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Laissons la lumière de Dieu pénétrer dans nos vies

La Purification de la mémoire

Évangile du deuxième dimanche de Carême C (Lc 9, 28b-36)

L’Eglise a depuis longtemps consacré le deuxième dimanche de Carême à méditer le mystère de la Transfiguration du Seigneur. Le Seigneur donne une vision anticipée, un avant-goût de ce que sera son Triomphe.

Il est intéressant de situer temporellement le moment où Jésus réalise ce prodige de la Transfiguration.

Quelques jours avant, Saint Pierre avait fait sa profession de foi : « Tu es le Christ, le Fils de Dieu vivant ». C’est à partir de ce jour que Notre Seigneur ” commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir (…) être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter ” (Mt 16, 21) : mais comme nous le savons, Pierre refuse cette annonce (cf. Mt 16, 22-23) et les autres disciples ne la comprennent pas davantage (cf. Mt 17, 23 ; Lc 9, 45). C’est dans ce contexte que se situe l’épisode mystérieux de la Transfiguration de Jésus (cf. Mt 17, 1-8 par. ; 2 P 1, 16-18), comme nous le décrit l’évangile sur une haute montagne, devant trois témoins qu’il a choisis : Pierre, Jacques et Jean. Le visage et les vêtements de Jésus deviennent fulgurants de lumière, Moïse et Elie apparaissent, lui ” parlant de son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem “ (Lc 9, 31). Une nuée les couvre et une voix du ciel dit : ” Celui-ci est mon Fils, mon Élu ; écoutez-le ” (Lc 9, 35).

Pour un instant, Jésus montre sa gloire divine, confirmant ainsi la confession que saint Pierre avait réalisée quelques jours avant. Il montre aussi que, pour ” entrer dans sa gloire ” (Lc 24, 26), il doit passer par la Croix à Jérusalem. Moïse et Elie avaient vu de leur vivant la gloire de Dieu sur la Montagne ; et la Loi et les prophètes (qu’ils représentent) avaient annoncé les souffrances du Messie (cf. Lc 24, 27). La passion de Jésus est bien la volonté du Père : le Fils agit en Serviteur de Dieu (cf. Is 42, 1). L’évangile dit encore qu’au moment où Pierre parle, presque à la fin de la vision les trois disciples pénétrèrent dans une nuée. La nuée indique la présence de l’Esprit Saint : ” Toute la Trinité apparut : le Père dans la voix, le Fils dans l’homme, l’Esprit dans la nuée lumineuse ” (S. Thomas d’A., s. th. 3, 45, 4, ad 2). Une très belle hymne de la liturgie byzantine chante en décrivant le mystère :

« Tu t’es transfiguré sur la montagne, et, autant qu’ils en étaient capables, tes disciples ont contemplé ta Gloire, Christ Dieu afin que lorsqu’ils Te verraient crucifié, ils comprennent que Ta passion était volontaire et qu’ils annoncent au monde que Tu es vraiment le rayonnement du Père » (cf. Cat. Egl. Cat. 554, 555).

Ainsi, cet épisode de la Transfiguration a aussi comme but que nous chrétiens, nous ne soyons pas découragés lorsque nous rencontrons la croix dans nos vies, que nous comprenions, nous aussi, que c’est à travers la croix et la passion que nous arrivons à la Gloire.

Pour que nous soyons aussi transfigurés comme le Christ dans la vie éternelle, il faut que nous transfigurions notre vie à la ressemblance de la sienne. Cela se fait à travers la vie de la grâce qui nous vient à travers les sacrements. Mais aussi par notre conversion, et la conversion ne signifie pas un moment, notre conversion dure toute une vie ; à chaque moment où nous décidons de faire un pas dans notre vie spirituelle, cela est une conversion. En définitive, conversion veut dire vouloir imiter le Christ un peu plus chaque jour, que la vie de Christ imprègne ma vie et que je devienne un autre Christ dans ma vie, c’est l’origine du mot « chrétien », « autre christ ».

Dans ce processus, il faut que ma vie soit aussi transfigurée totalement par la grâce, surtout ces blessures qui sont présentes parfois dans nos cœurs, et qui n’ont pas été encore guéries, plutôt pour faire rapport avec l’évangile de ce dimanche, blessures qui n’ont pas été transfigurées.

Lorsque quelqu’un nous a blessés, la loi chrétienne nous demande le pardon. Alors, le pardon doit aussi faire changer en nous la façon dont nous nous souvenons du passé, surtout de la personne, du moment ou de la situation qui a causé une blessure dans notre âme.

Pardonner requiert trois moments en moi : en premier, prendre la décision de pardonner (vouloir pardonner); deuxièmement demander la grâce de pouvoir pardonner (le pardon est en définitive un don de Dieu) et enfin, ré-élaborer la mémoire de mes blessures.

C’est de ce dernier moment dont nous parlerons ce dimanche. Nous devons dire d’abord, que nous ne pouvons pas supprimer la mémoire et que parfois si l’on essaie de le faire cela peut être nocif pour notre santé spirituelle, psychologique et parfois physique même. 

Mais nous pouvons et nous devons en revanche la réviser et la modifier pour ré-élaborer ses contenus. On ne peut pas nier ce qui s’est passé et qui nous a blessés, faisant comme si cela n’avait jamais existé et ne m’avait pas fait souffrir.

Il s’agit d’une lecture plus profonde de ces situations de douleur et de souffrance,   à la lumière de Dieu et de sa Providence, un souvenir transfiguré de mon passé.

Le pardon sera donc un long processus de maturation en moi, de reconnaissance de la réalité, la gratitude de dons reçus de Dieu et d’autres éléments. Cela implique aussi un travail  spirituel, ou l’aide de quelqu’un qui puisse le faire, un directeur spirituel par exemple.

La bible nous donne quelques exemples, nous allons en choisir deux. D’abord le patriarche Joseph, fils de Jacob. Joseph était le préféré de son père. Ses frères, jaloux de lui sont arrivés à le haïr et désirer sa mort. Ruben, l’un d’entre eux a pris sa défense et au lieu de le tuer, a proposé de le vendre comme esclave. Le jeune Joseph, un enfant encore peut-être, a fini en Egypte.

Mais les chemins de la Providence Divine ont fait que d’esclave, il est devenu conseiller du Pharaon. C’est dans cette circonstance que ses frères arrivent eux aussi en Egypte, comme mendiants de nourriture, eux qui croyaient leur frère mort. Et ils trouvent que leur vie ou leur mort dépend maintenant de cet homme. Joseph avait reçu, dans son âme des blessures qui avaient rendu sa vie dure pour de nombreuses années ; pour certains, cela aurait été le moment de la vengeance… Pourtant, selon  le livre de la Genèse, Joseph dit simplement à ses frères lorsqu’il révèle sa véritable identité : « Maintenant ne vous affligez pas, et ne soyez pas tourmentés de m’avoir vendu, car c’est pour vous conserver la vie que Dieu m’a envoyé ici avant vous ». Il ne change pas la réalité : « vous m’avez vendu », mais il découvre le sens providentiel de son sort : « c’est pour vous conserver la vie que Dieu m’a envoyé ici avant vous »

Le deuxième exemple c’est la parabole du Fils prodigue. Lorsque le père plein de bonté reçoit son fils qui retourne avec honte à la maison, il ne déguise pas les faits de son fils : le père ne dit pas « je pensais que tu agissais bien, que tu ne savais pas ce que tu faisais », il ne dit pas non plus « ici rien ne s’est passé » ou « faisons comme si cela n’était jamais arrivé ». Le père dit avec toute clarté : « mon fils était mort », c’est-à-dire qu’il reconnaît son départ, une sorte de mort pour lui et la douleur que cela lui a causé. Mais bientôt il revient avec une nouvelle lumière : « mais il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ».

Il ne s’agit pas du seul retour, il y a la résurrection qui a transformé la personne. Le jeune ne revient pas rebelle, insensible à la douleur du père, égoïste et orgueilleux. C’est une autre personne, il a du s’humilier, et il a appris ce que veut dire de faire souffrir quelqu’un. Pour cela il demande pardon et comme un mendiant sollicite même la dernière place chez son père. L’enfant qui revient est supérieur à celui qui est parti. Le père voit aussi le résultat de ce qui a fait tant de douleur et de souffrance dans son cœur : son fils est finalement ressuscité.

Ces deux exemples nous montrent comment ces faits douloureux sont devenus un motif de maturation spirituelle. Tout mal peut être transformé en un bien supérieur. Saint Paul dit qu’un mal peut être vaincu par un bien plus grand : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien »(Ro 12, 21).

Ainsi, tous les maux et les situations qui nous ont fait souffrir, même le plus grand mal qui est le péché peuvent être une occasion d’autres biens. Biens qui n’ont pas été voulus par celui qui a fait le mal, mais il est certain que ces maux ont été permis par Dieu en référence  à un bien supérieur. 

Guérir notre mémoire sans la supprimer c’est regarder sans peur (mais pas sans souffrance) ce qui nous a fait mal (et nous fait encore !) et qui nous a humilié ( et nous humilie encore, peut-être !) et le voir à la lumière d’un bien postérieur , ou qui s’apprête à arriver en cette vie ou certainement dans l’Autre ; ou bien qui est en train d’arriver lorsqu’on essaie de le regarder d’une nouvelle façon, avec foi.

Laissons  la lumière de Dieu pénétrer dans nos vies et les transfigurer.

La Transfiguration nous donne un avant-goût de la glorieuse venue du Christ ” qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire ” (Ph 3, 21). Mais elle nous rappelle aussi qu’” il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu ” (Ac 14, 22) (Cat. Egl. Cat. 556) .

Que Marie, elle qui est passée par la Croix et la douleur de voir son Fils donner sa vie, nous donne la grâce de vivre comme ressuscités avec son Fils.

P. Luis Martinez IVE.

“Pardonnez…”

La grâce du pardon

Lire l’évangile du dimanche VII du temps ordinaire, année C ( Lc. 6, 27-38)

« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Avec ces paroles commence l’évangile de ce dimanche, « à vous qui m’écoutez », c’est-à-dire à ceux qui sont prêts à écouter le Seigneur, à être vraiment ses disciples, Il leur donne un commandement uniquement chrétien : l’amour envers les ennemis, ceux qui nous ont fait du mal, qui nous font peut-être du mal, mais aussi ceux qui nous feront du mal.

Aimer les ennemis, c’est ne pas faire ce qu’ils nous font, ne pas payer avec la même monnaie, ne pas utiliser la vengeance ; aimer les ennemis signifie pardonner ; même aller au-delà, aimer ceux qui nous font du mal signifie être bienveillant (vouloir le bien) envers eux, et pour cela le Seigneur donne toutes ces images qui montrent une générosité, mais ce sont des images qui surprenaient ses disciples, et nous surprennent nous aussi : « comment aller jusqu’à là avec l’amour de nos ennemis ? »

Il faut dire qu’il n’y a aucun autre commandement qui ait causé autant de discussion et de polémique dans l’histoire. Mais pour pouvoir l’accomplir nous devons d’abord le comprendre.

En grec, il y a trois mots différents que nous traduisons par le mot « amour » : le premier c’est « eros », qui désigne l’amour passionné, mais aussi l’amour seulement sensible, instinctif ; le deuxième c’est «philia » (amour d’amitié), l’amour pour les êtres chers : les amis, la famille, c’est aussi l’amour d’affection ; or le Seigneur dans l’évangile n’utilise pas ces deux termes pour désigner l’amour mais plutôt un troisième : « agapè », c’est celui  généralement utilisé aussi par les autres auteurs du Nouveau Testament en parlant d’amour envers les autres (saint Paul, saint Jean).

Agapè ou bien son verbe dérivé, signifie un élan actif, une impulsion de bienveillance envers une autre personne, un effort de la volonté. Cela veut dire qu’avec cet amour je vais désirer le meilleur pour l’autre, je vais me proposer d’être aimable et bon envers lui, sans me soucier qu’il me fasse du bien ou du mal.

C’est dire qu’avec l’amour « éros » nous sommes comme amenés à aimer quelqu’un, l’on dit : « un tel est tombé amoureux », cela signifie qu’il n’est pas maître de cela, qu’il n’a pas pu l’éviter. Dans l’amour « philia », généralement nous aimons facilement, soit nos amis, soit nos familles, il n’y a pas un grand effort à faire.

Dans l’amour envers nos ennemis, ce n’est pas le cœur qui nous pousse, mais la volonté qui pousse le cœur et la personne tout entière. L’amour d’agapè implique une motivation, et pour être plus précis, la volonté est aussi mue par la grâce de Dieu, c’est par la grâce du Christ que nous pouvons aimer de cette manière, et pour cela ce genre d’amour est propre aux chrétiens, des disciples qui veulent vraiment écouter leur Seigneur.

Mais il y a encore d’autres aspects à souligner, et qui se montrent évidents dans l’évangile d’aujourd’hui :

La morale chrétienne est plutôt positive. C’est-à-dire qu’elle ne consiste pas trop à « ne pas faire de choses », elle consiste plutôt à les faire, la morale nous oblige à faire, à agir, à vivre les vertus. Notre Seigneur nous commande de faire (et nous, d’abord !) ce que nous voudrions que les autres fassent pour nous : « Aimez vos ennemis, faites du bien, souhaitez du bien, priez, donne à quiconque te demande… Soyez miséricordieux », il y a beaucoup plus de positif que de négatif dans ce que le Seigneur commande.

Mais nous avons aussi l’aspect de la mesure : comment mesurer le bien que je dois faire? Souvent les gens prétendent être bien « comme les autres ». Mais il ne s’agit pas de nous comparer aux autres, il faut plutôt nous comparer avec Dieu, car avoir les autres comme étalon sera toujours facile, mais nous comparer à la mesure dont Dieu fait le bien impliquera toujours un effort, un défi et nous serons toujours en manque.

Quelle est alors la finalité que les chrétiens poursuivent en agissant de cette manière? Le Seigneur nous le dit encore dans l’évangile : « et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ». Nous devenons semblables au Père, qui fait tomber la pluie sur les justes et les injustes. Qui est Bon avec celui qui lui obéit mais aussi avec celui qui blesse son amour. L’amour de Dieu ne fait pas de distinction, il embrasse également le juste et le pécheur.

Alors, aimer ceux qui nous font du mal ou qui nous ont fait du mal, réclame aussi le pardon, pardonner l’offense infligée par quelqu’un, ce qui parfois et souvent même demande tout un travail spirituel, du temps et la grâce de Dieu qui guérit ces blessures.

Comment définir maintenant le pardon ?

Disons d’abord ce que n’est pas le pardon :

Ce n’est pas avoir une attitude indifférente envers l’autre qui m’a fait du mal. Non plus effacer cette personne de ma mémoire et de ma vie, faire comme si elle n’existait pas, ou bien n’avait jamais existé. Alors, « ne pas conserver la rancune », c’est déjà un pas, mais ce n’est pas tout.

Pardonner ne signifie pas dire seulement « je te pardonne », parole qui est parfois chargée de mépris pour l’autre personne.

Nous ne devons pas pardonner pour la seule finalité d’être à l’aise, dans la tranquillité de conscience, il est vrai que cela peut nous aider, mais le pardon ça n’est pas encore cela.

« Pardonner » ce n’est pas excuser l’offenseur ou l’agresseur lorsqu’il a vraiment mal agi contre nous. Au contraire, il est nécessaire de reconnaître que ce qui s’est passé était mauvais, et ne devrait pas se reproduire dans la vie de quiconque.

Il ne s’agit pas de supprimer les mauvais souvenirs, mais au contraire de guérir notre mémoire.

Le fait d’accepter avec un regard réaliste ce qui est arrivé c’est quelque chose mais ce n’est pas encore le pardon.

Ce n’est pas non plus cesser d’être en colère ou cesser de haïr le coupable, parce qu’il faudrait apprendre à regarder encore d’une autre façon celui qui m’a blessé.

Finalement le pardon n’est pas non plus la réconciliation avec l’agresseur. Il y a une relation très étroite, il est vrai. Mais, le pardon peut toujours exister sans qu’il y ait une totale réconciliation. Parce que la réconciliation implique que les deux parties se demandent le pardon, chose illogique lorsqu’il s’agit de la personne qui a été blessée, et cela devient impossible si l’offenseur n’est plus dans ce monde…

Nous devons dire que le pardon signifie :

  1. Abandonner le ressentiment que nous avons envers celui qui nous a offensé ou blessé injustement.
  2. Renoncer à la revanche, c’est-à-dire, d’un côté la vengeance ou d’un autre côté, plutôt positif renoncer librement à la réparation à laquelle nous avons tous le droit selon la justice humaine si l’injustice était réelle et objective : « à qui prend ton bien, ne le réclame pas ».
  3. Il s’agit de faire l’effort de répondre dans le cœur avec bienveillance envers celui qui a commis la faute, c’est-à-dire avec compassion, générosité et amour. « Soyez miséricordieux… »

Il faut reconnaître qu’abandonner le ressentiment est très difficile, comme il est difficile d’accomplir les deux autres pas du pardon, et pour cela nous devons dire que l’unique chemin pour guérir complètement le ressentiment est de comprendre le pardon de façon chrétienne. Il s’agit du pardon qui nous configure au Christ et à sa croix.

Il est vrai qu’on nous a fait du mal…mais dans le mystère de sa Providence, Dieu a permis cela dans notre vie, comme Il a permis la croix et la souffrance de Son Fils Unique dans sa Passion. Comme si la Passion du Christ, sa souffrance et sa Mort avaient comme but la Rédemption de l’humanité et le salut de mon âme ; la souffrance que j’ai subie, le malheur arrivé dans ma vie sert aussi pour mon salut, c’est en quelque sorte un appel à la sainteté et pour cette raison je dois m’ouvrir à l’amour et pardonner de cœur l’autre qui m’a blessé.

Le pardon chrétien descend du Ciel, c’est un don, une grâce : « Guéris-moi, Seigneur! et je serai guéri » dit le prophète Jérémie (17,14).

Ecoutons cette belle histoire du pardon, cela est arrivé en Chine, au temps de la persécution des chrétiens racontée par un missionnaire, il a plus d’un siècle.

«Le jour du massacre une famille de huit personnes périt tout entière, sauf les deux vieillards absents. Lorsqu’après la tourmente, ils purent retrouver leur maison, elle était vide. Le vieux grand-père pensa en devenir fou. Il courait dans les rues du village, les yeux hagards, cherchant ses enfants et petits-enfants: la commotion avait été si forte qu’il en conserva un tremblement nerveux jusqu’à sa mort.

Le fait que l’assassin de sa famille était un de ses anciens élèves, aimé plus que les autres, et à qui il avait fait beaucoup de bien, le mettait hors de lui, et augmentait à ses yeux l’horreur du crime. En apprenant le retour des chrétiens, le criminel avait fui, estimant que le premier qui le rencontrerait ne pouvait pas honnêtement ne pas le tuer.

Cinq mois après, je me trouvais dans le village, quand un jour, le catéchiste, chef des chrétiens, vint me trouver: “Père, une mauvaise nouvelle. L’assassin demande à être admis à rentrer au village. Je ne puis lui répondre non. Nous n’avons pas le droit de l’en empêcher, et puis on ne peut tout de même pas se venger. On est chrétien ou on ne l’est pas. J’avertirai les familles chrétiennes et je suis sûr que tout le monde lui pardonnera de bon cœur. Il n’y a que ce pauvre vieux Wang. Comment lui faire supporter le coup? – Alors, que puis-je faire?  – Il faudrait que vous, Père, le persuadiez de pardonner. – Voilà du bon travail, mon ami; enfin, on va essayer”.

J’appelai le bon Wang: “Mon ami, noblesse oblige: tu as des saints dans ta lignée, il faut être digne d’eux. – Que voulez-vous dire, Père? – Si l’assassin de ta famille revenait au village et si tu le voyais, que ferais-tu? – Je lui sauterais à la gorge”. Il faisait mal à voir.

Je lui pris les mains: “Tu sais bien ce que nous disons toujours: on est chrétien ou on ne l’est pas  Tu ne lui sauterais pas à la gorge ” Il eut comme un sanglot, hésita un moment, essuya deux larmes et dit: “Allez, Père, faites-le revenir”. Et, comme je le regardais sans parler, il dit encore: “Oui, oui, dites-lui de revenir: vous verrez si je suis chrétien”.

Le soir, la chrétienté était réunie autour de moi, comme tous les soirs, dans la cour du catéchiste. C’était le bon moment de la journée. Or, il y avait quelque chose de lourd dans l’air; on n’avait pas le courage d’en parler. Le pauvre Wang était à côté de moi, tremblant et pâle. Les autres faisaient cercle devant moi, très émus. L’assassin devait venir et tous le savaient.

Tout à coup, le cercle s’ouvre. Au fond, à la lueur des lanternes, je vois l’assassin s’avancer, la tête basse, le pas pesant, comme chargé du poids des malédictions de tous ces hommes. Il vient devant moi et tombe à genoux, au milieu d’un silence affreux. Ma gorge se serrait; je lui dis avec peine: “Ami, tu vois la différence. Si nous avions mutilé ta famille et si tu revenais ici en vainqueur, que ferais-tu?” Il y eut un gémissement puis un silence. Le vieux Wang s’était levé; il se pencha en tremblant vers le bourreau des siens, l’éleva jusqu’à sa hauteur et l’embrassa.

Deux mois après, l’assassin venait me trouver: “Père, autrefois, je ne comprenais pas votre religion. Maintenant j’ai vu. On m’a vraiment pardonné. Je suis un misérable, mais pourrais-je, moi aussi, devenir chrétien?” Je n’ai pas besoin de vous dire ma réponse. Alors, il me demanda: “Père, je voudrais demander une chose impossible. Je voudrais que le vieux Wang soit mon parrain. – Mon ami, j’aime mieux que tu le lui demandes toi-même”. Quelques temps après, Wang, sans postérité désormais, acceptait comme fils spirituel l’assassin de sa famille »

Lorsque nous pardonnons, la grâce de Dieu nous transforme nous-mêmes. Peu à peu, l’amour qui remplit notre cœur déborde et peut aller jusqu’à convertir nos offenseurs. Cependant, en pardonnant aux autres, ne nous croyons pas meilleurs qu’eux. Ce serait de l’orgueil, car nous sommes des pécheurs, ne l’oublions pas. Demander pardon pour nos péchés, nos offenses contre Dieu et contre les hommes, pardonner nous-mêmes à nos offenseurs, nous fait avancer sur le chemin du bonheur éternel, nous ouvre le Ciel. Demandons cette grâce à notre Mère du Ciel.

P. Luis Martinez IVE

Pour la deuxième partie de cette homélie j’ai pris quelques idées du livre “El Camino del Perdon”, du p. Miguel Angel Fuentes IVE