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Il a été le moine sans monastère, le maître sans disciple, le pénitent…

(Après la mort de Charles de Foucauld) Les assassins passent la nuit à piller l’habitation du Père, à boire et à manger. Ils discutent sur ce qu’ils allaient faire de son corps, qui finit par être abandonné sans avoir été mutilé ; puis ils quittent à midi Tamanrasset, emportant leur butin, après avoir tué encore l’homme de liaison qui venait apporter le courrier de Fort-Motylinski.

Lorsque les gens du rezzou se furent retirés, du côté de Debnat (ouest de Fort-Motylinski), les corps des victimes ne restèrent pas longtemps abandonnés. Les harratin, n’ayant plus peur, s’approchèrent et inhumèrent les victimes dans le fossé du fortin, à quelques mètres de l’endroit où était tombé le Père de Foucauld. Le corps de celui-ci ne fut pas débarrassé des liens qui tenaient les bras attachés, mais après l’avoir déposé dans la fosse, les harratin, qui savaient que les chrétiens mettent les morts dans un cercueil, disposèrent autour du cadavre des pierres, des feuilles de papier et des fragments de caisses en bois. Puis ils murèrent la porte du fortin.

La première chose que fit le capitaine de la Roche, commandant du secteur du Hoggar, fut de se lancer à la poursuite de la bande des Fellagas. Le rezzou fut « accroché » le 17 décembre, et perdit plusieurs hommes. Ce ne fut que le 21 décembre que le capitaine put se rendre à Tamanrasset, accompagné d’un sergent et d’un soldat. Dès son arrivée, il alla reconnaître les tombes, fit augmenter la couche de terre qui recouvrait les corps ; sur la tombe du Père, planta une croix de bois ; puis à ces morts pour la France, il fit rendre les honneurs militaires. Alors seulement l’officier pénétra dans l’ermitage fortifié.

Tout était bouleversé. On retrouva pourtant quelques objets du culte ou objets de piété, les quatre volumes du dictionnaire tamacheq et les deux volumes de poésies touarègues, des lettres écrites le 1er décembre, cachetées et timbrées, divers objets de campement.

Parmi les souvenirs pieux on retrouva le chapelet de l’ermite, un chemin de croix très finement dessiné, une croix de bois portant aussi l’image dessinée et très belle du corps du Christ. En remuant du pied le sol où toutes sortes d’objets avaient été jetés, le capitaine de la Roche découvrit, dans le sable, un tout petit ostensoir où paraissait être encore enfermée l’Hostie sainte. Il le ramassa avec respect, l’essuya, et l’enveloppa dans un linge. « J’étais bien ennuyé, racontait-il plus tard, car je sentais bien que ce n’était pas à moi de porter ainsi le bon Dieu. » Lorsque l’heure fut venue de quitter Tamanrasset, il prit le petit ostensoir, le mit devant lui, sur la selle de son méhari, et fit ainsi les 50 kilomètres qui séparent Tamanrasset de Fort-Motylinski : ce fut, dans le Sahara, la première procession du Saint-Sacrement. Arrivé au poste, son embarras fut grand. M. de la Roche s’était souvenu en chemin d’une conversation qu’il avait eue un jour avec le Père de Foucauld. Comme il lui disait : « Vous avez la permission de garder le Saint- Sacrement, mais, s’il vous arrivait malheur, que faudrait-il faire ? » Le Père avait répondu : « Il y a deux solutions ; faire un acte de contrition parfaite, et vous communier vous-même, ou bien envoyer par la poste l’Hostie consacrée aux Pères Blancs. » Il ne pouvait se résoudre à ce second parti. Ayant alors appelé un sous-officier du poste, ancien séminariste et demeuré chrétien fervent, M. de la Roche tint conseil avec lui. Il leur parût meilleur que l’un d’eux se communiât lui-même. L’officier « mit des gants blancs qui ne lui avaient jamais servi » pour ouvrir la custode de l’ostensoir, et s’assurer qu’il ne s’était pas trompé, que l’hostie y reposait. Elle était bien là, telle que le prêtre l’avait consacrée et adorée. Les deux jeunes gens se demandèrent l’un à l’autre ; « Est-ce vous qui la recevrez ? Est-ce moi ? » Puis le sous-officier s’agenouilla, et se communia.

Dépouille mortelle de Charles de Foucauld

Je ne retiendrai qu’un témoignage de respect et d’admiration parmi ceux qui furent adressés à la famille du Père de Foucauld. Le voici :

Lettre de Moussa ag Amastane à Madame de Blic.

« Louange à Dieu unique (13 décembre 1916).

« A la Seigneurie de notre amie Marie, la sœur de Charles, notre marabout, que les traîtres et trompeurs, les gens d’Azdjer, ont assassiné… Dès que j’ai appris la mort de notre ami, votre frère Charles, mes yeux se sont fermés, tout est sombre pour moi ; j’ai pleuré et j’ai versé beaucoup de larmes, et je suis en grand deuil…

« S’il plaît à Dieu, les gens qui ont tué le marabout, nous les tuerons jusqu’à ce que nous ayons accompli notre vengeance.

« Donnez le bonjour de ma part à vos filles, votre mari et tous vos amis, et dites-leur : Charles le marabout n’est pas mort que pour vous autres seuls, il est mort aussi pour nous tous. Que Dieu lui donne la miséricorde, et que nous nous rencontrions avec lui au paradis. »

Une année après, le grand ami du Père, le général Laperrine, passa dans le Hoggar. Quelques semaines plus tard, il écrivait, de Tombouctou, à Mme de Blic :

« Je suis passé à Tamanrasset le 9 décembre 1917. J’ai estimé que l’on avait pris trop à la lettre les dernières volontés de votre frère, disant qu’il voulait être inhumé où il tomberait, et on l’avait laissé dans la tombe provisoire faite par son serviteur Paul, dans le fossé de la maison, fossé qui avait des chances de se remplir d’eau aux premières pluies.

A mon retour de Motylinski, le 15 décembre, je l’ai fait exhumer et inhumer sur le sommet de la colline où est son bordj, et à 200 mètres environ à l’ouest de celui-ci (cette colline est un simple mouvement de terrain mais isolé au milieu de la plaine et se voyant de très loin). Les trois militaires indigènes tués en même temps que lui, dont deux en essayant de le délivrer, ont été la cause involontaire de sa mort, sont enterrés à ses pieds.

Quand il donnait ainsi à Charles de Foucauld sa sépulture et la plaçait sous le signe de la croix qui seule explique la vie et la mort de l’ermite, le général ne se doutait pas qu’il marquait la place de son propre tombeau. On sait que cet autre grand serviteur du pays, après avoir parcouru tant de fois, à la tête de ses méharistes, le Sahara qu’il avait pacifié, fut amené à tenter la traversée de son royaume par la voie de l’air, en février 1920. L’avion, parti de Tamanrasset et qui devait le porter en peu d’heures dans notre colonie du Sénégal, se perdit et s’abattit dans le désert. Blessé dans la chute, ayant souffert sans se plaindre pendant de longs jours, épuisé par la soif et la faim, Laperrine mourait dans la région d’Anesbérakka, le 6 mars, et son corps, enveloppé dans les toiles de l’avion, chargé sur le dos d’un chameau, reprenait le chemin de Tamanrasset. Il fut inhumé là, près de son ami : le Père de Foucauld l’a retenu au passage.

La dépouille mortelle de Laperrine est toujours à Tamanrasset. Le cœur de son ami de Foucauld, placé dans un coffret, y demeure aussi ; il a été déposé dans le monument élevé à la mémoire du général. Mais son corps a été transporté, en avril 1929, à El-Goléa, par les soins du préfet apostolique de Ghardaïa.

Le souvenir subsistera et s’épandra, de l’homme qui ne chercha point, comme le reste des hommes, une maison commode, défendue contre le froid, le chaud et le passant. On citera le nom de Foucauld parmi ceux des serviteurs de Dieu. Puissent des missionnaires nouveaux hâter l’œuvre d’évangélisation préparée par le cardinal Lavigerie, par les Pères Blancs, par le grand moine fraternel Charles de Foucauld !

Seigneur, votre serviteur a montré la route à ceux qui veulent amener à vous les âmes des musulmans. Il vous a pour eux tant supplié, il a été le moine sans monastère, le maître sans disciple, le pénitent que soutenait, dans la solitude, l’espoir d’un temps qu’il ne devait pas voir. Il est mort à la peine. A cause de lui, ayez pitié d’eux ! Faites part de vos richesses aux pauvres de l’Islam, et pardonnez leur trop longue avarice aux nations baptisées !

FIN

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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LA MORT DU PÈRE DE FOUCAULD

Pour comprendre mieux quelles causes amenèrent la mort du Père de Foucauld, il faut résumer la situation politique et militaire du Sahara oriental, à l’époque où nous sommes arrivés de notre récit. Au sud de la Tripolitaine, dans le Fezzan, Si Mohamed Labed, chef religieux senoussiste, a son quartier général, et il a rassemblé dans ce camp les Touareg Azdjer, nos ennemis. Senoussistes, Azdjer, partisans, hors la loi, que les gens du Hoggar désignent sous le vocable commun de « Fellagas », occupent Rhât, en Tripolitaine, place abandonnée par les Italiens, et où ils ont trouvé vivres, matériel, munitions de guerre. A quelques dizaines de kilomètres de Rhât, et dans nos possessions mêmes, le poste de Djanet, pris par les Fellagas, repris par nous, a été définitivement évacué, à cause d’insurmontables difficultés de ravitaillement. Évacué également le fort Polignac un peu plus au nord. Une bande de dissidents, opérant dans la région soudanaise, assiège Agadès, sous la conduite de Rhaoussen. Sauf quelques tentes disséminées dans les montagnes du Hoggar, la plupart des campements qui relèvent de Moussa ag Amastane sont, avec les troupeaux, dans cette même région. Les méharistes de Fort-Motylinski les ont suivis et les protègent. La garnison du fort, ainsi réduite, est incapable de porter secours au Père de Foucauld.

De plus, Charles de Foucauld, « craignant pour ses amis Hoggar, a fait éloigner du centre les quelques imrads de la fraction des Dag-Rali qui l’habitaient en permanence ; il leur a conseillé de demeurer dans la Koudia, en pleine montagne, avec les tentes, les femmes et les enfants ». (Rapport du capitaine Depommier commandant du fort Motylinski.)

Or le 1er décembre 1916, à la tombée de la nuit, tandis que le Père est seul dans la maison fortifiée que j’ai décrite, son domestique, le nègre Paul, étant au village une vingtaine de Fellagas arrivent à Tamanrasset, pour s’emparer du « marabout blanc ».

Il semble qu’ils aient pour cela trois raisons. La première est le fanatisme. Depuis longtemps la propagande en faveur de la guerre sainte est active dans la région. De nombreux propagateurs sont venus de chez les Senoussistes, et ont acquis à leur cause la fraction de Aït-Lohen, tribu hoggar limitrophe de la région Azdjer. Le Père de Foucauld n’en ignore rien. Il a connu un complot ourdi en septembre par des hartani dans le but de l’assassiner. Ils ont un autre motif. On sait, dans le pays, que le Père de Foucauld a un petit arsenal d’armes et de munitions qu’on pourrait s’approprier. N’a-t-il pas demandé des fusils et des cartouches pour pouvoir défendre dans son fortin les habitants de Tamanrasset ? Enfin les indigènes révoltés ont reçu le conseil, avant de soulever les populations, de tuer ou de prendre comme otages les Européens ayant de l’influence sur les indigènes. Il paraît absolument vraisemblable que le chef de la bande qui s’empara du Père de Foucauld ait voulu faire disparaître la cause principale qui s’opposait à la défection des Touareg Hoggar, c’est-à-dire l’influence de ce grand personnage aimé qu’était l’ermite de Tamanrasset. Les chefs principaux du mouvement insurrectionnel très bien renseignés et capables de très amples desseins savaient se servir de bandits de second ordre.

Leur décision prise, les vingt Fellagas recrutent autant de nomades et de harratins, de ceux-là mêmes que le Père de Foucauld soignait, secourait et traitait en frères – parmi eux un cultivateur d’Amsel nommé El Madani. Les uns à pied, les autres montés sur des chameaux, ils s’avancent jusqu’à 200 mètres du fortin, font accroupir les chameaux le long d’un mur de jardin et enveloppent silencieusement la demeure du « marabout des roumis ». Pour en forcer l’entrée il faut un traître. Ce sera le hartani El Madani, qui connaît les habitudes et les mots de passe de son bienfaiteur. Il s’approche de la porte du fortin, fait le signal convenu pour en demander l’entrée. Le Père demande ce qu’on veut : « C’est le postier de Motylinski. » Le Père ouvre la porte et tend la main pour prendre le courrier. La main est saisie et retenue fortement. Aussitôt des Touareg caches tout près se précipitent, tirent le prêtre hors du fortin, et, avec des cris de victoire, lui lient les mains derrière le dos et le laissent sur le terre-plein, entre la porte et le muret qui la masque, à la garde d’un homme de la bande, armé d’un fusil. Le Père de Foucaud ployé les genoux, et se tient immobile, en prière.

Deux Touareg amènent Paul, le domestique de l’ermite et lui ordonnent de s’accroupir près de la porte. Le marabout, pressé de questions sur les forces militaires qui restent dans la région, ne répond rien. Les conjurés se saisissent d’un autre hartani, et l’interrogent à son tour : « Deux militaires du fort Motylinski, repond-il, sont près d’ici et doivent quitter ce soir même Tamanrasset pour Tarhaouhaout. »

Une sentinelle donne l’alarme. Ce ne sont que les deux méharistes de Motylinski. Viennent-ils saluer l’ermite avant de quitter sa résidence ou bien accourent-ils à son aide ? Nul ne le saura jamais. Les bandits croient, en tous cas, à une attaque. A l’exception de trois d’entre eux ils se portent du côté des arrivants. Une fusillade éclate : les deux soldats sont tués. Au même moment, sans doute dans un instant d’affolement, le targui de garde auprès du marabout porte la bouche du canon de son fusil près de la tête de ce dernier et fait feu. Le corps du Père glisse lentement en tombant sur le côté. Il est mort.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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