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Comment saint Joseph se rendit à Bethléem ; ce qui arriva alors.

Le moment approchait où Marie devait donner au monde le Sauveur. Vers ce même temps on publia un édit de César Auguste exigeant que, dans tous les royaumes soumis à Rome – et la Judée était de ce nombre – tous les habitants se fissent inscrire. Le dénombrement ordonné par Sulpitius Quirinius, gouverneur de la province romaine de Syrie, se fit donc par les soins d’Hérode et, conformément à l’ancien usage, par tribus et par familles. Tout chef de famille devait, pour se faire inscrire, se rendre dans la ville ou bourgade d’où la famille était originaire. Cette mesure mécontenta le peuple ; mais Joseph et Marie se soumirent patiemment, sachant bien que tout vient de Dieu et que le Sauveur naîtrait à Bethléem (Mich. V, 2). Joseph se mit donc en route pour Bethléem avec Marie qui, en sa qualité d’héritière, devait se faire inscrire elle-même sur les registres du dénombrement.

On était alors en hiver, au mois de décembre, alors que, d’ordinaire, en Palestine le vent souffle avec violence, que les pluies sont abondantes et que, sur les hauteurs, le froid peut être rigoureux. Marie et Joseph voyageaient à petites journées, sans apparat, recueillis, supportant avec douceur les intempéries du climat et l’indifférence ou le mépris des hommes qui ne reconnaissaient point en eux les descendants d’une famille illustre. Le voyage dura environ quatre jours et demi et se fit probablement par la plaine d’Esdrelon, les vallées de la Samarie et Jérusalem ; puis, de Jérusalem, par le plateau de Réphaïm que, jadis, Salomon suivait pour se rendre à ses jardins d’Ethan, entouré d’une multitude de serviteurs, et au milieu d’une pompe qui contrastait singulièrement avec la modestie et la pauvreté de la Sainte Famille. Vis-à-vis du plateau, dominant des vignes et des jardins étagés en terrasses, entourée de vallées verdoyantes où paissaient les troupeaux, s’élevait la bourgade royale de Bethléem. Les habitations couvraient le sommet et les pentes occidentales de la hauteur, tandis que le versant oriental, tourné vers Jérusalem, était désert ; et là où se voit maintenant l’église de la Nativité, s’ouvrait une grotte.

Grotte de la Nativité, Bethleem

Vers le coucher du soleil, Joseph et Marie gravissaient les pentes de la colline pour gagner l’hôtellerie (Khan), vaste cour fermée de murailles, où les voyageurs trouvent un abri et de l’eau. Quant au reste, chacun doit y pourvoir par soi-même. Les étrangers étaient alors nombreux à Bethléem ; l’hôtellerie était pleine. Nos deux voyageurs durent poursuivre leur route, frappant peut-être à diverses portes qui se fermèrent devant eux. En dehors de la ville, à l’orient, sur une colline aride, ils découvrirent une sorte de grotte, destinée à servir de refuge aux animaux. Peut-être Joseph la connaissait-il déjà ; peut-être lui fut-elle indiquée par quelque passant charitable. Passer la nuit dans une grotte de ce genre ou même y séjourner quelque temps, cela n’a rien d’étrange en Orient. Mais, ici et dans ces circonstances, ce délaissement est bien fait pour toucher notre cœur ! Marie et Joseph descendent de la plus illustre famille de Bethléem ; ils ont pour eux la sainteté, la gloire d’être les parents du Messie ; et voici que le Messie, qui vient sauver Israël et le monde, sera réduit à naître inconnu et méconnu, dans une retraite ignorée, comme un étranger parmi les siens !

Cependant, la nuit est venue ; et, dans les ombres de cette nuit auguste, celui qui est la Lumière éternelle fait son entrée en ce monde : Marie, dont le cœur déborde de désir et d’amour, met au jour, sans douleur, son fils premier-né, son fils unique. Ravie d’admiration, elle contemple ce pauvre et faible enfant ; elle l’adore ; elle l’enveloppe de ses langes et le dépose doucement sur la paille de la crèche. Après s’être acquittée de ses soins maternels, elle appelle Joseph qui s’était retiré. A son tour, Joseph contemple pour la première fois le visage de Celui dont la vue fait la béatitude des esprits célestes. La lumière surnaturelle lui révèle en cet Enfant la beauté et l’excellence de sa nature humaine et de sa nature divine. Avec Marie il se prosterne, et, avant de commander comme un père, il adore son Dieu avec toute la foi et tout l’amour qui pénètrent son cœur. Comment essayer de dire sa joie et sa reconnaissance ? Toute souffrance est oubliée, quand il prend entre ses bras l’Enfant-Dieu dont il doit être, ici-bas, le père et la providence ! Quelle gratitude pour Dieu, pour Marie ! il leur doit ce bonheur, qui accroit encore sa vénération et son amour pour celle dont il est l’époux.

Une seule pensée le fait souffrir : c’est la pauvreté de la grotte où son Dieu entre en ce monde, c’est un dénuement tel qu’il ne peut rien lui offrir que son amour et son cœur. La famille royale de David est donc réduite à tant d’indigence ! Joseph comprend toute la grandeur de sa mission auprès de cet Enfant, et il s’immole sans réserve à cette mission. Il sera l’aide de Marie dans les soins dont elle entoure l’enfance et la jeunesse de Jésus. Plus tard, un autre Joseph (d’Arimathie) sera auprès de Marie, quand il s’agira de détacher de la croix le corps du Sauveur et de le déposer dans le tombeau. Les langes et la crèche annoncent déjà le suaire et le sépulcre.

Et Jésus voit, Jésus connaît les sentiments de son père nourricier ; il le bénit, il verse en son âme la plénitude des grâces qui lui permettront de remplir sa mission. Le premier regard, la première caresse de l’Enfant Dieu donnent à Joseph une merveilleuse sainteté, une admirable pureté de cœur.

Cette heureuse nuit apporta une autre joie à Marie et à Joseph. A peine eurent-ils rendu au Sauveur l’hommage de leur foi et de leur amour, que des voix se firent entendre à l’entrée de la grotte. C’étaient les bergers, appelés par les anges à contempler et à adorer l’Enfant divin. Ils racontèrent à Joseph comment, tandis qu’ils veillaient sur leurs troupeaux, les anges s’étaient montrés à eux et leur avaient annoncé la naissance du Sauveur. Introduits auprès de l’Enfant et de sa mère.

Ils reconnurent la vérité des paroles des anges. Après avoir adoré le Sauveur, « ils s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de toutes les choses qu’ils avaient entendues et vues, selon qu’il leur avait été dit » (Luc, II, 20), et publiant partout l’avènement du Messie.

Pour Joseph, cette visite des bergers accompagnée de tant de circonstances merveilleuses fut une grande joie ; c’était un hommage rendu au divin Enfant et à Marie : et lui-même voyait sa foi confirmée par ce témoignage inattendu : pour lui les bergers étaient des messagers de Dieu ; un rayon de la gloire du Verbe Incarné les avait éclairés ; ils avaient eu l’honneur et la consolation d’entendre le chant des anges.

Les artistes chrétiens ne pouvaient manquer de reproduire les diverses scènes de la nuit de Noël, et de chercher à rendre les sentiments qui se partagèrent le cœur de saint Joseph. L’art antique, fidèle aux traditions qui lui faisaient rechercher l’objectivité et le calme classique, se contente de montrer Joseph aux côtés de Marie ou auprès de la crèche : le saint tient à la main le bâton du voyageur, ou même une hache de charpentier (Saint-Celse, à Milan) : c’est le désigner en quelque sorte officiellement comme le protecteur et le père nourricier de cet Enfant-Dieu qui a voulu naître dans la pauvreté. Au moyen âge, comme pour souligner que Joseph n’est point le père naturel de l’Enfant divin, on le représente plongé dans la prière et dans la lecture, ou retiré à l’écart et dormant (Châsse d’Aix-la-Chapelle). A la fin du XII° siècle, et surtout au XIV et au XV, le rôle du saint patriarche auprès de Marie et de Jésus se précise : Joseph montre aux bergers l’Enfant qu’ils adorent (Saint-Benoit sur-Loire) ; appuyé sur son bâton, debout près de la crèche, il contemple Jésus avec amour et dans le recueillement de la foi ; ou bien, révélant par ses actes sa sollicitude paternelle, il s’agenouille avec Marie devant la crèche, il adore l’Enfant-Dieu et le prend tendrement entre ses bras. L’école moderne est restée fidèle en général à cette dernière manière : on pourrait même dire que l’art a su d’autant mieux traduire les sentiments du cœur de saint Joseph, que notre saint a été lui-même mieux connu et mieux honoré.

Il est possible qu’après la naissance du Sauveur saint Joseph ait cherché dans Bethléem une demeure plus convenable et que la Sainte Famille s’y soit retirée. Quoi qu’il en soit, huit jours plus tard, il fut appelé à un nouvel honneur et reçut, en même temps, de mystérieux enseignements L’Enfant dut être circoncis (Luc, II, 21). La circoncision était une loi rituelle de l’Ancien Testament ; par elle Israël était séparé de tous les autres peuples ; par elle, on était incorporé à la religion juive, on contractait l’obligation de se soumettre à ses lois, on avait part aux promesses qui y étaient attachées. Alors, l’enfant recevait un nom ; il devenait membre de la société religieuse et de la société civile. La circoncision pouvait être faite ou par le père lui-même ou par un prêtre ; mais au père seul, il appartenait d’imposer un nom à l’enfant.

Bien que le Sauveur n’y fût point obligé, il voulut se soumettre à cette loi, pour la confirmer, pour la perfectionner, pour se charger des peines que nous avons méritées en transgressant la loi divine. C’est ce que signifie le sang du Rédempteur, versé pour la première fois en ce jour : c’était le gage que, plus tard, sur la croix, il répandrait jusqu’à la dernière goutte de ce sang précieux pour le salut du monde. Quels durent être alors les sentiments de Marie et de Joseph ! Sans doute, ils virent là l’aurore menaçante, prélude des orages qui troubleraient la vie mortelle du divin Enfant.

Le saint Nom de Jésus présentait la même signification. Dieu et Rédempteur – voilà ce qu’il veut dire : il désigne donc non seulement la personne de l’Homme-Dieu, sa nature divine et sa nature humaine, mais encore sa mission et les effets de cette mission pour nos âmes. C’est un nouveau gage de notre rédemption, du pardon de nos péchés ; c’est la promesse que nos prières seront exaucées, que nous avons un médiateur de qui nous vient toute grâce, en qui nous trouverons toujours force et consolation dans la vie et dans la mort. Pour le Sauveur lui-même, ce nom est le gage de sa future glorification, l’annonce qu’à ce nom tout genou fléchira au ciel et sur la terre (Phil., II, 10). Tout ce que Jésus est pour nous, il le sera si nous invoquons ce Nom avec foi et avec amour. Eh bien ! ce Nom béni, c’est saint Joseph qui, sur l’ordre du Père céleste, le donne au Sauveur avec toute l’autorité d’un père (Matth., I, 21). N’est-ce pas justice de nous en souvenir, de témoigner à Joseph notre reconnaissance et notre amour ?

Saint Joseph, dans la Vie de Jésus-Christ et dans la Vie de l’Eglise

R. P. M. Meschler S. I.

« Je suis né pour toi! »

Noël: Messe de l’Aurore

L’Eglise nous invite à revivre encore une fois le mystère de Noël au travers des lectures choisies pour le jour de cette solennité.

L’évangile nous dit qu’il y avait le jour de la Naissance de Jésus, proche du lieu où est né le Christ des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. C’est précisément parce qu’ils trouvaient dans ce petit coin de Judée des bons pâturages ; l’évangile nous dit aussi qu’ils vivaient dehors, hors du village de Bethlehem. Il s’agissait de bergers nomades, qui attendaient là-bas le temps des pluies, le printemps pour se déplacer vers d’autres endroits. Ils habitaient dans des tentes ou se réfugiaient dans les grottes naturelles des collines comme nous le montre la piété chrétienne appuyée sur la tradition. Le texte en grec dit en effet « qu’ils campaient », tout en gardant les troupeaux des voleurs et des bêtes sauvages, pendant la nuit très probablement.

L’histoire nous révèle que les bergers n’étaient pas trop estimés par les autres habitants de la Terre Sainte, on les considérait eux-mêmes comme des voleurs, les pharisiens avaient interdit de leur acheter de la laine et du lait, craignant qu’ils ne fussent le fruit de leurs vols. En général, eu égard à cette renommée, peut-être gratuite, ils étaient devenus des gens méprisés.

Mais, ces bergers de l’évangile ne sont pas loin de Dieu dans leurs cœurs ; nous le savons, Dieu établit son amitié et se révèle seulement aux cœurs qui sont ouverts à l’amour et au bien. Ils faisaient partie de ces pauvres dont l’âme est simple ; Jésus bénira au moment de sa prédication les âmes semblables, parce que pour eux est réservé le mystère de Dieu : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » Lc. 10,21. Ces bergers représentent les pauvres en général, auxquels Dieu garde sa prédilection. Posons-nous cette question : notre cœur est-il vraiment pauvre, est-il vraiment humble pour contempler l’enfant Jésus dans sa crèche ?

Comme de nos jours, beaucoup d’hommes et femmes ignoraient ce qui se passait dans cette nuit de Bethlehem. Après Marie et Joseph, la nouvelle de la Naissance de Jésus est communiquée tout d’abord à ce groupe de bergers.

Alors, ces bergers ne prennent pas beaucoup de temps pour aller voir ce que l’Ange leur annonce : « Ils se hâtèrent d’y aller, et ils découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire » dit la suite de l’évangile de cette nuit. Quels sont les chrétiens d’aujourd’hui qui se hâtent vraiment pour les choses de Dieu ?

S’il y a quelque chose qui vaut vraiment la peine de se presser à sa recherche, semble-nous dire l’évangéliste de façon tacite, ce sont les choses de Dieu.

Le signe est en définitif une reconnaissance, une description qu’ils pouvaient constater au simple regard. Mais, le signe n’est pas une vision extraordinaire, il se produit dans l’humilité. Ils découvrirent la pauvreté d’un Dieu qui veut que les hommes et les femmes de tous les temps regardent au cœur. Les bergers découvrent que ce que l’Ange leur avait annoncé était vrai. Ils rendent gloire à Dieu et retournent à leur vie pleins de joie, d’une joie spirituelle de ce qu’ils avaient vu et entendu.

Mais, dans ce mystère de Noël, on retrouve cette analogie entre Noël et l’Eucharistie dans le même texte de l’Évangile avec les paroles de l’ange aux bergers : « C’est le signe pour vous : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche. Le signe de la reconnaissance de Dieu fait homme est composé de réalités absolument simples et pauvres. De la même manière, l’Eucharistie, présence vraie, réelle et substantielle de Dieu fait homme, se produit dans la pauvreté des accidents eucharistiques du pain et du vin. Ainsi, « pour les bergers, le grand « signe » n’était qu’un pauvre enfant couché dans une crèche, bien qu’en sa mémoire ils aient glorifié et loué Dieu pour ce qu’ils avaient vu. Avec le regard de la foi, nous devons percevoir le Christ lui-même, né aujourd’hui, sous les signes du pain et du vin.

Saint Augustin a interprété le sens de la crèche avec un raisonnement qui au premier abord semble presque impertinent, mais qui, lorsqu’on y regarde de plus près, contient au contraire une vérité profonde. « La mangeoire est l’endroit où les animaux trouvent leur nourriture ». Cependant, Celui que l’on voit maintenant dans la crèche s’est indiqué comme le vrai pain descendu du ciel, comme la vraie nourriture dont l’homme a besoin pour être une personne humaine. C’est la nourriture qui donne à l’homme la vraie vie, la vie éternelle. La crèche devient ainsi une référence à la table de Dieu, à laquelle l’homme est invité à recevoir le Pain de Dieu. Dans la pauvreté de la naissance de Jésus se dessine la grande réalité dans laquelle la rédemption des hommes s’accomplit d’une manière mystérieuse : l’Eucharistie. Cette image est encore plus forte lorsqu’on comprend que Bethlehem veut dire en hébreux « Maison de Pain ».

Ce que Jésus fera après dans sa Passion, s’offrir pour le salut du monde, ce qu’Il fait chaque jour lorsqu’Il s’offre dans l’Eucharistie pour nous faire devenir lui, pour nous transformer en Lui, Il le fait maintenant dans sa crèche, il s’offre.

C’est encore Saint Jean Chrysostome, qui nous exhorte à recevoir le Christ:

« Il s’offre à nous pour tout. Et alors il nous dit: « Si tu veux t’embellir, prends ma beauté. Si tu veux combattre, mes armes. Si tu veux t’habiller, mes vêtements. Si tu veux te nourrir, ma table. Si tu as besoin de marcher, prend mon chemin. Si tu veux hériter, mon héritage. Si tu veux entrer dans la patrie éternelle, je suis l’architecte de cette ville …

Et je ne te demande aucun paiement pour ce que je te donne, mais je veux moi-même être ton débiteur, du seul fait que tu veux recevoir tout ce qui est à moi. Je suis pour toi père, frère, époux ; Je suis la maison, la nourriture, les vêtements, racine, fondation, tout ce que tu veux, c’est moi; ne sois pas dans le besoin et qu’il te manque de quelque chose, je te servirai même, car je suis venu « pour servir et non pour être servi » (Mt 20, 28). Je suis ami, frère, sœur, mère; Je suis tout pour toi et je ne veux que l’intimité avec toi. Je suis pauvre pour toi, mendiant pour toi, crucifié pour toi, enseveli pour toi. Au ciel, je suis pour toi devant Dieu le Père; et sur terre je suis l’envoyé pour toi. Tu es tout pour moi, frère et cohéritier, ami et membre. Que veux-tu de plus? Pourquoi rejettes-tu celui qui t’aime et travailles-tu plutôt pour le monde, jetant tout dans l’oreille d’un sourd? » (Homélie 76 sur Evangile).

P. Luis Martinez IVE.