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Le saint de l’Enfance de Jésus

Après le Père céleste contemplons son divin Fils qu’il a envoyé dans le monde, revêtu de notre humaine nature. Ici, nous nous trouvons en présence du grand mystère de l’Incarnation, en présence de l’Homme-Dieu. Quels sont les rapports de saint Joseph avec ce mystère ? Pour les comprendre, nous examinerons deux choses : en quoi saint Joseph a-t-il contribué à ce mystère, et comment ?

Il a concouru au mystère de l’Incarnation de trois manières.

Premièrement, il a eu son rôle dans la réalisation même de l’Incarnation. Nous l’avons dit : il n’est point le père de Jésus dans l’ordre de la nature. Sous ce rapport, son rôle en ce mystère n’est point un rôle immédiat. Seule, Marie a été associée à l’Incarnation d’une manière directe : elle a donné son consentement au message de l’ange et l’Esprit-Saint a formé du sang de Marie la sainte Humanité de Jésus. Quant à saint Joseph, sa mission a été de réaliser une condition qui dépendait de lui et qui était requise pour l’Incarnation : il serait le gardien de la virginité de Marie. La conception et la naissance du Sauveur devaient être virginales. Cette condition, Joseph l’a remplie : après comme avant son mariage, la virginité de Marie fut sacrée pour lui. Seuls quelques contempteurs de cette noble vertu ou des blasphémateurs ont prétendu le nier, contre la foi universelle ; ils ont voulu s’autoriser de certaines expressions de l’Évangile (Matth. I, 25 ; XII, 46). Mais lorsque la Sainte Écriture dit qu’une chose n’a pas eu lieu jusqu’à telle ou telle époque, il ne s’ensuit point que cette chose soit arrivée ensuite (Gen. VIII, 7 ; XLIX, 10 ; Ps. CIX, 1). De même, sous le nom de « Frères » elle désigne souvent les cousins. Lors donc qu’il est parlé des « frères de Jésus » (Matth. XII, 47), cette expression n’a rien qui doive surprendre : elle peut se rapporter tout aussi bien à des neveux de saint Joseph. Et si le Sauveur est appelé le Fils « premier-né » de Marie, cela ne veut nullement dire qu’il n’est pas son fils « unique ». Pour nous, catholiques, nous croyons sans hésiter que Marie est restée toujours vierge : l’Église l’a déclaré.

Joseph a donc été fidèle à sa mission : il a, dans son mariage avec Marie, apporté les sentiments et les dispositions nécessaires au plan de l’Incarnation. Ce mariage virginal, en effet, était la dernière préparation à l’avènement du Sauveur, et saint Joseph l’a rendu possible. Répétons-le : c’était là non pas une condition quelconque de l’Incarnation, mais une condition que Dieu avait réglée de toute éternité : la virginité du saint patriarche entrait dans le plan divin de l’Incarnation, comme cause coefficiente. Nous avons vu comment une Providence spéciale conduisit toutes choses pour que cette union fût contractée : elle avait pour but et la sauvegarde de la virginité de Marie et Jésus lui- même qui devait naître de Marie. Nous pouvons donc redire avec saint Augustin[1] : « La paternité de Joseph est d’autant plus excellente qu’elle est virginale » ; ou plutôt, Joseph est père en raison même de sa virginité.

Deuxièmement, notre saint eut un rôle plus direct et merveilleusement consolant à l’égard de la sainte Humanité du Sauveur : il dut veiller sur Jésus, l’élever et le défendre. L’Enfant divin avait, dans le ciel, un Père infiniment sage, infiniment riche, infiniment puissant ; mais ce Père témoigna sa sagesse et son amour pour son Fils en lui donnant, ici-bas, un père légal qui serait son nourricier et son protecteur, à qui, pour lui permettre de répondre à sa mission, il inspirerait l’amour le plus tendre et le plus dévoué. Ce père était saint Joseph. Dans sa pauvreté il n’avait d’autres ressources que le travail de ses mains ; et c’est par son travail qu’il dut pourvoir aux nécessités de ce Dieu, en quelque sorte abandonné en ce monde. A lui fut confié ce divin pauvre, cet enfant pour ainsi dire « sans père » ici-bas. Et lorsque Hérode cherchait l’Enfant pour le faire mourir, sans doute le Père céleste envoya un ange, mais uniquement pour transmettre à Joseph l’ordre de fuir, en laissant toutes choses à sa responsabilité. L’amour paternel de Joseph était donc l’unique défense du divin Enfant ; c’est cet amour qui, à travers le désert, conduisit le Sauveur au pays des Pharaons et y veilla sur lui jusqu’à ce que tous les ennemis eussent disparu. C’est l’amour paternel de Joseph qui ramena Jésus à Nazareth pour lui prodiguer durant de longues années encore son dévouement au prix du plus rude labeur. Cet amour, ce dévouement, ces labeurs, l’Ecriture se contente de les rappeler en un mot, mais, dans la réalité, ils ont rempli des jours, des semaines, des années ! Tout ce qu’un enfant doit à son père en cet ordre de choses, Jésus le doit à saint Joseph.

Il est, enfin, une troisième manière dont saint Joseph a été associé au grand mystère de l’Incarnation : nous voulons parler de son rôle dans la dispensation des grâces dont l’Incarnation est la source. Il s’agit de sa sollicitude pour le corps mystique de Jésus. C’est nous qui sommes ce corps et il est impossible de concevoir le Sauveur sans son corps mystique. S’il est venu parmi nous, s’il a revêtu l’humaine nature, n’est-ce pas pour faire de nous son corps mystique et pour nous unir à lui comme à notre Chef, dans la grâce et par la grâce ? C’est en quelque sorte une extension du Jésus-Christ fait homme, de ce même Jésus que saint Joseph a, sur cette terre, entouré de tant d’amour et de tant de soins, qu’il a fait grandir, qu’il a élevé au prix de tant de dévouement. Le but, c’était nous- mêmes. L’ange l’indiquait suffisamment à Joseph lorsqu’il lui disait : « Vous l’appellerez Jésus, parce que c’est lui qui sauvera son peuple en le délivrant de ses péchés » (Matth. I, 21) ; qui le sauvera pratiquement et en définitive par la grâce dont la source est précisément le grand mystère de l’Incarnation. A ce point de vue la mission de notre saint ne cesse de se poursuivre en nous obtenant les grâces du Sauveur, comme nous aurons occasion de le dire plus loin. « Quatre choses », remarque un auteur spirituel, « quatre choses ont causé notre chute ; une femme, un homme, un arbre, un serpent ; quatre choses ont réparé l’humanité : Marie, le Christ, la croix, Joseph ».

Or, tous ces services, saint Joseph les rendait à la sainte Humanité du Sauveur d’abord avec l’amour le plus profond ; c’était comme une sorte de compensation : n’étant que le père légal de Jésus, il voulait du moins répondre à sa mission avec une charité plus intense. Dieu y pourvut. Lorsqu’il confie à quelqu’un une mission, il donne à celui qu’il appelle toutes les qualités nécessaires, il lui assure les moyens de remplir son rôle. C’est Dieu qui crée les cœurs (Ps. XXXII, 15) ; il peut les changer à son gré (I Reg. X, 26). Et de même que, plus tard, la parole adressée à saint Jean : « Voici votre mère », donna à l’apôtre le cœur d’un fils à l’égard de Marie ; de même, Dieu mit au cœur de Joseph l’amour le plus véritablement paternel pour Jésus enfant, amour surnaturel, amour céleste, bien plus profond, bien plus généreux que tout autre amour paternel.

En outre, saint Joseph servit la sainte Humanité du Sauveur avec l’abnégation la plus entière, sans retour égoïste, au prix de tous les sacrifices. Il ne travaille point pour lui-même : il semble n’être qu’un instrument qu’on emploie selon le besoin et qu’on met de côté, qu’on oublie presque dès qu’il n’est plus utile. De fait, dans l’Évangile, il ne nous apparaît qu’avec Jésus enfant, et il disparaît avec la Sainte Enfance du Sauveur. Des grands et glorieux mystères -nous ne parlons point des mystères de la vie publique et de la résurrection, mais de ceux de l’Enfance même de Jésus, de ceux dont il a été le témoin et qui ont été si honorables pour lui – c’est à peine si un rayon vient l’éclairer. Sa mission spéciale, au contraire, est d’atténuer l’éclat divin des mystères, de se dérober lui-même, par conséquent, de se tenir dans l’obscurité. Il est l’ombre du Père céleste, non pas seulement en ce sens qu’il représente l’autorité du Père auprès de son Fils, mais en ce sens encore que, regardé par tous comme le père du Sauveur selon l’ordre naturel, il doit servir à cacher jusqu’au moment marqué la Divinité de Jésus. Cet Enfant si beau, si aimable, que Joseph porte entre ses bras, n’a qu’un Père, Dieu qui règne dans le ciel, et il est Dieu lui-même. Voilà une lumière dont l’éclat, s’il se révèle, projettera sur cet Enfant la splendeur de la Divinité. Mais l’heure de cette révélation n’est point venue. Voilà pourquoi Dieu interpose entre lui et l’Enfant la paternité légale de saint Joseph : c’est l’ombre qui atténue la lumière : malgré quelques rares rayons qui s’en échappent, le mystère divin reste voile.

Tels sont les rapports de saint Joseph avec la sainte Humanité du Sauveur, si intimes, d’une si grande importance que la Mère de Jésus peut seule en offrir de semblables à notre méditation. Or, le mystère de l’Incarnation est capital pour l’Église, pour le christianisme tout entier ; et la vie de notre saint est immédiatement liée à ce mystère. Joseph est en vérité l’ange du grand conseil, le saint de l’Enfance de Jésus, son protecteur, son éducateur,  on pourrait dire : la Providence vivante qui veille sur lui. Et c’est là ce qui fait la grandeur, la beauté spéciale de sa vocation ; ce qui lui assure un rang à part entre les saints du royaume de Dieu. En effet, parmi les diverses hiérarchies du monde soit naturel soit surnaturel, comme dans les multiples degrés des communications que Dieu fait de lui-même à ses créatures, il est un ordre qui, dans le domaine de la nature et de la grâce, surpasse tous les autres en gloire et en excellence : c’est l’ordre appelé « hypostatique », celui qui a pour centre la sainte Humanité de Jésus unie, dans l’unité de Personne, avec la seconde Personne de la Divinité. Autour de cet astre central se groupent, comme autant d’étoiles, les saints qui, associés à la réalisation du mystère de l’Incarnation, ont, dès lors, un rapport spécial avec l’Homme-Dieu, et s’approchent davantage de sa Personne. Les autres saints, si grands qu’ils soient, n’ont de rapport qu’avec l’œuvre de Jésus-Christ : les saints de l’ordre hypostatique sont en rapport avec sa Personne même. L’illustre famille dont Notre-Seigneur a voulu naitre selon le sang appartient à cet ordre ; donc, aussi et surtout, saint Joseph, non seulement parce qu’il est le plus proche et le dernier rejeton de David, mais encore parce qu’il est l’époux de Marie et le père légal du Sauveur. Sous ce rapport, il ne le cède qu’à l’auguste Marie, qui est la Mère de Jésus.

Voilà le rang que saint Joseph occupe dans le royaume de Dieu. Quelle dignité, et quel honneur ! et combien n’est-il pas élevé au-dessus des anges ! « Qui est l’ange à qui Dieu ait jamais dit : Vous êtes mon père ! » Mais, en outre, ce sont là autant de titres à la reconnaissance, à l’amour, aux hommages de tous les sujets du royaume de Jésus-Christ. Saint Joseph est grand dans ce royaume, il y est puissant, mais il est aussi le bienfaiteur de toute la chrétienté, de l’humanité entière. Si Joseph, le ministre du Pharaon, a bien mérité de sa famille et de son peuple, la chrétienté doit bien plus encore à saint Joseph : c’est dans sa demeure de Nazareth, c’est grâce à lui que la Rédemption s’est préparée. Tout ce qu’il a fait, c’est pour nous qu’il l’a fait.

Saint Joseph, dans la Vie de Jésus-Christ et dans la Vie de l’Eglise

R. P. M. Meschler S. I.


[1] Serm. 51, c. 20, n. 30.

Comment la vie de saint Joseph fut ensuite une vie paisible et heureuse

Nous sommes à Nazareth. La gracieuse bourgade s’abrite dans une petite vallée, entre les collines qui, au nord, ferment la plaine d’Esdrelon. Ses maisons s’étagent pittoresquement sur un contrefort de collines d’où la vue s’étend sur la plaine, sur le mont Carmel et la mer, tandis que, vers le nord, on découvre les cimes neigeuses de l’Hermon. De Nazareth même, l’horizon est moins vaste, il n’offre ni sommets dentelés ni forêts au charme poétique : c’est le recueillement, dans la solitude et la paix – c’est le cadre qui convient à la « vie cachée ».

Après cette Pâque inoubliable, la vie de saint Joseph s’écoula dans le calme, la paix et le bonheur. C’est ce qu’on appelle « la vie cachée à Nazareth ». Ce que l’Évangile nous dit du divin Sauveur, s’entend également de Joseph. Recueillons ces traits et essayons de nous représenter notre saint patriarche pendant cette période de sa vie.

La maison orientale est, d’ordinaire, carrée : elle est bâtie de pierres et de terre glaise, et blanchie à la chaux. Au rez-de-chaussée, quelques chambres servent d’habitation ; au-dessus est une terrasse ; des marches permettent d’y monter de la cour extérieure où l’on voit habituellement un four, une vigne ou un figuier. La cour elle-même est fermée par une muraille ou par une haie.

Telle devait être, à peu près, l’habitation de la Sainte Famille. Une partie de la maison était, semble-t-il, taillée dans le roc ; la partie antérieure était construite en pierres.

Ancienne Synagogue de Nazareth

Tout d’abord, l’Évangile nous dit que les parents de Jésus, comme nous l’avons vu, « allaient tous les ans à Jérusalem, à la fête de Pâque » (Luc, II, 41). Nous voyons, par-là, que la vie de saint Joseph et de la Sainte Famille était une vie de piété et de prière. Chez les Juifs, la vie de la famille était éminemment religieuse. Dès l’entrée de la maison, on voyait un coffret en bois renfermant des textes de la loi écrits sur des bandes de parchemin : en sortant de la maison et en y entrant, on touchait respectueusement de la main ce coffret, à peu près comme on fait pour l’eau bénite dans nos familles chrétiennes. On avait, ensuite, le service religieux à la synagogue. Chaque village possédait une synagogue où, dans une sorte de chœur un peu surélevé, une niche recouverte d’un voile contenait la Sainte Ecriture : les docteurs de la loi occupaient une place d’honneur dans le chœur. C’est là qu’on lisait et qu’on expliquait les Écritures : là qu’on priait en commun et qu’on implorait l’avènement du Messie. Aux jours ordinaires, la famille ne laissait pas d’avoir ses pratiques religieuses. Chaque soir, on se réunissait pour prier ensemble, sous la présidence du père de famille, et nous avons tout lieu de nous représenter saint Joseph, sa journée de labeur achevée, prenant Jésus sur son cœur, priant avec lui, l’élevant entre ses bras pour lui permettre de toucher et de baiser le coffret contenant les sentences de la Loi, ou bien le conduisant à la synagogue et chantant les psaumes avec lui. Plus tard, peut-être, Jésus parvenu à l’adolescence se chargeait-il lui-même, dans ces réunions du soir, d’expliquer avec une profonde sagesse et une aimable modestie les textes de l’Écriture qui avaient été lus à la synagogue. En Marie et en Joseph ses paroles trouvaient un terrain admirablement préparé qui rapportait au centuple. Voilà pour la vie de piété.

L’Évangile nous répète, en outre, à plusieurs reprises, que saint Joseph était charpentier (Matth. XIII, 55 ; Marc. VI, 3). La vie cachée à Nazareth fut donc une vie de travail. Tandis que Marie vaquait aux occupations de l’intérieur, tandis qu’elle cousait ou filait, tandis qu’elle sortait pour faire les petites emplettes nécessaires ou pour puiser, le matin et le soir, de l’eau à la fontaine qu’on voit encore aujourd’hui, saint Joseph travaillait dans son atelier. L’indolence et l’oisiveté étaient choses inconnues de la Sainte Famille. Ici, le peu qu’on mangeait, était gagné par le labeur. Dès que son âge et ses forces le lui permirent, Jésus voulut aider son père nourricier. Heureuses années pour saint Joseph que ces années d’apprentissage où il dut former le Sauveur au travail, puisque le travail rentrait dans le plan de l’Homme-Dieu ! Quel ravissement pour lui ! se tenir aux côtés du divin apprenti, le guider, l’instruire ! Il conduisait la main de Jésus, dirigeait ses premiers efforts, étudiait ses essais. Dans son cœur, quels sentiments d’adoration, de respect, de joie et d’amour, quand sa main reposait ainsi sur la main délicate de Jésus ! Mais rien ne trahissait extérieurement son émotion : il gardait la paix et le recueillement. Il agissait en tout avec une parfaite simplicité : on eût dit que, de toute éternité, il avait l’habitude de commander à un Dieu et de l’instruire. Le zèle, le courage, l’application de son divin élève dont la main s’endurcissait au labeur, lui étaient à lui-même un stimulant à une tâche qui devenait ainsi, en quelque manière, une participation à l’œuvre de la Rédemption.

Les heures de travail étaient interrompues par le repas pris en commun, et Joseph devait trouver une douce consolation dans la pensée que Jésus vivait des fruits de son labeur. Après avoir assisté au service religieux dans la synagogue, Joseph faisait sans doute avec le divin Enfant quelque paisible excursion sur les hauteurs de Nazareth : il lui montrait, au nord, le majestueux Hermon au pied duquel se trouvait Césarée de Philippe ; puis, au-delà, la région du lac gracieux de Génésareth, avec Capharnaüm, Bethsaïde et Magdala ; enfin, la plaine d’Esdrelon avec Naïm et, du côté du Carmel, la mer Méditerranée. En entendant ces noms, Jésus songeait à ces âmes qui l’attendaient en ces lieux ; il pensait aux grandes choses qu’il y accomplirait un jour. Mais ces merveilles étaient encore cachées aux yeux de saint Joseph.

En troisième lieu, l’Évangile, parlant de la Sainte Enfance du Sauveur, nous dit – et ce trait est d’une souveraine importance – que Jésus « était soumis » à ses parents (Luc. II, 51). Voyons-le donc obéissant si volontiers, avec tant de promptitude et de joie, s’empressant si bien de prévenir les moindres désirs qu’on ne pouvait lui faire un plaisir plus grand que de lui commander ou de lui manifester un souhait. Et, cependant, Jésus est la Sagesse de Dieu, il est la Sainteté même ! Mais il vent progresser insensiblement, révéler peu à peu sa sagesse et sa sainteté, passer de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge d’homme. Nous pouvons supposer, dès lors, quelles furent la sagesse, la douceur, la calme autorité de saint Joseph dans cette auguste famille dont il était le chef. Il commandait rarement : dans une famille bien ordonnée, on commande peu ; l’ordre établi tient lieu de direction : quant au reste, on lit dans les yeux des parents leur volonté ou leur désir. Joseph commandait avec humilité. La remarque en a été faite : pour les hommes vertueux, commander c’est se mettre à l’école de l’humilité. Que dirons-nous alors de saint Joseph ? Il était appelé à donner des ordres à un Dieu et à la Mère d’un Dieu ! D’autre part, nul ne sait mieux commander que celui qui sait mieux obéir. Et Joseph est l’homme d’une obéissance parfaite, d’une soumission sans réserve à toute autorité, à l’autorité de Dieu surtout. Ses ordres, lorsqu’il en donnait, étaient plutôt une prière. Il servait plus qu’il n’était servi. Aussi, dans son petit royaume, comme dans un véritable ciel, règnent la paix, la joie, le calme, le contentement, l’union, la charité la plus tendre, grâce à la prudence, à l’humilité et à l’amour du chef de la famille.

Enfin, à deux reprises, l’Évangile fait cette remarque : « L’enfant croissait et se fortifiait, étant rempli de sagesse ; et la grâce de Dieu était en lui… Et Jésus croissait en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Luc, II. 40, 52) Ces quelques mots nous permettent d’entrevoir ce que fut la vie intérieure de saint Joseph, la vie de son âme. Nous pouvons en juger d’après les fruits que son cœur dut recueillir de la continuelle et intime société du Sauveur. La présence de Marie, sa conversation, ses rapports quotidiens avec la plus sainte des créatures, dont un seul regard, une seule parole, la moindre action étaient autant de révélations de la vertu la plus parfaite – c’était déjà de quoi sanctifier une âme, c’était une source de grâce, une constante leçon. Marie, cependant, n’était que la Mère de Jésus, la Mère de Dieu, il est vrai ; mais Jésus seul était Dieu. Et ce Dieu se révélait à Joseph sous les formes les plus aimables et les plus touchantes -sous la forme d’un enfant à qui Joseph tenait lieu de père, dans la confiance et dans l’intimité la plus douce. Veiller sur cet enfant, l’entourer de tous les soins qu’un père prodigue à son fils, le voir grandir, épier la transformation de ses traits, observer les manifestations de sa sagesse et ses progrès dans la première enfance, puis dans l’adolescence et la jeunesse – quel privilège pour notre saint patriarche ! Ce visage de Jésus, miroir sans tache de la beauté, de la sagesse et des mystères de Dieu, il était donné à Joseph de le contempler chaque jour, à chaque heure du jour, d’en admirer l’expression dans les divers événements de la vie, dans l’innocence et l’inconscience du sommeil ; il lui était donné de lire sur ce visage la joie, la charité, le reflet de l’éternel amour, les ardeurs de l’adoration, les extases de la contemplation. Comme les anges, dans un ravissement qui ne cesse jamais, contemplent la face de Dieu, s’abiment dans l’adoration et trouvent à leur amour un perpétuel aliment, ainsi Joseph concentrait toutes ses pensées et toutes les affections de son cœur en ce foyer de toute beauté qu’était le visage du Verbe Incarné.

Il est dit de Marie : « Elle conservait toutes ces choses en elle-même, les repassant en son cœur » (Luc, II, 19) ; c’était toute sa vie : on peut en dire autant de saint Joseph. Il rapportait tout à Jésus, Jésus lui était tout. Ce Sauveur, son fils, son Dieu, son bien souverain, son unique amour – voilà toute sa pensée, toute son occupation, tout son repos, toute sa mission, tout son bonheur ; redisons-le : voilà toute sa vie, à lui qui a l’honneur ineffable de vivre dans l’intimité de Jésus, de porter le nom de père de Jésus, de remplir auprès de Jésus les devoirs d’un père ! Sans doute, à en juger par l’extérieur, la vie de saint Joseph, la vie de la Sainte Famille est toute simple, tout ordinaire, c’est même, si l’on veut, une vie de pauvreté. Mais, au fond, quels trésors de joie et de paix ! Dans ce royaume de Nazareth, nul ne veut commander ; chacun obéit dans l’humilité et l’amour. Où est l’amour, là, et seulement, se trouvent la paix et la joie.

Saint Joseph, dans la Vie de Jésus-Christ et dans la Vie de l’Eglise

R. P. M. Meschler S. I.