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Ermite dans le sud-algérien

Le Marabout Blanc

Béni-Abbés est une oasis de 7 à 8.000 palmiers. Ils poussent sur la rive gauche de la Saoura, dans les terres et les sables où sont nombreuses les fontaines, et ils forment une longue futaie épaisse, serrée contre une falaise qui la domine de haut. Les voyageurs qui viennent de Colomb-Béchar, en suivant la large vallée, marchent longtemps dans la rocaille, entre le lit desséché de cette Saoura et les dunes qui bordent le désert vers la gauche. Quand ils ont dépassé le bouquet de palmes de Mazzer, ils doivent mettre les pieds dans le sable et franchir des éperons successifs de dunes qui, devant eux, limitent l’horizon. C’est seulement du sommet de la dernière dune, qu’on aperçoit entre deux falaises, tout à coup, et à courte distance, la rivière tournante, les premières flaques d’eau, les premières formes qui plient, les cimes d’une grande palmeraie verte.

L’intervalle entre les falaises qui tiennent dans leurs bras l’oasis, étroit d’abord, s’élargit, devient une petite plaine coupée par la rivière, sans arbre sur la rive droite, couverte sur l’autre de palmiers et d’arbres fruitiers. Dans la forêt, il y a un village fortifié où l’on pénètre par une porte unique, village peuplé d’hommes libres, les Abbabsa. Plus loin, un second village habité par des Arabes nomades. Les nègres logent à la lisière de la palmeraie. Et la population indigène, au total, compte de douze à quinze cents âmes.

Frère Charles avait choisi ce lieu d’apostolat, le plus beau fragment de la ligne de palmiers qui commence à Figuig et finit à In-Salah, parce qu’il y rencontrerait des misères qu’aucun prêtre n’avait pu secourir, et à cause de la proximité du Maroc. Beni-Abbès est, en effet, à un point de jonction entre les deux déserts sahariens, entre le désert de sable qui couvre tout le Sud oranais et le désert rocheux, la « Hamada », qui va jusqu’à la frontière du Maroc. Splendeur de la lumière, pauvreté du sol, pureté des nuits, silence des nuits, que de fois Frère Charles se servira de vous dans ses méditations, et dégagera le sens éternel, caché dans le paysage le plus humble et le plus magnifique.

Il chercha tout de suite la place où établir sa demeure, et acheta, pour 1.170 francs, sur le plateau de la rive gauche, non sur la lisière, mais à 400 mètres environ en arrière, trois petits mamelons qu’il qualifia de montagnes, et deux dépressions également incultes qu’il appela vallées, et où poussaient plusieurs palmiers sauvages.

C’était le « terrain de culture » de la future « fraternité ». Le domaine renfermait plusieurs sources et d’anciens puits. On creusa les puits, on dégagea les sources. Frère Charles, imaginatif et l’esprit toujours en avance d’un jour, d’un mois ou d’un an sur le moment présent, ravi de cette nouvelle résidence, songeait déjà qu’il vivait là dans une demi-clôture, que les fruits et les légumes du jardin seraient abondants, qu’il en pourrait donner, qu’on éviterait ainsi la famine des années de grande sécheresse, qu’il serait le nourricier, le consolateur, l’ami de plus pauvres, particulièrement des soldats français et des esclaves.

La chapelle fut bâtie d’abord « rustique », « très pauvre, mais harmonieuse et jolie » écrit-il à un ami. C’est là qu’il passera tant d’heures, de jour ou de nuit, en adoration ou en méditation ; c’est là qu’il couche au début, seul dans cette cabane isolée. Il s’étend, tout habillé, sur le marchepied de l’autel. Il dormira près du tabernacle, comme le chien aux pieds de son maître. Encore se juge-t-il indigne d’une pareille faveur. Dès que les premières constructions, qui devaient accompagner la chapelle, furent commencées, un sous-officier de tirailleurs, M. J…, qui était de ses amis, s’étant levé de grand matin pour venir à l’ermitage, trouva le Père couché à l’abri d’un mur inachevé. « Comment, lui demanda-t-il, vous ne couchez plus dans la chapelle? – Non. – Vous me disiez que vous étiez bien là. – C’est justement pour cela que j’en suis parti. » Peu de temps après, le Père de Foucauld choisissait, pour y dormir, la sacristie de la chapelle. Or, la petite pièce qu’il appelait ainsi n’était pas assez longue pour qu’un homme pût s’y coucher sur le sable. Le même adjudant de tirailleurs en fit la remarque au Père, qui répondit : « Jésus, sur la croix, n’était pas étendu. »

Les ouvriers édifièrent, au-delà, des cases en brique et en boue sèche qui prirent le nom de cellules Saint- Pierre et Saint-Paul, puis lu chambre des « hôtes non chrétiens », une infirmerie, tandis que Père Charles ornait les bâtiments achevés d’écriteaux portant des pensées à méditer :

« Toi, suis-moi. »

« Je suis venu porter le feu sur la terre. »

« Tout ce que vous faites à un de ces petits, vous me le faites. »

« J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; il faut aussi que je les amène. »

Frère Charles songea qu’il fallait clore le terrain de la Fraternité, car il avait résolu de vivre en clôture, et de ne pas sortir des limites sans une raison grave. Dans les premiers temps, il s’était contenté de marquer, avec des cailloux de la grosseur d’un œuf, disposés en lignes, les frontières de son domaine. Un des soldats qui l’ont le plus souvent approché, en ce temps-là, m’a raconté qu’il revenait parfois au camp après le soleil couché. Attentif à se concilier les âmes de bonne volonté, plus poli et prévenant encore avec les humbles gens, auxquels on ne prend point garde et qui le sentent, qu’avec les grands et les puissants de la terre, Frère Charles l’accompagnait. Il causait amicalement ; il parlait de Dieu et de la beauté de la nuit. Autour d’eux le silence absolu et l’espace désert ; au-dessus, un ciel immense où pas une étoile n’était voilée. Un air chaud se levait du sable. Et ils allaient, l’ancien officier et le soldat, sur la piste à peine visible, chacun remerciant Dieu d’une amitié inattendue dont il était le principe et la fin. Et cela durait quelques minutes. Puis Frère Charles se baissait et tâtait la terre avec la main, pour savoir s’il n’avait pas atteint la limite. Quand il avait touché les cailloux échelonnés, il disait : « Je ne puis vous reconduire plus loin, voici la clôture ; à bientôt. »

On devine si nos soldats, loin, bien loin de leur famille et du pays, étaient touchés d’une amitié comme celle-là.

Voici une lettre écrite par Frère Charles à l’un d’eux :

« Cher ami, vous m’avez dit que vous êtes triste le soir… Voulez-vous, si c’est permis de sortir du camp, venir passer habituellement les soirées avec moi… nous causerons fraternellement de l’avenir… de ce que vous désirez, espérez… A défaut du reste, vous trouverez ici un cœur fraternel… Le pauvre vous offre ce qu’il a. Ce qu’il vous offre surtout, c’est sa très tendre, très fraternelle affection, son profond dévouement dans le Cœur de Jésus. « Frère Charles de Jésus. »

Sa réputation de sainteté rendait sacrés pour les indigènes les objets qu’ils découvraient en chemin, à l’intérieur de la clôture, déposés par d’autres. Il fut bientôt le « marabout blanc ».

Il engagea, pour l’aider aux travaux de jardinage et d’irrigation, deux de ces métis d’arabes et de nègres demi-esclaves qu’on nomme des harratins. Il aurait voulu les retenir et les nourrir à l’ermitage. Mais quand ils eurent partagé le repas du Père de Foucauld, plusieurs jours de suite, ils déclarèrent qu’ils pourraient mourir à ce régime-là, mais non pas vivre, car le marabout déjeunait d’un morceau de pain d’orge trempé dans une décoction d’une plante saharienne, qu’on appelle innocemment « le thé du désert », et, le soir, il dînait d’un bol du même thé, auquel il ajoutait un peu de lait condensé. Les harratins restèrent jardiniers externes. Peu à peu, leur travail améliora le terrain et rendit judicieuse la distribution des eaux. Il y eut, dans le sable, de jeunes palmiers, quelques figuiers en espérance et de même des oliviers, des pieds de vigne. Après des années, le nom de jardin, donné dès le début à ces essais de culture, commencera d’être mérité. Mais à ce moment, comme on le verra, l’ermite aura quitté Beni-Abbès, pour n’y revenir qu’à de rares intervalles.

Tel était le cadre de cette vie sans précédent, ordonnée par une volonté puissante. Le reste était presque entièrement caché aux hommes. A peine auraient-ils pu, s’ils s’étaient appliqués à le faire, découvrir l’exact partage des heures entre les devoirs de charité, de travail manuel, de lecture, et les devoirs de prière : la règle que s’était imposée le Père de Foucauld.

L’âme leur échappait. Toute âme est secrète pour les autres, plus ou moins. Le mystère est plus grand quand les âmes sont grandes, et qu’elles s’écartent de nos plaisirs, de nos occupations, de nos pensées habituelles qui ne sont guère que nous-mêmes, et qu’elles se donnent à Dieu, pour être mises par lui au service du pauvre monde. Nous ne voyons alors que ce qu’elles nous apportent, leur bonté, leurs œuvres fraternelles, le vague reflet d’elles-mêmes sur le visage qui vient vers nous et dans les yeux qui nous regardent. Mais par quel effort se maintiennent-elles hors de la vie commune, dans la constante présence de Celui dont on perd le sourire et la paix pour une seule petite pensée ; quelles grâces elles ont eues, quels combats, quelles délices, quels rêves : cela, nous ne le savons pas.

Le règlement de cette vie, depuis le temps où nous sommes parvenus jusqu’à la fin, ne variera plus. Règlement extrêmement rude, où la prière tenait la première place. Le service de charité était une épreuve des plus sensibles pour Frère Charles, dont l’âme contemplative était assoiffée de recueillement. Il l’acceptait cependant. Il était celui qui fait au plus misérable prochain, au plus inconnu, au plus indigne, un accueil fraternel.

A chaque moment, quelqu’un se présentait à la porte, et l’ouvrait, et Frère Charles apparaissait, les yeux, ses très beaux yeux pleins de sérénité, la tête un peu penchée en avant, la main déjà tendue. Il portait une gandourah blanche, serrée par une ceinture, et sur laquelle était appliqué un cœur surmonté d’une croix en étoffe rouge ; il avait des sandales aux pieds. La coiffure se composait d’un képi sans visière que recouvrait une étoffe blanche tombant en arrière, sur les épaules, pour protéger la nuque.

Un document précieux permet de suivre les événements qui marquèrent le séjour à Beni-Abbès ; c’est un cahier que Frère Charles appelait son « diaire », et où il écrivait les menus faits de sa journée. En voici quelques extraits :

« 25 décembre 1901. — La bonne volonté, la piété inespérée des pauvres soldats qui m’entourent me permet de donner chaque soir sans exception une lecture et explication du saint Évangile (je n’en reviens pas qu’on veuille bien venir m’entendre) ; la bénédiction est suivie d’une très courte prière du soir. »

« 9 janvier 1902. — Premier esclave racheté : Joseph du Sacré-Cœur… Cet après-midi, il restait bien peu d’espoir de délivrer cet enfant ; son maître refusait de le vendre à aucun prix ; mais hier, mercredi, jour du bon saint Joseph, le maître, venant une dernière fois réclamer a accepté en deux minutes, le prix que je lui ai offert. Je l’ai payé séance tenante, et vous auriez joui alors de voir la joie du pauvre « Joseph du Sacré-Cœur », répétant qu’il n’avait plus « d’autre maître que Dieu… »

Pour racheter les esclaves du Sahara, pour en nourrir les pauvres Frère Charles n’aurait pas voulu ruiner ses amis ; il redoutait moins de les gêner un peu. Il quêtait de petites sommes, mais souvent.

La famille avait l’habitude et, tendrement, se laissait faire ; les Pères Blancs de temps à autre, soldaient silencieusement un arriéré de charité héroïque ; les officiers du cercle de Beni-Abbès, émus de pitié pour l’esclave, prenaient leur part dans le prix du rachat ; la caisse du bureau arabe demeurait fermée, fortement défiante. Lui, le libérateur, il se rendait bien compte qu’à vouloir racheter les esclaves il ruinait son crédit ; que l’économie politique lui donnait tort, et que, peut-être, la stricte raison était du même avis. Il taisait alors son examen de conscience :

« Je pourrais avoir une petite somme, écrivait-il en acceptant des honoraires de messe. Le bon Père abbé de Notre-Dame-des-Neiges m’en a offert, et si je n’ai aucun moyen de vivre et de payer mes dettes, je l’emploierai ; mais tant qu’il existe une lueur d’espoir de pouvoir m’en passer, je m’en passerai, parce que je crois cela « beaucoup plus parfait » : Je vis de pain et d’eau, cela me coûte 7 francs par mois… Comme vêtements, Staouéli m’a donné une robe et deux chemises avec douze serviettes, une couverte et un manteau ; c’est un don du bon Père Henry, ou plutôt un prêt, car, pour que je ne puisse les donner, il ne me les a que prêtés ; ici un officier très bien, le capitaine d’U…, m’a si gracieusement offert une couverte et deux petits tricots que je n’ai pu refuser ; vous voyez que je suis monté…

« Pour moi, je n’ai besoin de rien. Pour pouvoir réunir les esclaves, les voyageurs, les pauvres…, j’ai demandé à C… 30 francs par mois pour l’orge des esclaves, à M… 20 francs pour celui des voyageurs. J’ai encore quelques frais pour planter des dattiers qui dans trois ans me donneront ma nourriture, et celle des pauvres, s’il plaît à Dieu. »

« Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel… Ils commencent à appeler la maison la Fraternité (la Khaoua, en arabe), et cela m’est doux. »

Mais l’avenir de l’œuvre qu’il avait fondée le préoccupait. Il faisait l’objet d’un véritable mémoire adresse au Père Guérin, préfet apostolique du Sahara :

Œuvre des esclaves, si durement traites, qui ont tous les vices et n’ont pas d’espérance, ni d’amis. « J’en vois parfois vingt par jour. »

Abri et repas pour les voyageurs pauvres. « J’en vois parfois trente ou quarante par jour. »

Enseignement chrétien des enfants, qui vagabondent tout le jour. « On leur donnerait quelques dattes le matin, un peu d’orge cuit à midi : cela coûterait deux sous par jour. On aurait peu d’enfants arabes, mais de petits Berbères… or l’établissement de la foi chez les Berbères y disposera et y fera entrer les Arabes. »

Asile pour les infirmes et les vieillards, hôpital militaire, hôpital civil pour les indigènes, visite des malades à domicile.

Que l’aide serait nécessaire !

« Si je ne vous demande pas d’envoyer ici de Sœurs Blanches, c’est que je sais que, partout où vous pourrez en établir, vous en établirez, et que vous n’en aurez jamais assez pour en mettre partout où il en faudrait. « Je suis toujours seul : je ne suis pas assez fidèle pour que Jésus me donne un compagnon, encore moins des… Je suis de mon mieux le petit règlement que vous connaissez… »

Ce mémoire, comme toute la correspondance du Père de Foucauld, montre l’extrême humilité de cet homme à qui les prétextes ni les occasions n’eussent manqué de se montrer orgueilleux.

Cette humilité est sans doute le principe de l’action qu’il exerça sur les infidèles et les chrétiens. Ce jugement peut surprendre. On s’imagine volontiers que l’humilité rompt l’élan de la nature ; on ne fait pas attention que, si elle détruit une force, elle la remplace aussitôt par une autre de beaucoup supérieure. Elle n’a rien à voir avec la timidité.

Qu’on mesure ce qu’il y a d’audace dans le programme que vient d’établir le Père de Foucauld. Un pauvre prêtre perdu dans une oasis saharienne, se propose de fonder et de faire vivre plus d’œuvres que n’en pourrait entretenir un monastère tout rempli de héros de la charité ; il n’oublie, dans son zèle, aucune âme ; il se laisse emporter loin dos palmiers de Beni-Abbès, il souhaite, il veut la conversion de toute l’Afrique, du monde entier. Qu’est-il donc ? Un dément ? Non : un homme très humble qui connaît la puissance de Dieu.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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Ermite dans le sud-algérien

« Je suis venu porter le feu sur la terre »

Vers le milieu de 1902, la santé de Frère Charles inquiète ses amis. Il avait de la fièvre, des rhumatismes, une grande fatigue générale. Quelques officiers avaient dû écrire, à ce sujet, à la famille. Une des parentes de Frère Charles, trouvant que le régime du pain et de la tisane ne pouvait suffire à un homme encore jeune, avait demandé au missionnaire d’accepter une petite somme, chaque mois, à condition que cet argent fût employé à acheter quelque supplément de nourriture. Il lui répond : « J’accepte les 10 francs. Et pour que vous connaissiez le menu, je vous dirai que j’ajouterai au pain, des dattes, fruit très bon et très nourrissant. »

Peu après, le conseil de modération venait du directeur, l’abbé Huvelin, puis du Père Guérin. Et ce fut le coup de grâce pour le « thé du désert ».

Frère Charles se remit, et reprit sa tâche : « La Fraternité, écrit-il dans son diaire le 13 août, est une ruche de 5 à 9 heures du matin et de 4 à 8 heures du soir. Je ne cesse de parler et de voir du monde : des esclaves, des pauvres, des malades, des soldats, des voyageurs, des curieux. »

La fin de l’année approche. Les constructions et réparations du pauvre ermitage sont achevées, — en attendant que des Frères annoncent leur prochaine venue et ramènent ainsi les ouvriers au chantier. — C’est la vie ordinaire, définitive, sans doute, qui commence. Elle doit être étroite autant que possible, et Frère Charles, songeant à cette obligation de son état, croit meilleur de se priver des services qu’un soldat lui rendait, chaque, matin, en l’aidant à « faire le ménage ». On lui représente qu’il est fatigué : il maintient sa décision ; il donne cette réponse, spirituelle et grande : « Jésus n’avait pas d’ordonnance. »

Son unique souci est celui des âmes. Grâce aux deux noirs qu’il a rachetés, il peut exposer le Saint-Sacrement, dans la chapelle qui ne sera pas tout à fait déserte, aux heures où les soldats sont retenus au camp. Et puis, le jour de Noël et le lendemain, « joie immense » : des Marocains viennent lui rendre visite. Avec quelle amitié il dut les recevoir, et de quels rêves il les suivit, qu’ils ne pouvaient entendre !

En ces mêmes jours, il eut une surprise d’une autre sorte. Les âniers de la poste avaient remis au bureau des affaires indigènes un paquet. Les religieuses d’un des couvents de Terre Sainte où il avait passé, voulant faire plaisir à l’ermite qu’elles avaient connu jardinier, portier, commissionnaire, lui envoyaient un présent de Noël. Mais que donner à un ermite ? D’abord, des reliques pour la chapelle. Les donatrices y avaient joint des fleurs de la Palestine, puis une cuillère de bois, une souricière et un mètre de drap blanc. L’homme qui avait apporté le paquet voyant la misérable gandourah usée dont était vêtu le Père de Foucauld, courut chez le tailleur du bataillon, pensant que le drap blanc servirait à réparer la tunique de son ami.

Le tailleur se rendit à l’ermitage, mais revint avec une mine déconfite:

– Rien à faire.

– Comment, il ne veut pas qu’on répare sa gandourah ?

– Pas précisément, mais déjà il n’avait plus le morceau d’étoffe : il l’a donné.

En mars 1903, la Père de Foucauld reçut la visite de son ancien camarade, Henri Laperrine, commandant supérieur des oasis sahariennes. Déjà, à cette époque, cet officier, dont la carrière fut si belle, passait pour un des types achevés du cavalier colonial. Entre subir une heure d’attente dans l’antichambre d’un ministre et endurer une tempête de sable, il choisissait la tempête. D’une bonne humeur proverbiale, impressionnable, nerveux, il était d’un caractère vif, mais pardonnait aux autres leurs torts, sauf quand ils l’avaient trompé. Il savait être amical sans être familier. Son énergie était prodigieuse ; son exactitude également. A peine descendu de cheval ou de méhari, il se mettait au travail. Les courriers qui le joignaient en route pouvaient repartir, le soir même, avec la réponse. A l’heure de la sieste, il n’y avait souvent qu’un homme qui ne dormît pas : Laperrine. Là, dans le désert, il était dans son royaume, dont il connaissait tout, les hommes et les choses. Un de ses disciples et amis a dit : « Il n’était pleinement lui-même qu’à partir du moment où il posait son pied nu sur la souple encolure de son méhari. » Sa puissance, parmi tant de tribus d’Algérie, du Soudan, du Sahara, était faite de la certitude, établie par cent preuves au cœur des indigènes, que ce grand chef n’était pas leur ennemi. Laperrine ne voulait ni les humilier, ni les exploiter ; il voulait se les concilier, les faire entrer, comme protégés, comme aides et comme amis, dans une France prolongée.

La vocation de Laperrine et celle de Foucauld étaient donc sœurs, non pas semblables ni de même caractère, mais variétés, toutes deux, de la même espèce, très française et très chrétienne. Leur amitié, pendant quarante années, s’explique par cette commune intelligence du rôle civilisateur de la France. Mais je crois que d’autres éléments encore l’ont formée et maintenue. Foucauld, chez Laperrine, admirait une âme loyale, ardente, capable de sacrifier à l’idéal toutes les aises, le repos, la santé, la vie elle-même et, ce qui est plus rare, l’avancement. Laperrine admirait, chez Foucauld, des dons pareils aux siens, mis au service d’un idéal encore plus grand : la sainteté personnelle et le rayonnement de la sainteté parmi les indigènes.

Tel était le visiteur dont la venue fut une grande joie pour le Père de Foucauld. Après son passage, les jours, les mois s’écoulent, dans la solitude. Aucun autre homme ne s’offre à partager la vie de l’ermite du Sahara, il avait essayé vainement de solliciter quelques vocations de petit Frère ou de petite Sœur de la future communauté, décrit à ses correspondants, famille, amis, prêtres, moines, le caractère de son pays d’élection « si solitaire et si central, entre l’Algérie, le Maroc et le Sahara ». Et il écrivait, à la date de Pâques 1903, ces lignes humbles et magnifiques :

« Ni postulant, ni novice, ni sœur… Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul… Régnez en moi, Cœur de Jésus, afin que je meure enfin à moi, au monde, à tout ce qui n’est pas vous… »

Le catéchumène Paul le quitta, au moins pour un temps, le catéchumène Pierre ensuite. Il ne restait près de lui qu’un petit enfant et une vieille aveugle, qu’il baptisa le 5 mai, presque mourante, « sur son désir très nettement exprimé ».

Il attend à cette date le Père Guérin, qui faisait une « tournée d’inspection. » dans les postes des Pères Blancs. Sa correspondance avec lui est des plus touchantes :

« Je vous suis de la pensée, de la prière, dans votre voyage… Il va sans dire que vous logez, vous et votre suite -méhara compris,- à la Fraternité. Vous y êtes chez vous. Vous serez le maître ; si vous voulez, c’est moi qui serai votre invité. Je vous recevrai comme un pauvre reçoit son père tendrement aimé, c’est-à-dire très pauvrement… Votre cuisinier ne chômera pas. Vous n’auriez que moi pour cuisinier, si votre « chef » ne s’en mêlait, et je ne veux pas vous tuer avec ma cuisine…

« Il va sans dire qu’à votre arrivée, je vous ferai avant tout entrer à la chapelle, aux pieds du Maître, du Tout… Je rêve pour vous, ici, bien des jours et des nuits devant le Très Saint-Sacrement exposé. Il y a longtemps que vous n’aurez joui d’heures de silence aux pieds de la Sainte Hostie. »

Le Père Guérin et son compagnon, le Père Villard, demeurèrent cinq jours à Beni-Abbès, du 27 mai au 1er juin au soir. Le 31 mai, jour de la Pentecôte, le Père Guérin célébra la messe principale, et le diaire porte cette note : « Pour la première fois depuis bien des siècles, pour la première fois absolument, peut-être, trois prêtres sont à Beni-Abbès. »

Vers le milieu de l’année 1903, l’ermite forme le vœu de pénétrer jusqu’aux régions plus méridionales habitées par les Touareg, peuple de race berbère, intelligent et fier, beaucoup moins fanatique que l’Arabe. Il écrit le 24 juin à Mgr Guérin pour lui demander la permission d’aller s’installer chez eux, en attendant qu’il puisse y installer des prêtres.

« J’y prierai, j’y étudierai la langue et traduirai le Saint Evangile;… tous les ans je remonterai vers le Nord me confesser. Chemin faisant, j’administrerai les sacrements dans tous les postes… Je réserve l’autorisation de l’abbé Huvelin… J’écris au commandant Laperrine, lui demandant de m’autoriser à exécuter ce projet. »

Comme on le voit, l’imagination ardente de Charles de Foucauld rêve, demande, prépare de grands desseins mais, attentif à chaque plainte, et aussi à chaque nouvelle par où s’exprime le monde où il vit, il est toujours prêt à répondre et à se considérer comme en service commandé. L’été de 1903 lui offre, soudainement, l’occasion de porter les secours de la religion a des Français en péril de mort. Il est le seul prêtre dans ces régions immenses ; nos postes n’ont pas d’aumônier ; les âmes ont été négligées, bien qu’on attende d’elles la plus haute vertu d’obéissance et de sacrifice. Il n’a pas un instant d’hésitation : il part ; il remplit un des grands offices pour lesquels il s’est avancé dans le Sahara. Voici les faits.

Les attaques de convois ou de postes se multipliaient ; l’agitation pouvait, d’un moment à l’autre, tourner à la révolte. Le 16 juillet, 200 Berâbers attaquaient, à 3 heures du matin, 50 tirailleurs algériens de la compagnie d’Adrar, qui étaient obligés de battre en retraite. Neuf jours après le chef du bureau arabe de Beni-Abbès surprenait les Berâbers au puits de Bou-Kheïla, leur tuait 30 hommes et mettait les autres en fuite.

Taghit

Bientôt des entreprises plus importantes allaient être tentées contre nous. Charles de Foucauld est informé de ces rumeurs qui courent le désert. Le prêtre et l’ancien officier, tout lui-même s’émeut. Il y aura des morts et des blessés. Sûrement le devoir est là. Il écrit le 12 août au capitaine de Susbielle, commandant le bureau arabe de Taghit, que cet officier fait mettre en état de défense, à la nouvelle plus précise qu’une harka de 9.000 personnes va tomber sur la Zousfana.

La bataille se livre, du 17 au 20 août. Taghit se défend victorieusement. La harka, décimée, lève le camp le 21. Elle a 1 200 hommes hors de combat. « C’est le plus beau fait d’armes de l’Algérie depuis quarante ans, » dit Charles de Foucauld dans une lettre à sa famille.

Mais le regret le tourmente de n’avoir pas été là. Lui, l’aumônier du Sahara, il n’a pu consoler, absoudre, bénir les mourants et les blessés. N’avait-il pas demandé à partir ? Sans doute, mais il faut qu’il s’entraîne à la fatigue physique, qu’il puisse se passer d’escorte.

Alors, comme le 2 septembre un convoi est attaqué par une centaine de pilleurs embusqués, comme le combat a coûté 49 blessés du côté français, Frère Charles court au bureau des affaires indigènes ; il renouvelle sa demande. Cette fois elle est accueillie. L’aumônier du Sahara peut se rendre auprès des blessés. On lui donne un burnous, des éperons ; un des mokhazenis lui prête un cheval. A la dernière minute, un des assistants essaye de s’opposer à une aventure qu’il estime insensée :

– Comment permettre au Père de partir sans escorte ? Il sera tué en route.

– Je passerai, dit le Père simplement.

– Il passera, en effet, laissez-le aller, réplique le capitaine du bureau arabe, qui survient à ce moment ; il ne peut pas vous dire cela, mais lui, il peut traverser sans arme tout le pays soulevé ; personne ne portera la main sur lui : il est sacré.

A 10 heures, Frère Charles est en selle et part avec le courrier. On fait, à marches forcées, les 120 kilomètres qui séparent Béni-Abbés de Taghit, et le Père de Foucauld commence auprès des blessés sa mission d’ami et de prêtre. Un officier du poste, un témoin du séjour de près d’un mois qu’il passa dans la redoute, m’a dit :

« Je crois pouvoir affirmer que les 49 blessés, chacun en son temps, reçurent la Communion des mains du Père de Foucauld. »

Il revint à Beni-Abbès le 30 septembre 1903, et là, se mettant en retraite, il se demande où est le devoir :

« J’ai une grosse incertitude, écrit-il à l’abbé Huvelin, au sujet du voyage que j’avais projeté dans le Sud, dans ces oasis du Touat, Tidikelt, qui sont absolument sans prêtre, où nos soldats n’ont jamais la messe, où les musulmans ne voient jamais un ministre de Jésus… Je sais d’avance que Mgr Guérin me laisse libre, c’est donc à vous que je demande conseil…

« Je passerais dans l’Extrême-Sud deux, ou trois ou quatre mois… on m’invite, on m’attend… Je frissonne – j’en ai honte – à la pensée de quitter Beni-Abbès, le calme au pied de l’autel, et de me jeter dans les voyages, pour lesquels j’ai maintenant une horreur excessive… La raison montre aussi bien des inconvénients : laisser vide le tabernacle de Beni-Abbès, m’éloigner d’ici où peut-être il y aura des combats… Un convoi part pour le Sud le 10 janvier. Faut-il le prendre, ou ne pas partir du tout ? Je vous supplie de m’écrire une ligne à ce sujet. Je vous obéirai. »

Le 10 janvier 1904 passa. La réponse de l’abbé Huvelin ne vint pas. Le 13, un convoi escorté par 50 hommes de troupe devait partir pour le Touat et le Tidikelt. Le Père de Foucauld se décide, se joint au convoi et se dirige vers ces inconnus, les Touareg de l’Ahaggar, qui vont avoir désormais la plus large part de son amitié et de son apostolat, et chez lesquels sera consommé, un jour, son sacrifice.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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