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Apôtre des touareg

Nous retrouvons à la fin d’avril 1909 le Père de Foucauld à Tamanrasset, après une halte à son ermitage de Beni-Abbès, où il passa le temps pascal.

Cet ermitage a été un peu agrandi, pendant son absence, par ses amis, qui ont même fait apporter dans « sa maison » un lit de camp. Il se remet, avec la même ardeur que par le passé, à ses travaux de langue tamacheq, ayant hâte de les achever, « pour travailler plus directement au but unique : voir davantage les personnes et donner plus de temps à la prière et aux lectures religieuses. »

Cette idée d’évangélisation progressive, qui n’a jamais cessé d’être la sienne et d’inspirer ses actes, le porte à inventer, pour ses pauvres Sahariens, quelques formules de prière, il soumet au Père Guérin un projet de chapelet simplifié, à l’usage des infidèles. Ils diraient, au commencement, l’acte de charité, puis en n’importe quelle langue, sur les petits grains : « Mon Dieu, je vous aime ! » et sur les gros grains : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur. » « Jugeriez-vous bon, conclut-il, de demander des indulgences pour ce chapelet très simple, qui est bon à dire aussi pour les chrétiens ? »

Laperrine fait un séjour au Hoggar. Il fait, avec son ami le Père de Foucauld, le tour de l’Ahaggar, de manière à voir les principaux cantons habités. Cette fois, il avait résolu de recenser les guerriers Hoggar, de passer en revue les troupes disponibles contre les Azdjer, et il avait fait distribuer des fusils du modèle 1874. Preuve de confiance et gageure tout ensemble.

Moussa ag Amastane avait ordonné une revue de ses guerriers dans la haute vallée de l’oued Tmémeri. Au jour et à l’heure convenus, Laperrine se trouvait au sommet d’un mamelon, avec trois officiers, le Père de Foucauld et quatre ordonnances. Près du chef français, on avait placé le tambour de guerre, le « tebbel », qui donne le signal de l’appel aux armes.

D’une vallée voisine, où il avait convoqué ses guerriers, Moussa ag Amastane commençait à faire passer ses troupes dans la plaine de Tmereri. Entre les arbres, on vit briller les armes, on vit des boucliers, les silhouettes des premiers combattants, haut perchés, et les têtes en mouvement des méhari. Alors, le colonel fit battre le tocsin, et la poussière s’éleva entre les éthels, et 525 méharistes de Moussa s’élancèrent vers le grand chef de France immobile et secrètement enthousiaste.

« L’apprivoisement » marche à grands pas. Le Père de Foucauld en rapporte l’honneur aux officiers ; nous savons qu’il eut, dans ce commencement de civilisation, une part très considérable. Pour connaître dans le détail la vie quotidienne de l’ermite, et les choses qu’il ne raconte pas, nous avons eu quelques pages du Frère Michel, hôte passager de Beni-Âbbès. Nous aurons pour nous peindre la vie à Tamanrasset, les notes qu’a bien voulu me remettre le major Robert Hérisson, et qui se rapportent aux années 1909 et 1910.

Le docteur Hérisson a séjourné au Hoggar, pendant de longs mois, comme aide-major attaché au poste de Motylinski, et chargé de mission médicale parmi les tribus touareg. Lui aussi, et dans l’ordre scientifique, il a été l’un des agents précieux du système « d’apprivoisement » imaginé par Laperrine. Ce dernier lui avait donné l’ordre de se mettre à la disposition du Père de Foucauld, de recevoir de celui-ci des instructions sur la manière d’agir vis-à-vis des Touareg, de lui demander, notamment, dans quelles tribus, d’accord avec Moussa ag Amastane, il convenait d’abord de faire des vaccinations et de donner des soins médicaux.

« J’abordai le Père de Foucauld avec curiosité et une certaine réserve, sachant qu’il allait être « mon instructeur ».

« Je vis un homme d’apparence chétive au premier aspect, d’une cinquantaine d’années, simple, modeste. Malgré son habit, rappelant celui des Pères Blancs que j’avais vus à Ouargla, rien de monastique dans le geste, dans l’attitude. Rien de militaire non plus. Sous une très grande affabilité, simplicité, humilité de cœur, la courtoisie, la finesse, la délicatesse de l’homme du monde. Bien qu’il parût mal vêtu, sans aucun souci d’élégance, et qu’il fût d’un abord très facile pour tous, ouvriers français, brigadiers indigènes, la vivacité de son regard, sa profondeur, la hauteur de son front, l’expression de son intelligence en faisaient « quelqu’un ». Il était de taille au-dessous de la moyenne ; il paraissait, au premier aspect, peu de chose, mais j’eus vite l’impression que le Père de Foucauld était une grande intelligence, un cœur sensible, délicat… Il me fut très sympathique. Je me sentis attiré vers lui.

« Je vis qu’il était adoré de tous les Français qui le connaissaient déjà, et qu’il y avait même, chez les sous-officiers, artisans, une certaine fierté de pouvoir causer avec le Père de Foucauld et correspondre par lettre avec lui, aussi simplement, aussi familièrement qu’avec un de leurs vieux camarades.

« Le Père de Foucauld était l’âme du Hoggar. Le colonel Laperrine ne faisait rien sans prendre son avis, et Moussa ag Amastane agissait de même.

« Les indigènes avaient une telle estime pour lui qu’ils le prenaient pour juge. J’ai assisté, un matin, à cette scène fort curieuse. Il était devant sa porte, un peu incliné vers la terre, vêtu de blanc ; devant lui, au premier plan, deux immenses Touareg, vêtus de noir, le visage voilé par le litham, en grande tenue cérémonieuse, l’épée au côté, le poignard à l’avant-bras gauche, la lance dans la main droite ; derrière, d’autres Touareg, quatre ou cinq, accroupis, témoins ou auditeurs. Il s’agissait d’une histoire de vol de chameaux, et de coups donnés au nègre, esclave du propriétaire et gardien du troupeau.

« L’un accusait, l’autre niait. Tous deux avaient cette attitude emphatique, théâtrale, des Hoggar ; le geste impérieux, la voix martelée, mais assourdie par le litham qui leur faisait comme un léger bâillon.

« Finalement, on apportait un Coran, et l’accusé protestait de son innocence, en jurant sur le Coran devant le Père de Foucauld. »

Lorsque Laperrine était à Tamanrasset, le Père de Foucauld prenait ses repas sous la tente ou à l’ombre d’un arbre, avec lui, avec le docteur Hérisson et avec tous les Français du voisinage, sous-officiers, armurier, menuisier.

« Pendant les tournées, il venait avec un domestique nègre et un chameau de louage, sans tente, sans lit de camp… Il prenait souvent un autre chemin que nous, encore inexploré. Il arrivait souvent avec des petits bouts de papier pleins de notes et de croquis, tout petits, ruais très nets, comme ceux de son exploration au Maroc, et il remettait tout cela au colonel…

« Le colonel se servait de lui comme interprète… Le Père s’expliquait parfaitement en langue targuie… Les Touareg disaient : « Il connaît notre langue mieux que nous-mêmes… » Sa valeur morale était si réputée et si hautement estimée que tout ce qui se disait par lui prenait plus de poids. »

Le manuscrit du docteur Hérisson se termine par ces trois lignes :

« Le Père de Foucauld, contrairement à ce qui se dit des hommes célèbres, grandissait démesurément quand on le voyait tous les jours et de près. »

Cette opinion est d’autant plus frappante que le docteur Hérisson, de religion protestante, pouvait ne pas juger tout à fait comme un catholique l’action du religieux.

Le Père de Foucauld pense maintenant à étendre son domaine d’apostolat vers la région centrale du Hoggar et forme le plan de faire construire un petit ermitage pour deux moines à 60 kilomètres de Tamanrasset. Ce sera, au cœur des plus hautes montagnes de l’Ahaggar, Asekrem. L’idée du Père était de partager son temps entre ces deux centres.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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L’homme du bien

Le jour de la Pentecôte, 3 juin 1906, Motylinski arrive, « très bon cœur, écrit le Père de Foucauld, qui contribuera à nous faire des amis des Touareg ». Et Motylinsky accepte de répondre la messe. « Le bon Dieu l’a envoyé ici juste à point pour me permettre de continuer à la dire. »

Ce séjour de M. Motylinski au Hoggar dura trois mois, pendant lesquels les travaux de linguistique firent de grands progrès. Au début de septembre, les deux amis partirent pour le « Nord », qu’ici nous appelons l’extrême-sud oranais. Le Père de Foucauld voulait revoir Beni-Abbès. Il y trouva un accueil auquel, modestement, il ne s’attendait pas. « J’ai été très content de ce que j’ai trouvé à Beni-Abbès : les Français, parfaits pour moi, au-delà de toute expression, et les indigènes de la Saoura bien au-delà de tout espoir. » Ce fut un voyage très rapide ; le Père de Foucauld, que Motylinski avait quitté à El-Goléa, – direction Ghardaïa et Biskra, – remonta encore au Nord, passa quelques jours à Maison-Carrée, près du Père Guérin et de ses amis les Pères Blancs, puis revint en hâte vers le Hoggar. « Le Hoggar est encore si neuf, disait-il, si peu fait à notre présence, que je crois bien désirable de m’en absenter le moins longtemps possible. » Et il repartit d’Alger le 10 décembre, avec l’intention de passer quelques semaines à Beni-Abbès, puis de piquer au Sud et de regagner Tamanrasset.

Un compagnon, breton, fils de pêcheur, le Frère Michel, revenait avec lui, croyant avoir trouvé sa voie en suivant l’ermite au désert après avoir écouté les récits de son apostolat. Ils redescendirent par Aïn-Sefra et Colomb-Béchar, en s’arrêtant vingt-quatre heures à Beni-Ounif. Certains êtres ont un pouvoir mystérieux : ils passent, et celui qui les a seulement aperçus, touchés, entendus un instant, ne peut plus les oublier. A plus de treize ans de distance, au printemps de 1920, j’ai retrouvé très vivant, à Figuig, le souvenir de la visite du Père de Foucauld. Un des soldats du maghzen, un cavalier magnifique dans son costume de haute couleur, un homme au visage grave et doux, que j’interrogeais, m’a répondu :

– Tu veux parler du marabout chrétien ? Oui, je me le rappelle.

– Qu’as-tu pensé de lui ?

– Ce que tout le monde pensait : c’était l’homme du bien.

Le compagnon du Père de Foucauld a écrit moins laconiquement ses impressions. Elles font bien connaître la vie du Père, soit pendant la marche dans le désert, soit à Béni-Abbés. J’en extrais quelques passages :

« Nous quittons Colomb-Béchar, point terminus de la voie ferrée, escortés de cinq ou six goumiers commandés par un sergent… Après trois jours de marche, nous arrivons à Beni-Abbès, où le Père avait établi ce qu’il appelait son premier ermitage… C’était un bien modeste couvent, construit en terre et en bois, comme toutes les cabanes du pays. Les cellules au nombre de sept ou huit, destinées aux futurs religieux, étaient si basses qu’un homme de taille ordinaire atteignait le plafond en élevant la main un peu au-dessus de sa tête, si étroites qu’en étendant les bras en forme de croix on pouvait toucher la muraille à droite et à gauche. Point de lit, point de siège, point de table, point de prie-Dieu pour s’agenouiller. On devait coucher tout habillé sur une natte de palmier étendue par terre. Dans la chapelle, un autel bien simple et deux prie-Dieu. On devait donc, pendant les longs offices et les exercices de piété de la journée et de la nuit, se tenir debout ou à genoux, ou assis sur des nattes…

Beni-Abbès

« Nous passâmes les fêtes de Noël dans cet ermitage. A la messe de minuit, il y eut une centaine d’assistants, tous officiers, sous-officiers ou soldats… sauf une vieille mulâtresse, très pauvre, complètement aveugle, une belle âme enchâssée dans un vilain corps, que le Père avait baptisée depuis trois ou quatre ans, et qu’il faisait vivre de ses aumônes. Elle consacrait toutes ses journées à la prière, et ne manquait pas de communier toutes les fois que le saint sacrifice de la Messe était offert à Beni-Abbès. Au départ de son bienfaiteur, elle pleurait à chaudes larmes et poussait des cris de douleur.

 « Voici le règlement que nous suivions pendant les dix journées que nous avons passées dans cet ermitage. Comme nous n’avions pas de lampes pour nous éclairer, et qu’il nous fallait économiser la cire et les bougies nécessaires aux longues et fréquentes cérémonies liturgiques, notre lever et notre coucher étaient réglés sur le soleil… Le Père venait me réveiller à la pointe du jour. Comme nous couchions tout habillés, notre toilette était vite terminée… le Père célébrait la sainte messe que je servais… Nous restions en adoration pendant plus de deux heures… Le Père récitait son bréviaire, puis donnait la bénédiction du très Saint-Sacrement… Vers 9 heures, nous allions chacun à notre besogne : mon supérieur s’enfermait dans la sacristie où se trouvaient ses livres et ses manuscrits… A 11 heures avait lieu le repas… Nous nous asseyions sur nos nattes, autour de la casserole, posée à terre, sortant du feu, le Père, notre domestique nègre et moi, et nous mangions dans le plus grand silence, pêchant au plat à l’aide d’une cuillère, buvant de l’eau au même pichet. Le menu était peu varié : tantôt du riz apprêté avec de l’eau et par extraordinaire avec du lait condensé, mélangé parfois de carottes et de navets qui poussent dans le sable du désert, tantôt d’une sorte de marmelade d’un goût assez agréable faite avec de la farine de blé, des dattes écrasées et de l’eau… Au bout d’un quart d’heure… nous allions tous les deux à la chapelle en psalmodiant le Miserere, pour faire une visite au très Saint-Sacrement et la lecture spirituelle en commun. Vers 2 heures, nous retournions chacun à nos occupations… A 6 heures avait lieu le souper, pris de la même façon et expédié avec la même rapidité. Vers 6 heures et demie, nous allions à l’église faire oraison… Le coucher était fixé au crépuscule.

« Après plus d’une semaine de séjour à Béni-Abbés, le 27 décembre 1906 nous continuâmes notre voyage, accompagnés de plusieurs officiers… et de deux soldats indigènes…

« Comme Moïse, je devais seulement voir de loin la terre promise. Déjà assez mal portant au départ d’Alger, je tombai sérieusement malade, un peu plus de deux mois après notre départ de Béni-Abbés… Je dus m’arrêter à In-Salah, et renoncer, à mon grand regret, à la mission des Touareg… »

Le Frère Michel s’en retourna donc vers le Nord, et se fit chartreux. Avec lui partait l’espérance, pour le Père de Foucauld, d’avoir un compagnon, peut-être un successeur.

En même temps le colonel Laperrine, passant à In- Salah, apprend au Père de Foucauld la mort de M. de Motylinski, survenue le 2 mars 1907. Cette peine, et la déception qui l’avait précédée, ne découragent pas l’homme énergique qu’est Frère Charles, mais il songe à la précarité de son œuvre. Il écrira bientôt au Père Voillard (6 mai 1907) : « Je vieillis, et je voudrais voir quelqu’un de meilleur que moi me remplaçant à Tamanrasset, un autre meilleur que moi installé à Beni-Abbès, de manière que Jésus continue à résider en ces deux lieux, et que les âmes y reçoivent de plus en plus. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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