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Le Sacerdoce et son Départ pour la mission

Au printemps de 1898, la renommée de Frère Charles de Jésus parvint jusqu’à Jérusalem. L’abbesse des Clarisses de Nazareth ayant écrit à celle de Jérusalem, Mère Élisabeth du Calvaire, au sujet de ce serviteur bénévole, qui se vêtait comme un pauvre, qui parlait et écrivait comme un savant, et priait comme un saint, la Mère Élisabeth du Calvaire voulut voir le personnage et l’interroger. Elle avait fondé les deux monastères et demeurait, en fait, une sorte de supérieure générale. On s’empressa donc de lui obéir. Elle était femme de toute prudence, et, dans l’occasion, craignait que la communauté de Nazareth ne fût victime d’un aventurier. Elle jugerait la cause.

Frère Charles, chargé par l’abbesse de Nazareth d’un message pour l’abbesse de Jérusalem, partit seul, à pied, traversa la Galilée et la Samarie, et le soir de son arrivée, le 24 juin 1898, en vue des murailles de Jérusalem, coucha sur la terre dans un champ voisin du couvent.

Mère Saint Michel Abbesse de Nazareth

Le lendemain, frère Charles, interrogé par l’abbesse de Jérusalem, lui faisait le récit de sa vie. Cette femme vénérable et de haute spiritualité disait le soir à ses filles : « Nazareth ne s’est pas trompé : c’est vraiment un homme de Dieu, nous avons un saint dans la maison. » Elle devait avoir une influence décisive dans la détermination que prit Charles de Foucauld, moins de deux ans plus tard, de se préparer à la prêtrise.

Mais avant de le diriger dans ce sens, Mère Elisabeth du Calvaire examina plusieurs fois la vie du « saint ermite des clarisses », comme on disait en ce temps-là dans la campagne de Jérusalem et dans la ville. Le monastère était situé à deux kilomètres de la ville, sur la route de Béthanie, en face du mont des Oliviers. C’est là que chaque jour Frère Charles venait chercher ses repas, à la porte, comme un pauvre. Il suivait le régime des trappistes : à midi une soupe au lait, des figues et du miel, le soir 180 grammes de pain. Il couchait sur deux planches recouvertes d’une natte, avec une pierre pour oreiller, ainsi qu’à Nazareth, et ne dormait guère plus de deux heures par nuit.

L’abbesse exhorta donc ce saint homme à entrer dans les ordres. Il détourna d’abord la conversation et rentra dans son ermitage, une cabane près du couvent. Elle insista, faisant observer à Frère Charles que, s’il devenait prêtre, il y aurait chaque jour dans le monde une messe de plus, une bénédiction nouvelle sur la terre. S’il avait reçu des dons, était-ce pour ne les faire servir qu’à lui seul ? Frère Charles répondait : « Être prêtre, c’est me montrer, et je suis fait pour la vie cachée. Écrivez vous-même à mon directeur. »

Il note à cette date ces réflexions :

« Bien qu’ici l’abjection de mon état soit plus grande au premier regard, là je serai soumis à mille fois plus d’humiliations. Ici, vis-à-vis de moi-même, je suis supérieur à ma condition. Là, prêtre ignorant et incapable, je serai, vis-à-vis de moi-même, profondément au-dessous de mon état. »

Chapelle construite sur le plan établi par Charles de Foucauld

C’est ainsi que, les conseils de l’abbé Huvelin aidant, Charles de Foucauld, rentré dans son premier ermitage de Nazareth, se décidait enfin à se préparer à la vie sacerdotale. Mais pour la concilier avec la vie d’ermite, il fait un rêve : celui d’acheter le sommet du mont où, suivant la tradition, Notre-Seigneur donna au monde le message divin des Huit Béatitudes. Là, tout seul, il adorerait le Saint-Sacrement, recevrait les Bédouins de passage et les pèlerins. Il proposerait aux Franciscains de le charger d’entretenir un autel où soit perpétuellement le Saint-Sacrement.

 » J’avais pensé, ajoute-t-il, établir là un chapelain ermite dans une pauvre chambre, et m’établir auprès de lui pour lui servir de serviteur et de sacristain. Mais je ne puis en aucune façon imposer ces charges à ma famille. Il faut donc trouver un autre moyen. Je n’en vois qu’un : c’est d’être moi-même le pauvre chapelain de ce pauvre sanctuaire. »

Frère Charles, en juin 1900, vint à Jérusalem demander au patriarche, Mgr Piavi, l’autorisation nécessaire. Mais l’accueil qu’il reçut fut très réservé. Frère Charles considéra l’échec comme un signe de la volonté divine, et se résigna.

Alors, comme l’abbé Huvelin continuait, par des billets assez brefs, mais fréquents, à encourager son pénitent à se préparer au sacerdoce, comme il jugeait que la préparation pourrait être assez brève et se faire à la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges, Charles de Foucauld, brusquant les choses, prit le chemin de la France, sûr qu’il devait accepter le sacerdoce, ignorant seulement en quelles  contrées sauvages il irait porter l’Hostie.

Le Sacerdoce 
Chasuble de la première messe du Bx. Charles de Foucauld

Ses années passées en Orient l’avaient habitué à la vie solitaire, à la discipline sans témoins, au travail sans programme imposé. Il avait fait l’apprentissage qui lui permettrait de supporter de bien plus dures épreuves, sans défaillance, dans la joie de celui qui obéit à sa vocation. Mais il ne savait pas ces choses, il allait seulement au-devant d’elles, confiant.

Après avoir passé quelques heures avec l’abbé Huvelin à Paris, et lui avoir ouvert toute sa pensée, l’ermite arriva, comme un pauvre, avec d’autres pauvres, un soir à la porte de l’abbaye ardéchoise, fourbu, tout brun de poussière. Le Frère portier ne l’attendait point et ne l’avait pas connu dix ans plus tôt. Quand il compta les hôtes que le monastère accueillerait, ce soir-là, au nom de la charité du Christ, il ne distingua point Frère Charles qui se garda de se nommer, mais mangea, comme les autres, son écuelle de soupe chaude, dormit avec eux dans la grange, et ne se fit connaître que le lendemain matin, quand la cloche conventuelle sonna la première

Dom Martin, ayant accueilli l’ex-Frère Marie-Albéric, s’occupa aussitôt, avec zèle, d’obtenir que Mgr de Viviers l’acceptât parmi les clercs du diocèse. Il y réussit, les témoignages, de plusieurs cotés sollicités, ayant représenté Charles de Foucauld comme un homme de haute vertu. Entre l’abbé de la Trappe et celui-ci, il fut convenu qu’après un court séjour à Rome, Charles de Foucauld reviendrait à Notre-Dame-des-Neiges, et s’y préparerait au sacerdoce. Cette préparation commença en septembre 1900.

On avait résolu d’abréger, le plus possible, les délais, pour l’ordination de ce candidat qui avait déjà tant étudié, tant prié, et si amplement prouvé sa vocation. Le 22 décembre, il était fait sous-diacre, à Viviers. Presque aussitôt, il se remettait en retraite, en vue du diaconat. Sa vie s’écoulait dans une méditation continuelle. Il feuilletait, à longueur de jour, l’Évangile, la Bible, les écrits des Pères. Nous avons les cahiers sur lesquels cet assidu notateur écrivait certaines de ses pensées et de ses résolutions. Assez promptement, se pose devant lui la question : « Que deviendrai-je ? » et les projets s’ébauchent, et la voie apparaît. Il irait porter l’Évangile, non « aux voisins riches, mais aux boiteux, aux aveugles, aux pauvres, c’est-à-dire aux âmes manquant de prêtres. Dans ma jeunesse, j’avais parcouru l’Algérie et le Maroc. Au Maroc, grand comme la France, avec dix millions d’habitants, pas un seul prêtre à l’intérieur ; au Sahara, sept ou huit fois grand comme la France et bien plus peuplé qu’on ne le croyait autrefois, une douzaine de missionnaires. Aucun peuple ne me semblait plus abandonné que ceux-ci… »

Chapelle du grand séminaire de Viviers

Il fut ordonné diacre la veille du dimanche de la Passion 1901 et son ordination eut lieu à Viviers le 9 juin de la même année.

La veille, le Père abbé dom Martin lui avait dit : « Je vous accompagnerai, prenez les provisions qu’il faudra pour nous deux. » Les deux voyageurs, quelques instants après, se mettaient en route. Lorsque l’heure du déjeuner fut arrivée, Charles de Foucauld tira de sa poche un petit paquet, ouvrit l’enveloppe, et, sur la robe de l’abbé, déposa trois figues pour chacun, deux noix et une bouteille d’eau.

Le soir même, le nouveau prêtre regagnait les montagnes de l’Ardèche, pour dire sa première messe le 10 juin, à Notre-Dame-des-Neiges.

Le départ pour la mission
Mgr. Livinhac

Trois mois après de son ordination, avec l’assentiment de l’évêque de Viviers et de l’abbé Huvelin, muni des plus chaudes recommandations, pour le préfet apostolique du Sahara et pour le supérieur général des Pères Blancs, l’abbé Charles de Foucauld débarque à Alger. Là Mgr. Livinhac, évêque du Sahara, lui procure les autorisations nécessaires pour s’établir dans le sud de la province d’Oran, à proximité du Maroc, si bien qu’il part le 15 octobre pour le Sud.

Les officiers du poste échelonnés sur la route d’Oran à Béni-Abbès avaient appris que l’explorateur célèbre, leur ancien camarade devenu moine, allait passer, obéissant à l’appel du désert. Ils venaient le saluer aux gares du petit chemin de fer stratégique aboutissant en 1901 à Aïn-Sefra. Là, le général Cauchemez le reçut plusieurs jours chez lui. On apprit, du reste, que pendant ce séjour l’explorateur-ermite avait dormi sur le plancher. On lui fit accepter pourtant, à lui qui se proposait d’aller à pied jusqu’à Beni Abbès, de faire à cheval avec le lieutenant Huot et une escorte, la route longue et déserte d’Aïn-Sefra à Beni-Abbès.

Taghit

A mi-route environ, se trouvent l’oasis de Taghit, et la redoute, qui commande une région dangereuse, fréquemment parcourue par des partisans en maraude. Comme les voyageurs français et leur petite escorte approchaient de Taghit, ils virent accourir une troupe de cavaliers. C’était le capitaine de Susbielle, commandant du poste, à la tête de son maghzen. Prévenu de la prochaine arrivée de l’ancien lieutenant de chasseurs d’Afrique, il venait à la rencontre de celui qui se dévouait à jamais aux pauvres du désert. En chemin, il avait dit à ses hommes : « Vous allez voir un marabout français, il vient par amitié pour vous ; recevez-le avec honneur. » Foucauld, reconnaissant la France, se porte vers elle, au galop, sa robe blanche flottant au vent. Il arrête son cheval à trois pas de l’officier, et répond au salut de M. de Susbielle. En même temps, les quinze cavaliers, fidèles à la politesse indigène, mettent pied à terre, enveloppent le marabout « qui vient par amitié pour eux » et, plusieurs ensemble, inclinés, baisent le bas de sa « gandourah ».

Ce fut la bienvenue du Sahara.

Frère Charles vécut quelques heures à Taghit. Le 24 octobre, avant de remonter à cheval, il célébra la messe devant les Français de la garnison. « C’est la première messe depuis l’occupation, disait-il. Il est probable qu’en aucun temps un prêtre n’y est venu. Je suis bien ému de faire descendre Jésus en ces lieux où, probablement, il n’a jamais été corporellement. »

Quatre jours plus tard, au soir d’une journée chaude, les voyageurs apercevaient les premiers palmiers de Beni-Abbès.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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Ermite en Terre Sainte

Charles de Foucauld, après avoir débarqué à Jaffa, gagna par étapes et à pied, Nazareth, où il arriva le 5 mars 1897. Un des Pères Franciscains qui hospitalisent les pèlerins de Terre Sainte et auquel il avait exposé son désir avertissait l’abbesse des Clarisses qu’un étrange visiteur viendrait au monastère s’offrir comme domestique, qu’il était voué à la pénitence, désireux de demeurer caché, et s’appelait le vicomte de Foucauld. Elle était femme à comprendre, et à tout ménager pour qu’une âme fût en paix.

Aussi ne fut-elle pas surprise lorsqu’un jour, une sœur tourière l’annonça. Cette dernière avait remarqué le voyageur trois jours auparavant, pour l’avoir vu faire trois heures d’adoration de suite, dans la chapelle du couvent, vêtu d’un costume étrange : blouse à capuchon, rayée de bleu et blanc, pantalon bleu, calotte blanche en turban, chapelet à gros grains pendant de la ceinture de cuir.

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Ermitage de Charles à Nazareth

Charles de Foucauld devint sacristain de la communauté, chargé des courses et de quelques menus travaux ; il resta surtout adorateur du Saint-Sacrement.

« Je demeure, écrit-il à son beau-frère, dans une maisonnette solitaire, située dans un enclos appartenant aux sœurs dont je suis l’heureux serviteur ; je suis là tout seul à la lisière de la petite ville de Nazareth ; d’un côté est la clôture des sœurs, de l’autre la campagne,… c’est un délicieux ermitage, parfaitement solitaire. « 

Et il décrit sa journée :

Prière jusqu’à l’Angélus ; jusqu’à 6 heures du matin, assistance aux messes qui se disent dans la grotte qui faisait partie de la maison de la Sainte-Famille ; préparation de la messe conventuelle des sœurs, qu’il sert ; petits travaux et commissions du couvent dans le courant de la journée ; préparation du salut de 5 heures, adoration jusqu’à 7 heures et demie, lecture jusqu’à 9 heures, sommeil. Et il conclut :

« J’ai été comblé, comblé sans mesure… Je jouis à l’infini d’être pauvre, vêtu en ouvrier, domestique, dans cette basse condition que fut celle de Jésus Notre-Seigneur, et par un surcroît de grâce exceptionnel, d’être tout cela à Nazareth. »

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Toutes les fois qu’il en était sollicité par les rares passants, ou par l’aumônier, ou par les sœurs, il se dérangeait, et tâchait d’obliger le prochain. C’est ainsi qu’il accepta, un autre jour, de se mettre à l’affût. Un chacal dévalisait le poulailler des Clarisses. Il se glissait dans le jardin, par un certain passage qu’on connaissait bien, entre deux rochers, enlevait une poule, qu’il emportait encore criant. Il fallait débarrasser le pays de cette bête puante et voleuse. Et qui le ferait plus aisément qu’un ancien officier de cavalerie ? On avait emprunté un fusil de chasse à un agent consulaire. Charles de Foucauld se mit à l’affût, à bonne distance des rochers, et commença d’attendre le chacal. Mais à peine se fut-il assis sur une pierre, l’arme chargée posée sur ses genoux, qu’il se mit à réciter le rosaire, selon la coutume qui lui était chère, et à méditer les mystères joyeux, douloureux et glorieux. Le temps, pour lui, passait délicieusement. Le chacal n’en demandait pas plus. Il vint en trottinant, s’arrêta avant de se montrer, reconnut que l’ennemi avait l’esprit ailleurs, pénétra dans le poulailler, tua net une poule choisie, et, au galop, cette fois, l’emporta. Quand les tourières vinrent interroger Frère Charles, et lui demandèrent des nouvelles de la chasse :

– Je n’ai rien vu passer, répondit-il.

Ce fut son premier et son dernier affût dans les collines de Nazareth.

Ses histoires, et beaucoup d’autres qu’on racontait de lui, la singularité de son costume, sa politesse, sa charité, ses longues prières quotidiennes, appelaient l’attention de quiconque habitait Nazareth où y passait même un peu de temps. On faisait de lui un personnage considérable ; on cherchait à savoir pourquoi il était venu de si loin dans le pays. Il se rencontra par exemple, à la poste, avec un Frère convers d’une maison de salésiens qu’il y a à Nazareth, et fut abordé par lui.

– Vous m’excuserez, dit le Frère, mais on rapporte de vous beaucoup de choses. Je voudrais savoir si elles sont vraies,

– A quoi bon ?

– On dit qu’en France, vous aviez une bonne place…

– Laquelle ?

– Une place de comte ?

Frère Charles sourit, et répondit négligemment :

– Je suis un vieux soldat.

Les membres de sa famille correspondaient avec l’ermite, qui se faisait appeler Frère Charles de Jésus, et dont l’âme s’épurait et s’affinait dans cette vie contemplative où il avait trouvé « la paix infinie, la paix débordante ». Ses réponses sont particulièrement tendres. Sa sœur ayant perdu un petit enfant, Frère Charles les console de cette façon :

 « Comme cet enfant est grand, comparé à vous, à nous tous ! Comme il nous domine !… Aucun de vos enfants ne vous aime autant, car il s’abreuve au torrent de l’amour divin… Je l’ai déjà invoqué, ce petit saint, mon neveu, un saint que je tutoie… Une mère vit en ses enfants : voilà déjà une partie de toi au ciel ! Plus que jamais tu auras, désormais, « ta conversation dans les cieux ».

Il lui écrit encore : « Dieu est le maître de nos cœurs comme de nos corps ; il nous donne, à son gré, la joie et la douleur, comme la santé et la maladie. Crois bien que c’est folie de te dire : ceci me rendra heureux, ceci me rendra malheureux, car le bonheur ou la tristesse ne dépendent pas de telle ou telle chose, mais de Dieu qui a mille millions de moyens de répandre en nous-mêmes la joie ou la douleur. »

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Toute la correspondance de cette époque est de ce ton ailé, de même que ses méditations de retraite, d’où j’extrais les lignes suivantes, rappel très émouvant de l’histoire que je viens de retracer :

« Lorsque je commençais à m’écarter de vous, mon Dieu, avec quelle douceur vous me rappeliez à vous par la voix de mon grand-père, avec quelle miséricorde vous m’empêchiez de tomber dans les derniers excès en conservant dans mon cœur ma tendresse pour lui… Mais, malgré tout cela, hélas ! Je m’éloignais, je m’éloignais de plus en plus de vous, mon Seigneur et ma vie… et aussi ma vie commençait à être une mort, ou plutôt c’était déjà une mort à vos yeux… Et dans cet état de mort vous me conserviez encore : vous conserviez dans mon âme les souvenirs du passé, l’estime du bien, l’attachement dormant comme un feu sous la cendre, mais existant toujours, à certaines belles et pieuses âmes, le respect de la religion catholique et des religieux ; toute foi avait disparu, mais le respect et l’estime étaient demeurés intacts… Vous me faisiez d’autres grâces, mon Dieu, vous me conserviez le goût de l’étude, des lectures sérieuses, des belles choses, le dégoût du vice et de la laideur.

« Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse, que je n’ai jamais éprouvée qu’alors !… Mon Dieu, c’était donc un don de vous… comme j’étais loin de m’en douter !

« Oh ! Mon Dieu, comme vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu ! Que vous êtes bon ! Comme vous m’avez gardé ! Comme vous me couvriez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à votre existence ! Et après avoir vidé mon âme de ses ordures et l’avoir confiée à vos anges, vous avez songé à y entrer, mon Dieu ! Car après avoir reçu tant de grâces, elle ne vous connaissait pas encore. Vous agissiez continuellement en elle, sur elle, vous la transformiez avec une puissance souveraine et une rapidité étonnante, et elle vous ignorait complètement… Vous lui inspirâtes alors des goûts de vertu, de vertu païenne, vous me les laissâtes chercher dans les livres des philosophes païens, et je n’y trouvai que le vide, le dégoût… Vous me fîtes alors tomber sous les yeux quelques pages d’un livre chrétien, et vous m’en fîtes sentir la chaleur et la beauté…

« Par quelles inventions, Dieu de bonté, vous êtes- vous fait connaître à moi? De quels détours vous êtes- vous servi ? Par quels doux et forts moyens extérieurs ? Par quelle série de circonstances étonnantes, où tout s’est réuni pour me pousser à vous : solitude inattendue, émotions, maladies d’être chéris, sentiments ardents du cœur, retour à Paris par suite d’un événement surprenant… Et quelles grâces intérieures, ce besoin de solitude, de recueillement, de pieuses lectures, ce besoin d’aller dans vos églises, moi qui ne croyais pas en vous, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière : « Mon Dieu, si vous existez, faites- le moi connaître. » Tout cela, c’était votre œuvre, mon Dieu, votre œuvre à vous seul. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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