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« Une lampe fut allumée pour que les hommes trouvent le Christ »

Homélie pour le Dimanche III Avent, année B (Jn 1, 6-8.19-28).

Ce troisième dimanche du temps de l’Avent est appelé Dimanche « Gaudete », « soyez dans la joie ». C’est la première parole qui ouvre la liturgie de la messe, l’antienne d’entrée, que nous remplaçons par un chant. L’expression est reprise dans la deuxième lecture : « soyez toujours dans la joie ». Dans ce texte de la lettre aux Thessaloniciens, saint Paul nous donne une série de conseils pour vivre en attente du retour du Seigneur. 

Le même apôtre exhortait souvent dans ses lettres aux chrétiens de ce premier temps de l’Eglise à être dans la joie car la venue de notre Seigneur est déjà certaine : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; car le Seigneur est proche » (Ph 4, 4-5) .

Mais que signifie : « le Seigneur est proche ? » Comment devons-nous comprendre cette « proximité » de Dieu ? Écrivant aux chrétiens de Philippes, l’apôtre Paul pense bien sûr au retour du Christ et il les invite à se réjouir car ce retour est certain. Cependant, dans sa Lettre aux Thessaloniciens, ce même saint Paul fait remarquer que personne ne peut connaître le moment de la venue du Seigneur (cf. 1 Th 5, 1-2) et met en garde contre tout alarmisme comme si le retour du Christ était imminent (cf. 2 Th 2, 1-2). Ainsi, déjà à cette époque, éclairée par l’Esprit Saint, l’Église comprenait toujours mieux que la « proximité » de Dieu n’est pas une question d’espace et de temps, mais une question d’amour : l’amour rapproche ! Le prochain Noël viendra nous rappeler cette vérité fondamentale de notre foi et, devant la crèche, nous pourrons goûter la joie chrétienne, en contemplant à travers Jésus nouveau-né, le visage du Dieu qui par amour s’est fait proche de nous. (Benoît XVI)

Ce dimanche nous méditons toujours sur la figure de saint Jean Baptiste. Pourquoi donc baptises-tu ? C’est la question posée par les chefs religieux. En effet, ce geste de baptiser bien qu’il fût connu par les gens religieux de ce peuple, n’était jamais pratiqué sur ceux qui appartenaient au peuple d’Israël, mais sur ceux qui venaient d’autres nations et d’autres peuples. Car les descendants d’Abraham selon le sang faisaient partie du peuple d’Israël par droit de naissance, tandis que les païens devaient être « lavés » et purifiés pour accéder au droit de la circoncision et appartenir définitivement à la religion juive.

Pourtant Jean pratiquait ce baptême de l’eau sur les juifs qui venaient confesser leurs péchés devant lui. Il était en train de suggérer que même son peuple devait aussi se purifier, que la sainteté n’est pas une raison de race, mais une grâce de Dieu qui a besoin d’un profond changement du cœur pour renoncer à ce qui n’est pas Dieu, pour renoncer à ce qui nous éloigne de Dieu qui est le péché.

Comme nous le voyons dans l’évangile, saint Jean est soumis à un interrogatoire pour déclarer ce qu’il était.

« ‘Que dis-tu de toi-même?’ Remarquons combien Jean est consacré, remarque saint Thomas d’Aquin. Il a déjà réalisé ces paroles de l’Apôtre : ‘Je vis, mais non pas moi, c’est le Christ qui vit en moi’. C’est pourquoi il ne répond pas : « Je suis le fils de Zacharie, ou tel et tel » : il dit uniquement sa dépendance à l’égard du Christ. Jean n’est qu’une voix qui prépare la venue du Seigneur.

« Je suis la voix de celui qui crie dans le désert » Pourquoi crier et ne pas prêcher ?

Celui qui crie peut le faire pour quatre raisons, explique encore saint Thomas.

En effet, le cri implique d’abord une manifestation et c’est pourquoi Jean crie, pour montrer que le Christ parlait manifestement en lui, comme lorsque le Seigneur criera Lui-même : « Le dernier jour de la fête, le plus solennel, Jésus debout s’écriait : ‘Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive’ »; alors que, dans les prophéties, Il n’a pas crié, parce que les prophéties furent données de manière énigmatique et sous forme de figures.

Ensuite, le cri s’adresse à des personnes éloignées ; or les Juifs s’étaient éloignés de Dieu ; aussi fallait-il crier.

En troisième lieu, le cri s’adresse à des gens qui n’entendent pas bien, ceux qui se sont fermés à la parole de Dieu et qu’il fallait comme réveiller.

Enfin, le cri exprime qu’on parle avec indignation, parce que celui qui crie s’adresse à ceux qui ont mérité la colère de Dieu. Le cri sert aussi pour les convertir.

Mais remarquons qu’il crie dans le désert, car Le Seigneur fit entendre sa parole à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. On peut trouver là un sens littéral et un sens mystique, suivant toujours saint Thomas d’Aquin.

Au sens littéral, Jean reste dans le désert pour être exempt de tout péché, afin d’être ainsi plus digne de porter témoignage pour le Christ et de rendre, par sa vie, son témoignage plus digne de foi auprès des hommes. Au désert on ne trouve pas les occasions de péché qui existent là où vivent les hommes. Et pour cela, les premiers moines se sont enfuis au désert pour s’éloigner du monde de péché.

Au sens mystique, le désert s’explique de deux façons. Le désert, en effet, représente d’abord les païens, conformément à cette parole d’Isaïe : « Les fils de la délaissée [du latin desertae] sont plus nombreux que les fils de celle qui avait un époux ». Ainsi, pour montrer que la connaissance de Dieu ne doit pas être prêchée seulement à Jérusalem, mais chez toutes les nations, il cria dans le désert. Le royaume de Dieu [dira le Christ aux Juifs] vous sera enlevé et il sera donné à une nation qui en produira les fruits.

Par désert, d’autre part, on entend la Judée, qui était alors déserte (abandonnée). Jean cria donc dans le désert, c’est-à-dire en Judée, pour faire comprendre que le peuple à qui il prêchait était alors déserté par Dieu.

« Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ; c’est lui qui vient derrière moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale. »

Jean n’aurait rien pu évoquer de plus servile : dénouer la courroie des sandales était l’obligation des esclaves. Il y avait un dicton rabbinique selon lequel un disciple devrait être prêt à faire n’importe quoi pour son maître, sauf simplement dénouer ses sandales. C’était un service trop humiliant même pour un disciple à rendre à son maître. Mais Jean avait dit qu’il y avait un de qui il ne méritait pas même d’être son esclave.

« Voix de celui qui crie dans le désert, voix de celui qui brise le silence», comme l’affirmait le grand Saint Augustin: « Préparez la route pour le Seigneur, cela revient à dire : Moi, je retentis pour faire entrer le Seigneur dans le cœur ; mais il ne daignera pas y venir, si vous ne préparez pas la route. Que signifie : Préparez la route, sinon : Priez comme il faut ? Que signifie : Préparez la route, sinon : Ayez d’humbles pensées ? Jean vous donne un exemple d’humilité. On le prend pour le Messie, il affirme qu’il n’est pas ce qu’on pense, et il ne profite pas de l’erreur d’autrui pour se faire valoir.

S’il avait dit : Je suis le Messie, on l’aurait cru très facilement, puisqu’on le croyait avant même qu’il ne parle. Il l’a nié : il s’est fait connaître, il s’est défini, il s’est abaissé.

Il a vu où se trouvait le salut. Il a compris qu’il n’était que la lampe, et il a craint qu’elle ne soit éteinte par le vent de l’orgueil. »

La mission de Jean consistait seulement à préparer le chemin. La grandeur qui lui correspondait provenait de la grandeur suprême de celui dont il annonçait la venue. C’est le grand exemple de tous ceux qui sont prêts à s’effacer pour que Jésus-Christ soit vu, soit connu et reconnu. Jean n’était qu’un doigt pointé vers le Christ. Que Dieu nous donne la grâce de nous oublier nous-mêmes et de ne nous souvenir que du Christ.

Comme dit encore saint Augustin : « une lampe, c’est-à-dire Jean, fut allumée pour que les hommes trouvent le Christ ». Que la Très sainte Vierge Marie nous donne la grâce d’être, nous aussi des lumières qui guident les hommes vers le Christ.

P. Luis Martinez IVE.

Question 30: l’Annontiation de la Bienheureuse Vierge Marie.

Question 30

L’ANNONCIATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE

1. Convenait-il de lui annoncer ce qui allait se faire en elle ? – 2. Qui devait lui faire cette annonce ? – 3. De quelle manière ? – 4. Dans quel ordre ?

Article 1

Convenait-il d’annoncer à la Bienheureuse Vierge ce qui allait se faire en elle ?

Objections : 1. Cette annonce paraissait uniquement nécessaire pour obtenir son consentement. Mais celui-ci ne paraît pas avoir été nécessaire ; car cette conception par une Vierge avait été annoncée à l’avance par une prophétie de prédestination  » qui s’accomplit sans notre décision « , dit une Glose sur S. Matthieu (1, 22). Donc une telle annonciation n’était pas nécessaire.

2. La Bienheureuse Vierge avait la foi en l’incarnation, foi sans laquelle personne ne pouvait être en état de salut parce que, dit l’Apôtre aux Romains (3, 22),  » la justice de Dieu est donnée par la foi en Jésus Christ « . Mais lorsque l’on croit quelque chose avec certitude, on n’a pas besoin d’être instruit davantage. Donc il n’était pas nécessaire à la Bienheureuse Vierge que l’incarnation du Fils de Dieu lui soit annoncée.

3. De même que la Bienheureuse Vierge a conçu le Christ corporellement, ainsi toute âme sainte le conçoit spirituellement, ce qui fait dire à S. Paul (Ga 4, 19) :  » Mes petits enfants, vous que j’enfante à nouveau jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous.  » Mais à ceux qui doivent concevoir le Christ spirituellement, une telle conception n’est pas annoncée. Il n’y avait donc pas à annoncer à la Bienheureuse Vierge qu’elle concevrait dans son sein le Fils de Dieu.

En sens contraire, on trouve en S. Luc (1, 31) que l’ange lui a dit :  » Voici que tu concevras dans ton sein, et que tu enfanteras un fils. « 

Réponse : Il convenait d’annoncer à la Bienheureuse Vierge qu’elle concevrait le Christ.

1° Pour suivre l’ordre qui convenait à cette union du Fils de Dieu avec la Vierge : que son esprit soit informé avant qu’elle le conçoive dans sa chair. Ce qui a fait dire à S. Augustin :  » Marie fut plus heureuse de recevoir la foi au Christ que de concevoir la chair du Christ.  » Et il ajoute peu après :  » Cette intimité maternelle n’aurait servi de rien à Marie, si elle n’avait eu plus de bonheur à porter le Christ dans son cœur que dans sa chair. « 

2° Pour lui permettre d’attester avec plus de certitude ce mystère quand elle en avait été instruite par Dieu.

3° Pour qu’elle offrît à Dieu les services volontaires de son dévouement, ce qu’elle fit avec promptitude en disant :  » Voici la servante du Seigneur. « 

4° Pour montrer ainsi un certain mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine. Et voilà pourquoi l’annonciation demandait le consentement de la Vierge représentant toute la nature humaine.

Solutions : 1. La prophétie de prédestination s’accomplit sans que notre libre arbitre en soit cause, mais non sans qu’il y consente.

2. La Bienheureuse Vierge avait une foi expresse en l’Incarnation future. Mais son humilité l’empêchait d’avoir une si haute idée d’elle-même. C’est pourquoi il fallait qu’elle en fût instruite.

3. La conception spirituelle du Christ qui se réalise par la foi est bien précédée d’une annonciation par la prédication de la foi selon ce principe  » la foi vient de ce qu’on entend  » (Rm 10, 17). Cependant cela ne nous donne pas la certitude d’avoir la grâce, mais nous enseigne que la foi reçue par nous est la vraie.

Article 2

Qui devait faire cette annonce ?

Objections : 1. Les anges suprêmes sont en relation immédiate avec Dieu, dit Denys. Mais la Mère de Dieu a été élevée au-dessus de tous les anges. Il semble donc que le mystère de l’Incarnation aurait dû lui être annoncé immédiatement par Dieu et non par un ange.

2. S’il fallait en cela observer l’ordre commun selon lequel les mystères divins sont annoncés aux hommes par les anges, c’est aussi par l’homme que les mystères divins sont proposés à la femme. Car S. Paul dit (1 Co 14, 34) :  » Que les femmes gardent le silence dans l’église ; si elles veulent apprendre quelque chose, qu’elles interrogent leurs maris à la maison.  » Il semble donc qu’à la Bienheureuse Vierge le mystère de l’Incarnation aurait dû être annoncé par un homme, étant donné surtout que S. Joseph, son époux, en avait été instruit par un ange (Mt 1, 20).

3. Nul ne peut annoncer comme il faut ce qu’il ignore. Or même les anges les plus élevés n’ont pas connu pleinement le mystère de l’Incarnation ; aussi Denys dit-il qu’il faut leur attribuer la question posée en Isaïe (63, 1) :  » Qui est celui-ci qui vient d’Édom ?  » Il semble donc qu’aucun ange n’a pu annoncer comme il faut la réalisation de l’Incarnation.

4. Les plus grandes nouvelles doivent être annoncées par les plus grands messagers. Mais le mystère de l’Incarnation est le plus grand de tous ceux qui ont été annoncés aux hommes par les anges. Il semble donc que, s’il devait être annoncé par un ange, celui-ci aurait dû appartenir à l’ordre le plus élevé. Or ce n’est pas le cas de Gabriel, qui appartient à l’ordre des archanges, lequel n’est pas le plus haut, mais l’avant-dernier ; aussi l’Église chante-t-elle :  » Nous savons que l’archange Gabriel t’a parlé de la part de Dieu.  » Donc l’annonciation n’aurait pas dû, semble-t-il, être faite par l’ange Gabriel.

En sens contraire, il y a cette parole en S. Luc :  » L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu… « 

Réponse : Il convenait que le mystère de l’incarnation divine fût annoncé à la Mère de Dieu par un ange, et cela pour trois raisons.

1° Afin d’observer en cela aussi l’ordonnance divine selon laquelle les mystères divins parviennent aux hommes par l’intermédiaire des anges. Aussi Denys enseigne-t-il :  » Au divin mystère de l’amour de Jésus pour les hommes, des anges d’abord furent initiés, et ensuite par eux la grâce de cette naissance nous fut communiquée. Ainsi donc le très divin Gabriel révéla à Zacharie que l’enfant qui naîtrait de lui serait le prophète Jean, et à Marie comment s’accomplirait en elle le mystère théarchique de l’ineffable formation de Dieu. « 

2° Cela convenait à la régénération du genre humain qui devait être accomplie par le Christ. Aussi Bède dit-il :  » Il convenait, pour commencer la restauration de l’humanité, que Dieu envoie un ange à la Vierge qui devait être consacrée par l’enfantement de Dieu. Car la première cause de la perdition de l’humanité fut l’envoi à la femme, par le diable, du serpent qui devait la tromper par un esprit d’orgueil. « 

3° Cela convenait à la virginité de la Mère de Dieu. Aussi S. Jérôme dit-il :  » Il est bien qu’un ange soit envoyé à la Vierge, parce que la virginité a toujours été apparrentée aux anges. Certes, vivre hors de la chair quand on est dans la chair, ce n’est pas une vie terrestre, mais céleste. « 

Solutions : 1. La Mère de Dieu était supérieure aux anges quant à la dignité à laquelle l’élevait le choix de Dieu. Mais son état de vie la rendait alors inférieure aux anges. Parce que le Christ lui-même, en raison de sa vie exposée à la souffrance, était  » abaissé un peu au-dessous des anges  » (He 2, 9). Cependant, parce que le Christ était à la fois voyageur et compréhenseur, il n’avait pas besoin d’être instruit des mystères divins par les anges. Mais la Mère de Dieu, qui n’était pas encore dans l’état des compréhenseurs, avait besoin d’apprendre par les anges qu’elle concevrait Dieu.

2. Comme dit S. Augustin c’est à juste titre que la Vierge Marie est considérée comme échappant à certaines lois communes,  » car ses conceptions ne se sont pas multipliées et elle n’a pas vécu au pouvoir d’un mari, elle qui avait reçu du Saint-Esprit le Christ dans son sein très pur.  » Et c’est pourquoi elle ne devait pas être instruite du mystère de l’Incarnation par un homme, mais par un ange. C’est pourquoi, en outre, c’est elle qui fut instruite la première, avant Joseph, car elle le fut avant la conception, et Joseph après.

3. Comme le montre bien ce texte de Denys, les anges ont eu connaissance du mystère de l’Incarnation. Leur interrogation témoigne du désir qu’ils avaient d’apprendre plus parfaitement du Christ les raisons de ce mystère, qui sont incompréhensibles pour tout esprit créé. Ce qui fait dire à Maxime le Confesseur, :  » Que les anges aient connu par avance l’Incarnation, il ne faut pas en douter. Ce qui leur est demeuré caché, c’est la mystérieuse conception du Seigneur et le mode suivant lequel le Fils, tout entier dans le Père qui l’a engendré, pouvait aussi demeurer tout entier en tous, et aussi dans un sein virginal. « 

4. Certains affirment que Gabriel appartient à l’ordre suprême des anges, et c’est pourquoi S. Grégoire écrit :  » Il était digne du plus élevé des anges d’annoncer le plus élevé des mystères.  » Mais on ne peut en conclure qu’il occupe le premier rang par rapport à tous les ordres ; il est seulement le plus élevé par rapport aux anges, car il appartient à l’ordre des archanges. L’Église l’appelle ainsi, et S. Grégoire dit :  » On appelle archanges les messagers des plus hauts mystères.  » Il est donc plausible qu’il soit au sommet de l’ordre des archanges et, dit S. Grégoire :  » Son nom convient à son office, car Gabriel signifie « force de Dieu ».  » C’est donc bien par la force de Dieu que devait être annoncé celui qui, Seigneur de l’univers et puissant dans le combat, venait pour vaincre les puissances mauvaises répandues dans l’air.

Article 3

De quelle manière l’annonciation devait-elle se faire ?

Objections : 1. Selon S. Augustin,  » la vision spirituelle est plus noble que la vision corporelle « , et surtout elle convient davantage pour un ange, car par une vision spirituelle on voit l’ange dans sa substance, tandis que dans une vision corporelle on le voit sous une forme corporelle d’emprunt. Il semble donc que l’ange de l’Annonciation est apparu à la Vierge Marie dans une vision intellectuelle.

2. La vision en imagination paraît aussi plus noble que la vision corporelle, de même que l’imagination est une puissance supérieure au sens. Or  » l’ange apparut en songe à Joseph  » (Mt 1, 20 et 2, 13) selon une vision de l’imagination. Il semble donc qu’il aurait dû apparaître aussi à la Bienheureuse Vierge dans une vision de l’imagination, et non dans une vision corporelle.

3. L’apparition corporelle d’une substance spirituelle ne peut que stupéfier ceux qui la voient, c’est pourquoi on chante :  » La Vierge fut épouvantée par la lumière.  » Il ne convenait donc pas que cette annonce se fit par une vision corporelle.

En sens contraire, S. Augustin dans un sermon prête à la Bienheureuse Vierge ces paroles :  » L’archange Gabriel vint à moi, le visage brillant, dans un vêtement éclatant, avec une démarche admirable.  » Mais cela ne peut appartenir qu’à une vision corporelle. C’est donc sous une forme corporelle que l’ange annonciateur apparut à la Mère de Dieu.

Réponse : L’ange annonciateur apparut à la Mère de Dieu de façon corporelle. Cela convenait pour trois raisons.

1° Quant au contenu de son message. Il venait en effet annoncer l’incarnation du Dieu invisible. Aussi est-il approprié, pour dévoiler ce fait, qu’une créature invisible assume pour apparaître une forme visible. En outre, toutes les apparitions de l’Ancien Testament préfiguraient cette apparition du Fils de Dieu dans la chair.

2° Cela s’accordait avec la dignité de la Mère de Dieu, qui devait accueillir le Fils de Dieu non seulement dans son esprit mais dans ses entrailles. C’est pourquoi non seulement son esprit, mais encore ses sens corporels devaient être réconfortés par la vision de l’ange.

3° Cela convenait à la certitude du message. Nous appréhendons avec plus de certitude ce que nous avons sous les yeux. Aussi Chrysostome dit-il que l’ange ne s’est pas présenté à la Vierge dans son sommeil, mais de façon visible.  » Car, ayant à recevoir de l’ange une grande révélation, elle avait besoin d’une apparition solennelle avant un événement d’une telle importance. « 

Solutions : 1. La vision intellectuelle est supérieure à la vision par l’imagination ou par les sens si elle est seule. Mais S. Augustin lui même dit que la prophétie qui comporte à la fois vision par l’intellect et vision par l’imagination est supérieure à la prophétie qui comporte seulement l’une des deux. Or la Vierge n’a pas perçu seulement une apparition corporelle, mais aussi une illumination intellectuelle. Aussi cette apparition fut-elle plus noble. Elle l’aurait été davantage encore si la Vierge avait vu l’ange lui-même dans sa substance par une vision intellectuelle. Mais l’état de l’homme voyageur ne permettait pas de voir l’ange dans son essence.

2. L’imagination est une puissance plus haut que le sens extérieur ; cependant, parce que le sens est le principe de la connaissance humaine, c’est en lui que réside la plus grande certitude, parce qu’il faut toujours que, dans la connaissance, les principes soient le plus assurés. C’est pourquoi Joseph à qui l’ange est apparu dans son sommeil n’a pas eu une apparition aussi excellente que la Bienheureuse Vierge.

3. Comme dit S. Ambroise :  » Nous sommes troublés et hors de notre sens quand nous sommes saisis par la rencontre de quelque puissance supérieure.  » Et cela n’arrive pas seulement dans la vision corporelle mais aussi dans celle qui frappe l’imagination. Aussi est-il écrit (Gn 15, 12) :  » Au coucher du soleil, une torpeur tomba sur Abraham et un grand effroi le saisit.  » Toutefois, ce trouble n’est pas tellement dangereux pour l’homme qu’il devienne nécessaire d’éviter toute apparition angélique. D’abord parce que, du fait que l’homme est soulevé au-dessus de lui-même, ce qui contribue à sa dignité, ses puissances inférieures sont affaiblies, et c’est ce qui produit son trouble ; ainsi, quand la chaleur naturelle se concentre au-dedans de nous, nos extrémités se mettent à trembler. Ensuite parce que, selon Origène,  » l’ange qui apparaît connaît la nature humaine et s’empresse de remédier au trouble qu’il produit « . C’est pourquoi l’ange a dit à Zacharie comme à Marie, après ce trouble :  » Ne crains pas.  » Et c’est pourquoi, comme on le lit dans la vie de S. Antoine :  » Le discernement est facile entre esprits bons et mauvais. Car si la joie succède à la crainte, nous savons que ce secours est venu du Seigneur, parce que la sécurité de l’âme indique la présence de la majesté divine. Mais si la terreur persiste, c’est que l’apparition vient de l’ennemi.  » L’émoi de la Vierge s’accordait bien avec sa pudeur virginale, parce que, selon S. Ambroise :  » C’est le fait des vierges d’être troublées et intimidées chaque fois qu’un homme les aborde, de redouter tout entretien avec un homme. « 

Cependant, certains disent que la Bienheureuse Vierge, étant accoutumée aux apparitions angéliques, ne fut pas troublée par la vue de l’ange, mais par l’étonnement d’entendre tout ce que l’ange lui disait, parce qu’elle n’avait pas une si haute idée d’elle-même. Aussi l’évangéliste ne dit pas qu’elle fut troublée par la vue de l’ange, mais par sa parole.

Article 4

Dans quel ordre s’est accompli l’Annonciation ?

Objections : 1. La dignité de la Mère de Dieu dépend de l’enfant qu’elle conçoit. Mais on doit manifester la cause avant son effet. Donc l’ange aurait dû annoncer à la Vierge la dignité de son enfant avant de proclamer sa dignité en la saluant.

2. La preuve doit être omise dans les matières qui ne soulèvent aucun doute, ou bien on doit commencer par donner la preuve dans ce qui peut être douteux. Or l’ange semble avoir annoncé d’abord ce dont la Vierge douterait, et qui lui ferait demander dans son doute :  » Comment cela se fera-t-il ?  » Ensuite seulement il a apporté une preuve, tirée de l’exemple d’Élisabeth et de la toute-puissance de Dieu. Donc l’annonciation a été réalisée par l’ange dans un ordre peu satisfaisant.

3. On ne prouve pas le plus par le moins. Mais l’enfantement par une vierge est un plus grand prodige que l’enfantement par une vieille femme. Donc la preuve donnée par l’ange pour faire admettre qu’une vierge concevrait était insuffisante.

En sens contraire, il est écrit (Rm 12, 1)  » Tout ce qui vient de Dieu se fait avec ordre.  » Or, dit S. Luc,  » l’ange fut envoyé par Dieu  » pour porter l’annonce à Marie. Donc l’annonciation fut accomplie par l’ange de la façon la mieux ordonnée.

Réponse : L’annonciation s’est accomplie dans un ordre bien adapté. En effet, l’ange avait un triple devoir concernant la Vierge.

1° Rendre son esprit attentif à considérer une si haute réalité. Il le fait en lui adressant une salutation nouvelle et insolite, car, observe Origène  » si la vierge avait su qu’une parole semblable avait été adressée à quelqu’un d’autre, car elle avait la science de la loi, jamais une telle salutation ne l’eût apeurée par son étrangeté « .

Dans cette salutation il a mentionné en premier lieu que la Vierge était digne de cette conception lorsqu’il a dit :  » pleine de grâce « . Il a révélé qui serait conçu en disant :  » Le Seigneur avec toi  » et il a annoncé d’avance l’honneur qui en découlait :  » Tu es bénie entre toutes les femmes.  » 2° Il voulait l’instruire du mystère de l’Incarnation, qui allait s’accomplir en elle. Il l’a fait en annonçant d’avance la conception et l’enfantement :  » Voici que tu concevras dans ton sein…  » et en montrant le mode de la conception, lorsqu’il dit :  » le Saint-Esprit viendra sur toi… « .

3° Il voulait amener son esprit à consentir. Il le fait par l’exemple d’Élisabeth et un argument tiré de la toute-puissance divine.

Solutions : 1. Rien n’est plus étonnant pour un cœur humble que d’entendre proclamer sa supériorité. Mais l’étonnement rend l’esprit particulièrement attentif. Et c’est pourquoi l’ange, voulant rendre l’esprit de la Vierge attentif à entendre un si grand mystère, a commencé par son éloge.

2. S. Ambroise dit expressément que la Bienheureuse Vierge n’a pas douté des paroles de l’ange. Il dit en effet :  » Combien la réponse de la Vierge est plus mesurée que celle du prêtre ! Elle demande : « Comment cela se fera-t-il ? » Et lui réplique : « Comment le saurai-je ? » Il refuse de croire, en refusant de savoir. Mais elle ne doute pas que cela ait lieu, puisqu’elle demande comment cela pourra se faire. « 

Cependant S. Augustin semble dire qu’elle a douté  » A Marie qui doute de cette conception, l’ange affirme sa possibilité.  » Mais un tel doute vient de l’étonnement plus que de l’incrédulité. Et c’est pourquoi l’ange apporte une preuve non pour dissiper l’incrédulité de Marie, mais plutôt pour mettre un terme à son étonnement.

3. Comme dit S. Ambroise  » c’est pour cela que beaucoup de femmes stériles ont précédé  » Marie, pour que l’on croie que la Vierge enfanterait. Et c’est pourquoi la conception d’une femme stérile chez Elisabeth est invoquée par l’ange non comme un argument contraignant, mais par manière d’exemple préfiguratif. Et c’est pourquoi, afin de confirmer cet exemple, l’ange ajoute un argument décisif tiré de la toute-puissance divine.