touchaient des nerfs très importants du corps, car ils transmettaient la douleur dans tout le corps, ce qui conduisait les crucifiés à s’évanouir, mais Notre Seigneur a voulu continuer en toute conscience jusqu’à rendre l’Esprit.

Saint Thomas résume :  » De plus le Seigneur a souffert par tous ses sens corporels : par le toucher quand il a été flagellé et cloué à la croix ; par le goût quand on lui a présenté du fiel et du vinaigre ; par l’odorat quand il fut suspendu au gibet en ce lieu, appelé Calvaire, rendu fétide par les cadavres des suppliciés ; par l’ouïe, lorsque ses oreilles furent assaillies de blasphèmes et de railleries ; et enfin par la vue, quand il vit pleurer sa mère et le disciple qu’il aimait. « (Somme III pars, Q. 46, art. 5)

Enfin, ce mode de crucifixion ne permet pas de respirer normalement, de façon que le Seigneur fut obligé de se pousser vers le haut en appuyant ses pieds sur le même clou et de se soulager avec ses mains. Puis il s’effondrait lorsque la douleur de s’appuyer sur les nerfs de ses pieds devenait insupportable

Nous devons dire que toute cette douleur augmentait en lui en raison de son innocence,  tant il saisissait combien ce qu’il souffrait était injuste. 

Il est pourtant une seule blessure infligée en son Corps que le Christ n’a pas ressentie avec son âme, c’est la lance qui a percé son côté et ouvert son corps. C’est vrai qu’il n’a pas souffert cela consciemment, mais comme Jésus l’a révélé à sainte Thérèse d’Avila, c’est sa Mère, la très Sainte Vierge Marie qui l’a souffert à sa place. A elle nous demandons la grâce de participer avec ferveur et amour de ce temps de Passion.

P. Luis Martinez IVE.

« Si quelqu’un veut me servir » Notre travail sur la volonté

Homélie pour le Vème Dimanche du Carême, année B (Jn 12, 20-33)

Dans ce dernier dimanche de Carême, l’évangile nous décrit une autre annonce de la Passion accomplie par le Seigneur, faite à un groupe de grecs, des étrangers qui voulaient eux aussi connaître Jésus. Cet épisode se passe quelques semaines avant la Passion, et le Seigneur présente encore une fois la condition pour être son disciple et son serviteur, celle de l’imiter, de savoir se détacher et mourir à ce monde pour obtenir ainsi l’amour du Père et la vie éternelle.

« Celui qui m’aime » dit le Seigneur, l’amour est le mouvement de la volonté, cette puissance de l’âme avec l’intelligence. La semaine dernière nous avons parlé de l’intelligence et de quelle manière nous servons Dieu en nous attachant à l’objet de l’intelligence, la Vérité. Aujourd’hui nous parlons de la Volonté qui poussée par l’amour, cherche un bien, le bien.   

Qu’est-ce que la Volonté ?

En latin, il y a un verbe, « volere », de là notre verbe vouloir. De ce mot vient «  volonté ». La capacité de vouloir une chose (volonté), ainsi que la capacité de comprendre (intelligence), sont les moteurs des actions humaines et les puissances de l’âme, comme on l’a déjà remarqué.

On parle aussi de la volonté comme d’une faculté volontaire, ou bien « d’appétit intellectuel », ou encore « appétit rationnel ». Il s’agit de la tendance éveillée par la connaissance intellectuelle d’un bien, ainsi que de la tendance vers un bien conçu par l’intelligence.

S’il n’y a pas trop de difficulté à distinguer entre l’intelligence et la volonté, il n’est pas si facile, par contre, de distinguer entre les tendances d’ordre sensible (désir, passion) et les tendances d’ordre intellectuel (vouloir).

Dans le langage courant, on dit parfois «je veux» alors qu’en réalité ce que l’on expérimente c’est  le «désir». D’autres fois, c’est le contraire qui se produit: on parle du «désir» et en réalité on exprime un authentique acte volontaire. La différence entre une tendance et l’autre réside dans la nature du bien voulu ou désiré. La volonté est dirigée vers des choses concrètes mais mue (poussée) par un bien capté par l’intelligence en ces choses et donc d’un ordre non sensible. En revanche, le désir affectif ou passionné est mu par un bien d’ordre sensible : je veux prendre ce médicament, commencer ce traitement difficile car je cherche à recouvrer ma santé, même si je n’ai aucun désir sensiblement, car ce médicament est désagréable ou le traitement est un peu gênant pour moi.

 Revenant à l’objet de la volonté, il s’agit toujours d’un bien, conçu par l’intelligence comme tel, vers lequel on se dirige pour l’obtenir.

Ainsi, telle chose est recherchée comme une fin parce qu’elle est perçue comme un bien pour le sujet qui la cherche. Cela signifie que le mal ne peut jamais être désiré en lui-même, il ne peut pas être aimé directement ; lorsque quelqu’un veut ou souhaite un mal pour lui-même ou pour une autre personne, en réalité il veut un bien : le bien qui découle de ce mal : je désire la mort de cette personne pour apaiser ma soif de vengeance (j’aperçois comme un bien ce qui est un mal en soi).

Cela ne signifie pas que la personne n’est pas consciente du mal qu’elle fait, ni même qu’elle commet une faute grave contre Dieu, mais que même dans ce cas, elle le fait sous l’apparence d’un bien.

La volonté, considérée dans son inclinaison naturelle, tend nécessairement vers le bien absolu, recherché comme bonheur (ou dit d’une façon plus simple : elle cherche le bonheur naturellement et spontanément); mais elle ne voit pas l’objet concret dans lequel se réalise ce bien absolu,  et pour cela elle est toujours en recherche. C’est pour cette raison que certains placent leur bonheur dans la richesse, d’autres dans les honneurs, le pouvoir, le plaisir, la science ou la vertu …

Comment savoir si nous utilisons bien notre volonté, si notre volonté cherche le bien qui est vrai et non pas « apparent » ? Il s’agit de considérer l’acte humain, l’action accomplie par l’homme.

Le jugement moral sur un acte humain est effectué en tenant compte de trois éléments fondamentaux: l’action choisie (objet moral de l’acte), l’intention avec laquelle ladite action est réalisée (fin morale de l’acte), et les circonstances dans lequel l’acte est accompli.

a) Le premier aspect qui est pris en considération est l’action choisie moralement considérée (qu’ai je l’intention de faire? Par exemple, marcher, étudier, assassiner quelqu’un, parler au téléphone …) C’est ce qu’on appelle un «objet moral ». Bien entendu, nous ne parlons pas de l’action matériellement considérée mais de sa qualité morale. Autrement dit, cette action est-elle contraire ou non aux règles morales commandées par notre nature, ou par la loi divine, ou par une loi humaine juste? La réponse à ces questions peut être triple : soit l’action respecte ces lois et alors cet acte est bon en raison de son objet, soit elle est réalisée contre une loi et donc elle est mauvaise et injuste, soit cette action n’est contemplée par aucune loi (par exemple, marcher ou sentir le parfum d’une fleur) et donc cette action est appelée indifférente.

b) Le deuxième élément est la fin poursuivie par cette action: « pourquoi est-ce que je veux me promener, avec quelle intention suis-je en train de commettre cet homicide, qu’est-ce que je compte faire avec cet appel téléphonique? » Nous nous interrogeons ici sur la fin morale, « poursuis-je une bonne fin ou une mauvaise fin avec cette action? »

Les possibilités qui découlent de l’union entre l’objet moral (action choisie) et la fin morale (la raison pour laquelle je choisis de faire cette action) nous placent devant plusieurs possibilités:

Une bonne action (guérir une personne malade) faite dans un bon but sera toujours bonne, même si cet acte peut l’être plus ou moins selon la bonté de la fin (par exemple, si je ne le fais que par compassion, ou si Je le fais pour l’amour de Dieu).

Une bonne action (guérir un malade) faite dans un mauvais but (faire qu’il devienne mon serviteur comme lorsqu’il sera en bonne santé) devient totalement mauvaise.

Une mauvaise action (tuer une personne malade) faite dans un bon but (soulager sa famille de ce fardeau) est toujours mauvaise. Le principe qui est ici pleinement valable: «la fin ne justifie pas les moyens».

Une mauvaise action (tuer une personne malade) faite dans un mauvais but (garder son argent) peut faire un acte plus grave encore.

c) Le troisième élément dont nous devons tenir compte, ce sont les circonstances dans lesquelles cet acte est accompli. Il s’agit de sept circonstances qui sont traditionnellement indiquées et peuvent influencer la moralité de l’action:

  • le moment où l’acte est accompli (quand);
  • l’endroit où cela se fait (ubi);
  • la façon de le faire (quomodo);
  • la matière sur laquelle il traite (circa quid o quid);
  • la qualité du sujet qui l’exécute (quis);
  • les motifs de la circonstance qui me pousse à le réaliser (cur);
  • les moyens utilisés pour son exécution (quibus auxiliis).

Le principe moral avec lequel le jugement moral est réalisé est le suivant : « une action est bonne lorsque les trois éléments (objet, but et circonstances) sont bons; et mauvaise quand l’un d’eux est mauvais »(bónum ex integrale causa, málum ex quocumque defectu).

Comment pouvons-nous éduquer notre volonté pour qu’elle puisse chercher le bien absolu (le Bonheur, Dieu) et les autres biens qui me conduisent à ce bien absolu ?

Il est nécessaire de travailler fondamentalement sur les motifs de la volonté (ce qu’elle cherche comme fin) et d’apprendre à évaluer correctement les motivations, tant au niveau intellectuel que sensible (les affections).

Le but principal du travail volontaire est de générer des habitudes vertueuses ; la volonté ne doit être considérée comme éduquée que lorsqu’elle est renforcée et soutenue par des vertus vraies et enracinées.

L’éducation de la volonté implique aussi le fait d’assumer l’importance de «l’effort» et de la «responsabilité» comme parties du caractère de la personne.

La volonté sera formée:

  • Lorsque nous avons une vision claire de ce que l’on veut.
  • Lorsque ce que l’on veut est bon.
  • Lorsque les efforts et les sacrifices nécessaires pour obtenir ce que l’on cherche sont connus et acceptés.
  • Lorsque l’on demande et accepte de l’aide et des conseils.
  • Quand dans notre vie existent la discipline et l’ordre.
  • Lorsque nous découvrons que l’exercice de notre volonté fait de nous l’image et la ressemblance de Dieu lui-même.

Nous devons ensuite nous rappeler que ces motivations doivent toujours être présentes dans tout ce travail : amour de Dieu, imitation de Jésus-Christ, docilité aux inspirations de l’Esprit Saint, formation d’une personnalité authentique et mûre. Ceci est important lorsque nous considérons le fait que la formation de la volonté est l’un des domaines les plus coûteux de toute formation humaine.

Quel est le moyen par excellence pour former notre volonté ? C’est la « Volonté de Dieu ». Sainte Marguerite Marie d’Alacoque disait: «Par-dessus tout, gardez la paix du cœur, qui est le plus grand trésor. Pour la garder, rien ne sert autant que de renoncer à sa propre volonté et de mettre la volonté du cœur divin à la place de la nôtre ». Bien que nous le sachions, nous savons aussi combien cela coûte. Nous avons expérimenté la paix que nous apporte l’assurance d’accomplir la Très Sainte Volonté de Dieu, mais c’est une paix qui est vraiment une récompense. Parce qu’elle est une orientation fondamentale de toute vie. Citons encore Saint Alphonse de Liguori : «Notre conformité à la volonté divine doit être entière, sans réserve et constante. C’est le sommet de la perfection, et vers cela, je le répète, doivent tendre toutes nos actions, tous nos désirs, toutes nos prières ».

« Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive », demandons la grâce à la très Sainte Vierge Marie de former notre volonté pour mieux servir son Fils et le suivre.

P. Luis Martinez IVE.