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L’homme du bien

Le jour de la Pentecôte, 3 juin 1906, Motylinski arrive, « très bon cœur, écrit le Père de Foucauld, qui contribuera à nous faire des amis des Touareg ». Et Motylinsky accepte de répondre la messe. « Le bon Dieu l’a envoyé ici juste à point pour me permettre de continuer à la dire. »

Ce séjour de M. Motylinski au Hoggar dura trois mois, pendant lesquels les travaux de linguistique firent de grands progrès. Au début de septembre, les deux amis partirent pour le « Nord », qu’ici nous appelons l’extrême-sud oranais. Le Père de Foucauld voulait revoir Beni-Abbès. Il y trouva un accueil auquel, modestement, il ne s’attendait pas. « J’ai été très content de ce que j’ai trouvé à Beni-Abbès : les Français, parfaits pour moi, au-delà de toute expression, et les indigènes de la Saoura bien au-delà de tout espoir. » Ce fut un voyage très rapide ; le Père de Foucauld, que Motylinski avait quitté à El-Goléa, – direction Ghardaïa et Biskra, – remonta encore au Nord, passa quelques jours à Maison-Carrée, près du Père Guérin et de ses amis les Pères Blancs, puis revint en hâte vers le Hoggar. « Le Hoggar est encore si neuf, disait-il, si peu fait à notre présence, que je crois bien désirable de m’en absenter le moins longtemps possible. » Et il repartit d’Alger le 10 décembre, avec l’intention de passer quelques semaines à Beni-Abbès, puis de piquer au Sud et de regagner Tamanrasset.

Un compagnon, breton, fils de pêcheur, le Frère Michel, revenait avec lui, croyant avoir trouvé sa voie en suivant l’ermite au désert après avoir écouté les récits de son apostolat. Ils redescendirent par Aïn-Sefra et Colomb-Béchar, en s’arrêtant vingt-quatre heures à Beni-Ounif. Certains êtres ont un pouvoir mystérieux : ils passent, et celui qui les a seulement aperçus, touchés, entendus un instant, ne peut plus les oublier. A plus de treize ans de distance, au printemps de 1920, j’ai retrouvé très vivant, à Figuig, le souvenir de la visite du Père de Foucauld. Un des soldats du maghzen, un cavalier magnifique dans son costume de haute couleur, un homme au visage grave et doux, que j’interrogeais, m’a répondu :

– Tu veux parler du marabout chrétien ? Oui, je me le rappelle.

– Qu’as-tu pensé de lui ?

– Ce que tout le monde pensait : c’était l’homme du bien.

Le compagnon du Père de Foucauld a écrit moins laconiquement ses impressions. Elles font bien connaître la vie du Père, soit pendant la marche dans le désert, soit à Béni-Abbés. J’en extrais quelques passages :

« Nous quittons Colomb-Béchar, point terminus de la voie ferrée, escortés de cinq ou six goumiers commandés par un sergent… Après trois jours de marche, nous arrivons à Beni-Abbès, où le Père avait établi ce qu’il appelait son premier ermitage… C’était un bien modeste couvent, construit en terre et en bois, comme toutes les cabanes du pays. Les cellules au nombre de sept ou huit, destinées aux futurs religieux, étaient si basses qu’un homme de taille ordinaire atteignait le plafond en élevant la main un peu au-dessus de sa tête, si étroites qu’en étendant les bras en forme de croix on pouvait toucher la muraille à droite et à gauche. Point de lit, point de siège, point de table, point de prie-Dieu pour s’agenouiller. On devait coucher tout habillé sur une natte de palmier étendue par terre. Dans la chapelle, un autel bien simple et deux prie-Dieu. On devait donc, pendant les longs offices et les exercices de piété de la journée et de la nuit, se tenir debout ou à genoux, ou assis sur des nattes…

Beni-Abbès

« Nous passâmes les fêtes de Noël dans cet ermitage. A la messe de minuit, il y eut une centaine d’assistants, tous officiers, sous-officiers ou soldats… sauf une vieille mulâtresse, très pauvre, complètement aveugle, une belle âme enchâssée dans un vilain corps, que le Père avait baptisée depuis trois ou quatre ans, et qu’il faisait vivre de ses aumônes. Elle consacrait toutes ses journées à la prière, et ne manquait pas de communier toutes les fois que le saint sacrifice de la Messe était offert à Beni-Abbès. Au départ de son bienfaiteur, elle pleurait à chaudes larmes et poussait des cris de douleur.

 « Voici le règlement que nous suivions pendant les dix journées que nous avons passées dans cet ermitage. Comme nous n’avions pas de lampes pour nous éclairer, et qu’il nous fallait économiser la cire et les bougies nécessaires aux longues et fréquentes cérémonies liturgiques, notre lever et notre coucher étaient réglés sur le soleil… Le Père venait me réveiller à la pointe du jour. Comme nous couchions tout habillés, notre toilette était vite terminée… le Père célébrait la sainte messe que je servais… Nous restions en adoration pendant plus de deux heures… Le Père récitait son bréviaire, puis donnait la bénédiction du très Saint-Sacrement… Vers 9 heures, nous allions chacun à notre besogne : mon supérieur s’enfermait dans la sacristie où se trouvaient ses livres et ses manuscrits… A 11 heures avait lieu le repas… Nous nous asseyions sur nos nattes, autour de la casserole, posée à terre, sortant du feu, le Père, notre domestique nègre et moi, et nous mangions dans le plus grand silence, pêchant au plat à l’aide d’une cuillère, buvant de l’eau au même pichet. Le menu était peu varié : tantôt du riz apprêté avec de l’eau et par extraordinaire avec du lait condensé, mélangé parfois de carottes et de navets qui poussent dans le sable du désert, tantôt d’une sorte de marmelade d’un goût assez agréable faite avec de la farine de blé, des dattes écrasées et de l’eau… Au bout d’un quart d’heure… nous allions tous les deux à la chapelle en psalmodiant le Miserere, pour faire une visite au très Saint-Sacrement et la lecture spirituelle en commun. Vers 2 heures, nous retournions chacun à nos occupations… A 6 heures avait lieu le souper, pris de la même façon et expédié avec la même rapidité. Vers 6 heures et demie, nous allions à l’église faire oraison… Le coucher était fixé au crépuscule.

« Après plus d’une semaine de séjour à Béni-Abbés, le 27 décembre 1906 nous continuâmes notre voyage, accompagnés de plusieurs officiers… et de deux soldats indigènes…

« Comme Moïse, je devais seulement voir de loin la terre promise. Déjà assez mal portant au départ d’Alger, je tombai sérieusement malade, un peu plus de deux mois après notre départ de Béni-Abbés… Je dus m’arrêter à In-Salah, et renoncer, à mon grand regret, à la mission des Touareg… »

Le Frère Michel s’en retourna donc vers le Nord, et se fit chartreux. Avec lui partait l’espérance, pour le Père de Foucauld, d’avoir un compagnon, peut-être un successeur.

En même temps le colonel Laperrine, passant à In- Salah, apprend au Père de Foucauld la mort de M. de Motylinski, survenue le 2 mars 1907. Cette peine, et la déception qui l’avait précédée, ne découragent pas l’homme énergique qu’est Frère Charles, mais il songe à la précarité de son œuvre. Il écrira bientôt au Père Voillard (6 mai 1907) : « Je vieillis, et je voudrais voir quelqu’un de meilleur que moi me remplaçant à Tamanrasset, un autre meilleur que moi installé à Beni-Abbès, de manière que Jésus continue à résider en ces deux lieux, et que les âmes y reçoivent de plus en plus. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

Charles de Foucauld, une vie choisie par Dieu

ENFANCE ET JEUNESSE

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Charles de Foucauld, né à Strasbourg le 15 septembre 1858. Son père, le vicomte de Foucauld de Pontbriand, et sa mère, Élisabeth de Morlet, moururent dès 1864, à quatre mois de distance, laissant deux enfants. Charles et Marie. Leur éducation fut confiée à M. Charles de Morlet, leur grand-père, qui avait à cette date près de soixante-dix ans.

Charles, qui était affectueux, ardent, studieux, fut assez gâté dans sa première enfance par ce grand-père auquel manquait l’application passionnée des parents aux devoirs de l’éducation première et le don de divination qui permet aux mères de s’alarmer des défauts de l’enfant et de les corriger. Les colères de Charles rencontraient une indulgence secrète et passaient pour un signe de caractère. Il était violent. La plus innocente moquerie le mettait en fureur. Un jour qu’il avait, dans un tas de sable, taillé et modelé un fort, toute une architecture de fossés et de tours, quelqu’un de ses proches, pensant lui être agréable, s’avisa de mettre, sur le sommet, des bougies allumées et, dans les fossés, des pommes de terre en guise de boulets. Charles, supposant qu’un se moquait de lui, entra en grande colère, piétina son œuvre, puis, la nuit venue, pour se venger, jeta, dans tous les lits de la maison, les pommes de terre bien roulées dans le sable.

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Jusqu’à la guerre de 1870, Charles fut élevé à l’école épiscopale de Saint-Arbogast. La guerre survint, et chassa d’Alsace le grand-père et les deux enfants, qui se réfugièrent à Berne, pour venir, en 1872, habiter Nancy. C’est au lycée de cette ville que Charles, qui avait quatorze ans, commença de prendre l’habitude du travail régulier. Il écrira encore que c’est pendent sa rhétorique qu’il a perdu toute foi, « et ce n’était pas le seul mal ».

L’année de philosophie fut pire : « Si vous saviez combien toutes les objections qui m’ont tourmenté, écartent les jeunes gens, sont lumineusement et simplement résolues dans une bonne philosophie chrétienne. Il y a eu, pour moi, une vraie révolution quand j’ai vu cela… Mais, on jette les enfants dans le monde sans leur donner les armes indispensables pour les ennemis qu’ils trouvent en eux et hors d’eux, et qui les attendent en foule à l’entrée de la jeunesse. Les philosophes chrétiens ont résolu depuis si longtemps, clairement tant de questions que chaque jeune homme se pose fiévreusement, sans se douter que la réponse existe, lumineuse et limpide, à deux pas de lui. »

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Ce collégien sortit du lycée bachelier, comme les autres, curieux de tout, décidé à jouir, et triste. Il se décida à préparer l’examen de Saint-Cyr, et partit pour suivre à Paris les cours de l’École Sainte-Geneviève. Lui-même, il s’est peint de souvenir, tel qu’il était à cette époque. « A dix-sept ans, je commençais ma deuxième année de rue des Postes. Jamais je crois n’avoir été dans un si lamentable état d’esprit. J’ai, d’une certaine manière, fait plus de mal en d’autres temps, mais quelque bien avait poussé alors à côté du mal ; à dix-sept ans, j’étais tout égoïsme, toute vanité, tout impiété, tout désir du mal, j’étais comme affolé. » « De foi, il n’en restait pas trace dans mon âme. » Ailleurs, il dira et répétera que, pendant treize années, il n’a pas cru en Dieu.

Admis au concours de l’École Militaire en 1876 l’un des derniers de la promotion, il ne gagne pas de rangs au cours de ses deux années d’école. Le général Laperrine, qui fut son ami, a écrit, dans un récit qu’il intitulait les Étapes de la conversion d’un housard : « Bien malin celui qui aurait deviné, dans ce jeune saint-cyrien gourmand et sceptique, l’ascète et l’apôtre d’aujourd’hui. Lettré et artiste, il employait les loisirs que lui laissaient les exercices militaires à flâner, le crayon à la main, ou à se plonger dans la lecture des auteurs latins et grecs. Quant à ses théories et à ses cours, il ne les regardait même pas, s’en remettant à sa bonne étoile pour ne pas être séché. »

CHARLES DE FOUCAULD, MILITAIRE

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De Saint-Cyr Foucauld passa, en octobre 1878, à l’École de cavalerie de Saumur. Ses notes militaires sont loin d’être flatteuses : « Manière de servir médiocre, intelligent mais insouciant, esprit peu militaire, distingué, mais de tête légère, ne pense qu’à s’amuser. » On riait, au surplus, de ses frasques et de ses travers. Il s’habillait avec une recherche extrême, ne fumait que des cigares d’une certaine marque, n’acceptait jamais qu’un garçon de café ou un cocher lui rendit la monnaie d’un louis, jouait gros jeu.

En fin 1880, le 4e hussards devenait le 4e chasseurs d’Afrique et avait l’ordre de se rendre à Bône et à Sétif. Un incident fâcheux eut alors une influence sérieuse sur la vie de Charles de Foucauld. Une femme aimable, mais qui n’était pas du monde, et qui revenait, retrouver à Sétif notre sous-lieutenant, se fit passer à son débarquement pour sa femme légitime auprès de certains personnages officiels qui s’y méprirent. Charles de Foucauld fut prié de faire cesser le malentendu en réembarquant sa conquête pour la France. Il prit très mal les avis, puis l’ordre de son colonel. Les propos échangés, le refus absolu opposé par le lieutenant â son chef, blessaient la discipline. La volonté de Charles de Foucauld, terrible et sans maître encore, refusait de plier. L’inévitable survint : rapport au ministre de la Guerre, et mise en non-activité du jeune officier, par retrait d’emploi, pour indiscipline et inconduite, au printemps 1881.

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Cette date apparaît capitale dans la vie de Charles de Foucauld. Il se produit â la nouvelle de l’insurrection du marabout Bou-Amama qui agitait les tribus et prêchait la guerre sainte le Sud-Oranais. Son ancien régiment allait se battre. Foucauld ne peut supporter la pensée que ses camarades seraient à l’honneur et au danger, tandis que lui-même il n’y serait pas. Pour rejoindre son régiment, il accepterait toutes les conditions qu’on lui imposerait. La demande qu’il fit dans ce sens fut accordée. Son ami Laperrine écrivait à ce sujet :

« Au milieu des dangers et des privations des colonnes expéditionnaires, ce lettré fêtard se révéla un soldat et un chef ; supportant gaiement las plus dures épreuves, payant constamment de sa personne, s’occupant avec dévouement de ses hommes, il faisait l’admiration des vieux Mexicains du régiment, des connaisseurs. Du Foucauld de Saumur et de Pont-à-Mousson, il ne restait plus qu’une mignonne édition d’Aristophane, qui ne le quittait pas, et un tout petit reste de snobisme, qui l’amena à ne plus fumer, le jour où il ne lui fut plus possible de se procurer des cigares de sa marque préférée. »

Un des anciens soldats qui ont poursuivi Bou-Amama me racontait qu’un jour, après une grande étape, le lieutenant de Foucauld, voyant que les hommes, épuisés de chaleur, allaient se précipiter vers le puits, se porta rapidement en arrière, acheta à la cantinière une bouteille de rhum, et revint on disant : « Ce que je suis content de l’avoir, ma bouteille, pour vous la donner. » Et les soldats mêlèrent un peu de rhum à l’eau saumâtre du puits. « Il savait se faire aimer, celui-là, ajoutait le narrateur, mais c’est qu’il aimait aussi le troupier. »

C’est à partir de cette époque, celle de sa vingt-quatrième année, que pour une autre raison aussi, se dessine l’orientation nouvelle de la vie de Foucauld. Ce premier contact avec les Arabes lui cause, avec un certain étonnement, le désir de les étudier. En outre une vocation naît en lui, celle d’habiter l’Orient, vocation dont l’origine n’est pas, comme certains se l’imaginent, l’amour de la lumière, mais bien plutôt l’amour du silence habituel, de l’espace, de l’imprévu et du primitif de la vie, du mystère également qu’on devine dans des âmes très fermées. Quand cette vocation parle et commande dans un cœur d’homme, il n’y a qu’à la suivre.

Ayant donc demandé un congé pour faire un voyage dans le Sud, et se l’étant vu refuser, le lieutenant de Foucauld donne sa démission, s’installe à Alger, et se décide à tenter une des choses les plus difficiles qui fussent : explorer le Maroc, pays fermé, défiant de l’étranger et cruel.

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Il apprend l’arabe, il s’enferme dans les bibliothèques, et se lie avec Oscar Mac Carthy, cet arabisant dont « la terre africaine était la propriété de son esprit ». Dans le corps frêle de ce savant vivait une âme intrépide. Guide sûr, devenu comme insensible au froid et au chaud, il avait voyagé sans escorte, sans bagages, ses poches bourrées seulement de carnets et de cartes manuscrites, insouciant de toutes les commodités de la vie matérielle, protégé par son dénûment même, selon le proverbe oriental qui dit : « Mille cavaliers ne sauraient dépouiller un homme nu. » Tous deux accoudés à la balustrade de la cour mauresque, le vieux savant et le jeune officier passaient de longues heures, penchés sur les cartes anciennes et les poudreux in-folios, feuilletant les ouvrages des anciens géographes, que Foucauld devait laisser loin derrière lui.

Une des plus importantes questions à résoudre, pour le succès d’un voyage au Maroc, était le choix du déguisement. Deux costumes seulement pouvaient permettre de passer au milieu des tribus, d’être accueilli dans les villages où nul Européen n’avait mis le pied, de converser avec les Marocains : le costume arabe, et le costume du juif, commerçant toléré et surveillé. Foucauld choisit le second. « Je jetai les yeux sur le costume israélite, Il me sembla que ce dernier, en m’abaissant, me ferait passer plus inaperçu, me donnerait plus de liberté. Je ne me trompai pas. Mon travestissement était d’ailleurs complété par la présence, à mes côtés, d’un juif authentique. » Ce compagnon, ce fut le rabbin Mardochée Abi Serour que Foucauld décida, le 10 juin 1883, à lui servir de guide dans son audacieuse équipée à travers le Maroc alors inconnu.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN