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Il se fait le prochain

Homélie pour l’évangile du dimanche XV année C: Lc 10, 25-37.

Nous venons de proclamer dans l’évangile de ce dimanche, la parabole du Bon Samaritain, mais cette parabole est une réponse à la question posée par ce docteur de la loi, qui voulait mettre notre Seigneur  à l’épreuve; la première question porte sur ce qui est nécessaire pour parvenir à la vie éternelle, pour « se sauver ». Jésus lui fait répéter le grand commandement, celui de l’amour envers Dieu et le prochain, car sans la charité authentique il est impossible d’entrer au Ciel. C’est une vérité que tout fils d’Israël devait savoir, d’autant plus un sage en Israël comme ce docteur.

Pour cela, ce même docteur, voulant se justifier dit l’évangile, lui demande maintenant de préciser la nature du prochain, qui est le prochain ou bien qui doit être considéré comme prochain ?

Notre Seigneur n’a pas donné dans sa parabole une réponse de caractère théorique. Il n’a pas dénombré les différents cas de prochain. Il donne pourtant une indication pratique. La question que Jésus pose à la fin fait référence à l’acte, à l’œuvre au concret. Ce que le docteur de la loi mettait dans la hauteur des idées, Jésus le faisait descendre sur le terrain des actions concrètes. La seule idée n’aura aucune valeur si elle n’arrive pas à transformer notre vie.

Parfois, nous agissons de la même manière que ce docteur de la loi, nous avons une grande connaissance des principes, mais qu’il nous est difficile de les appliquer à la vie quotidienne !

«  Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte  » , nous dit la première lecture de ce dimanche, le livre du Deutéronome (Dt 30, 10-14).  «  Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Méditons maintenant quelques aspects de la parabole du bon samaritain. « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho », le chemin entre les deux villes était en effet une descente de 1000 mètres (Jéricho se trouve à 350 mètres sous le niveau de la mer). Le chemin était solitaire et rocheux, formé par des ravins, où tout au long de ses 27 km les voyageurs risquaient de se retrouver avec des bandits comme le personnage de la parabole. Les vols et les assassinats étaient si nombreux, qu’une partie du chemin avait était appelée « Montée rouge » à cause du sang versé à cet endroit.

Ancien Chemin de Jérusalem à Jéricho

Comme beaucoup d’autres, l’homme de la parabole a aussi été victime d’un vol, en plus du fait que les bandits l’ont laissé à moitié mort.

Jéricho était aussi une ville sacerdotale ; et pour cette raison, les hommes occupés du culte à Jérusalem y habitaient avec leur famille, et pour cette raison nous voyons un prêtre et un lévite descendre aussi par le même chemin. Le Seigneur veut remarquer dans les deux cas l’attitude de ces membres éminents de la religion, soit le prêtre, soit celui qui aidait le culte de Dieu, passent tous les deux « de l’autre côté », ils évitent se confronter avec la situation. Notre Seigneur ne donne pas la raison de leur conduite ; il se peut qu’ils n’aient pas voulu, soupçonnant sa mort, s’approcher d’un cadavre ; ou bien ils croyaient que cela étaient un piège pour eux. En tout cas, ils agissent en vue de leurs intérêts et non en raison de la compassion qu’ils devaient avoir pour ce misérable.

Le troisième à passer est un samaritain, ennemi par race du peuple juif, pour le docteur de la loi et les autres qui écoutaient la parabole, il serait inimaginable qu’une telle personne puisse aider ce pauvre malheureux.

Mais c’est lui, l’unique à en avoir compassion. Il s’approche et panse ses blessures. Les riches donnent de l’aumône en jetant la monnaie; ce samaritain, par contre, vient s’abaisser, il enlève toute distance. 

Selon Hippocrate, père de la médecine, l’huile et le vin étaient les éléments premiers pour soigner une blessure, l’huile calme la douleur et le vin aide à désinfecter les plaies.

Le samaritain le fait monter sur sa propre monture et l’amène dans une auberge, donnant d’abord son temps, parce qu’il est resté auprès de lui ; mais s’assurant à son départ que quelqu’un puisse compléter son geste de charité, payant la quantité de deux journée de travail à l’aubergiste.

L’exemple de ce samaritain est tellement sublime que les pères de l’Eglise, de façon unanime, ont vu dans cette parabole une image du mystère de l’Incarnation : l’humanité tout entière glisse blessée au bord du chemin vers la vie éternelle, les voleurs, selon saint Augustin, le diable et ses anges, l’ont dépouillée de la grâce et elle est incapable avec ses seules forces de parvenir à la santé. Jésus, qui a été dans sa vie méprisé parfois avec le nom de samaritain[1], vient vers elle, s’abaisse, s’incline et soigne les blessures par les sacrements et la grâce, la charge sur sa monture (c’est-à-dire qu’ il a pris sur son humanité l’humanité pècheresse, l’amenant à l’Eglise qui pourrait continuer son œuvre pour que l’humanité retrouve la véritable santé.)

Un dernier détail, le docteur de la loi est bien conscient de ce que le samaritain est devenu le véritable prochain du malheureux. Mais l’évangéliste nous montre encore jusqu’où allait son mépris pour cette race à tel point qu’il ne veut pas prononcer le nom détestable de « samaritain », se limitant à dire que le prochain est « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »

Comme nous pouvons le voir dans cette parabole, il se n’agit pas de chercher un prochain mais de « se faire le prochain » de l’autre, c’est-à-dire, venir vers lui pour le secourir. Nous devenons prochains de celui qui est proche et que nous devons aider d’une manière concrète.

Le précepte nous commande d’aimer, la façon d’aimer est très vaste, on peut aimer à travers les gestes de charité, les paroles, la prière ; et pour cela, l’Eglise donne une liste de 14 œuvres de charité, appelées œuvres de miséricorde, 7 spirituelles et 7 corporelles, elles sont les essentielles.

Mais c’est un commandement, et pour cela nous ne pouvons « pas ne pas aimer » le prochain. C’est-à-dire, dans ce monde nous devons être prêts à faire du bien à tous, les vivant et les morts. Si je ne peux le faire avec les gestes, je dois le faire spirituellement avec la prière. Nous ne pouvons pas en revanche, haïr une personne, un groupe, une nation ; ou bien détester du cœur ; ou encore, plus grave, désirer la condamnation éternelle ; nous ne pouvons pas non plus, comme un acte positif de notre volonté, cesser de prier pour quelqu’un, parce que, même notre pire ennemi a besoin de nos prières pour sa conversion, pour qu’il abandonne le mal qu’il fait et puisse désormais faire du bien.  

Si nous ne pouvons voir dans l’autre notre prochain, ce n’est pas une question d’amour ; il s’agit d’un problème de foi, car ma foi est faible pour considérer que Dieu l’a créé à son image, et que mon prochain est appelé comme moi à la vie éternelle ; et surtout que pour avoir cette vie éternelle, le Christ a versé pour lui aussi comme pour chacun de nous jusqu’à sa dernière goutte de Sang.  

Pour conclure, le fait d’« aimer le prochain comme moi-même » implique que l’on doive dépasser l’égoïsme et que, lorsque la charité le demande, on doive même laisser de côté l’amour propre pour servir le prochain.

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus a compris le précepte de l’amour du prochain à travers cet exemple : une religieuse est allée chez un riche lui demander de l’aide pour les enfants orphelins dont elle avait la charge. Après avoir écouté sa demande, le riche la regarde avec mépris et en suite, il crache sur le visage de la religieuse ; avec un grand calme, la religieuse répond : « Cela était pour moi, maintenant donnez-moi l’aumône pour mes enfants »

Que Marie nous aide à vivre une authentique charité envers nos prochains.

P. Luis Martinez IVE.


[1] Les Juifs répliquèrent : « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? »  Jésus répondit : « Non, je n’ai pas de démon. Au contraire, j’honore mon Père, et vous, vous refusez de m’honorer » . (Jn. 8, 48)

“Aie au fond de ton cœur la racine de l’amour”

Lire l’évangile du dimanche XXX (Mt 22, 34-40)

Le Seigneur subit une nouvelle tentative pour le faire tomber dans un piège, en revanche Il donne cette sublime et simple réponse qui fera taire ses ennemis, Il répète avec solennité le grand commandement.

Impossible de ne pas parler ce dimanche de ce grand commandement.

Nous avons appris et nous connaissons les 10 commandements, ce qu’on appelle le Décalogue (dix paroles), alors les dix commandements et tous les préceptes de la vie chrétienne doivent être interprétés et vécus à la lumière de ce double et unique commandement de la charité, plénitude de la Loi : De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes.

Comme dit saint Paul : Le précepte : tu ne commettras pas d’adultère ; tu ne tueras pas ; tu ne voleras pas ; tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en ces mots : tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort (de mal) au prochain. La charité est donc la loi dans sa plénitude (Rm 13, 9-10), aimer c’est accomplir la loi tout entière.

Parmi les premiers livres de la bible, nous trouvons le livre de l’Exode, où Dieu révèle à Moïse sur le mont Sinaï, les dix commandements : Il les a écrits ” de son Doigt ” (Ex 31, 18 ; Dt 5, 22), Il les a écrits sur deux tables de pierre qu’Il donna à Moïse” (Dt 5, 22). C’est pourquoi ces deux tables sont appelées ” le Témoignage ” (Ex 25, 16). Ces ” tables du Témoignage ” (Ex 31, 18 ; 32, 15 ; 34, 29) doivent être déposées dans ” l’arche de l’Alliance” (Ex 25, 16 ; 40, 1-2). Elles étaient le symbole de l’Alliance de Dieu avec son Peuple.

En effet, avant d’être proclamés par Dieu sur le mont Sinaï, les 10 commandements étaient déjà écrits dans le cœur de l’homme ; c’est-à-dire qu’ils sont l’expression de cette loi qu’on appelle « naturelle ».

Les 10 commandements mettent en lumière les devoirs essentiels, et donc indirectement, les droits fondamentaux de la personne humaine.

Mont Sinaï

Irénée enseignait « Dès le commencement, Dieu avait enraciné dans le cœur des hommes les préceptes de la loi naturelle. Il se contenta d’abord de les leur rappeler. Ce fut le Décalogue (S. Irénée, hær. 4, 15, 1). » Aussi Saint Paul disait que les païens avaient la loi écrite dans leurs cœurs (Ro. 2,15).

Alors, on peut dire : S’ils étaient déjà écrits dans notre cœur, il n’y avait pas besoin de les révéler.

L’humanité touchée par le péché avait besoin de cette révélation. « Une explication plénière des commandements du Décalogue était nécessaire dans l’état de péché à cause de l’obscurcissement de la lumière de la raison et de la déviation de la volonté (S. Bonaventure, sent. 4, 37, 1, 3) ».

Mais, certains ne comprennent pas pourquoi Dieu veut nous commander l’amour, « Il ne peut pas obliger l’amour ! »

La réponse adéquate c’est que Dieu ne nous enlève pas la liberté pour l’aimer ou ne pas l’aimer, plutôt ce qu’Il nous indique, dans sa Miséricorde, c’est le chemin, le bon chemin pour découvrir l’amour authentique et trouver la vraie liberté. Ecoutons ces profondes paroles du pape Saint Jean Paul II : « Les Dix Commandements nous ouvrent l’unique avenir véritablement humain et cela parce qu’ils ne sont pas imposés de façon arbitraire par un Dieu tyrannique. Le Seigneur les a écrits sur la pierre, mais il les a gravés avant tout dans chaque cœur humain comme loi morale universelle valable et actuelle en tout lieu et en tout temps. Cette loi empêche que l’égoïsme et que la haine, le mensonge et le mépris ne détruisent la personne humaine. Les Dix Commandements, avec leur rappel constant à la divine Alliance, mettent en lumière le fait que le Seigneur est notre Dieu unique et que tout autre divinité est fausse et finit par réduire en esclavage l’être humain, le conduisant à la perte de sa dignité humaine » finissait le saint pape.

La loi du Sinaï est une loi qui cherche la liberté de la personne, mais pour qu’elle soit libre il faut d’abord lui indiquer le bon chemin, lui donner une protection contre le mal, la loi poursuit aussi l’objectif de faire que chacun de nous sache utiliser sa propre liberté pour ne pas faire du mal aux autres. Saint Jean de la Croix disait : « pour le juste, il n’y a pas de loi, parce que l’amour est sa loi ». Celui qui sait aimer, celui qui aime véritablement, cherche habituellement à faire la volonté de Dieu, il sait aussi  chercher où se trouve la vraie joie.

Aussi Saint Augustin avait cette phrase audacieuse : « Aime et fais ce que tu veux ».

Si nous revenons au texte de l’évangile, nous devons comprendre l’unité qui existe dans les deux commandements, c’est le Seigneur qui nous montre cela, Il n’attend pas une autre question, Il continue sa réponse pour montrer que cette union est très intime.

Les dix commandements sont un tout indissociable, nous ne pouvons pas le diviser : et cela est très important, parce que parfois, l’on voudrait rester tranquille en disant « j’accomplis bien tel ou tel commandement » ou bien une bonne partie des dix, mais le Seigneur n’accepte pas la moitié ou la grande partie, l’amour doit être total : Les deux Tables s’éclairent mutuellement ; elles forment une unité organique. Transgresser un commandement, c’est transgresser aussi tous les autres (cf. Jc 2, 10-11). On ne peut honorer autrui sans bénir Dieu son Créateur (c’est la philanthropie sans Dieu). Ou bien, on ne saurait adorer Dieu sans aimer tous les hommes ses créatures. Le Décalogue unifie la vie théologale et la vie sociale de l’homme, on ne peut pas séparer ce qui est un chez l’être l’humain.

Une autre question : comment aimer mon prochain qui est parfois difficile à aimer ? Je peux aimer celui vers qui je sens un profond rejet parce qu’il m’a fait du mal ?

Il faut bien distinguer les deux sphères de l’âme, la sphère spirituelle et celle du sensible (sentimentale). Et l’on recourt encore une fois au saint Pape Jean Paul II : « L’amour authentique ce n’est pas un vague sentiment ni même une passion aveugle, non plus. C’est une attitude intérieure (de l’âme) qui compromet tout l’être humain. Il s’agit de regarder l’autre non pour s’en servir , mais pour le servir. C’est la capacité de se réjouir avec celui qui est dans la joie et de souffrir avec celui qui souffre. C’est partager ce que je possède pour que personne ne soit privé du nécessaire. Dans un mot, l’amour est le don de soi-même. Cet amour qui constitue le grand message du christianisme, se trouve toujours au pied de la croix, devant l’image émouvante du Fils de Dieu incarné qui s’offre en sacrifice pour l’homme (Angélus, 13/02/94).

Pour finir, l’unique amour, l’amour authentique, provient de Dieu, il est imprégné de charité et bienveillance et il est loin de tout égoïsme, et l’amour trouve son but et son accomplissement en Dieu. Nous allons finir avec cette citation Saint Augustin, dont nous avons déjà cité la première partie, mais ensuite le saint explicite comment doit se concrétiser cet amour en nous : «Aime et fais ce que tu veux : Si tu te tais, tais-toi par amour, si tu parles, parle par amour, si tu corriges, corrige par amour, si tu pardonnes, pardonne par amour. Aie au fond du cœur la racine de l’amour : de cette racine, rien ne peut sortir de mauvais. »

P. Luis Martinez V. E.

Institut du Verbe Incarné