Ermite au Hoggar II

La vie de Charles de Foucauld , ses dernières années. 

(Au Hoggar) Isolement complet ; pas un homme de sa race, de sa religion, de son éducation ; aucun secours pour le corps ni pour l’âme. Il n’hésita pourtant pas. Il s’offrit résolument à une tâche qu’aucun attrait humain ne recommande, rompit avec tout ce qu’il aimait de la terre et de l’esprit d’Europe, pour obtenir la difficile, l’incertaine, la défiante sympathie de pasteurs nomades, de guerriers habitués au pillage et de nègres misérables. La plupart des hommes, même de la trempe la plus ferme, eussent succombé à l’une ou à l’autre de ces deux tentations : le découragement ou la corruption. Il demeura pur ; il progressa dans l’art du sacrifice, le plus long de tous à apprendre et celui où la maîtrise n’est jamais assurée ; il rendit à la France le service incomparable de la faire entrevoir, car elle était présente et reconnaissable en lui ; il rendit d’autres services à la science ; il prépara tout un peuple pour les missionnaires qui viendront ; il fut le grand semeur solitaire, dont personne n’a pu compter les pas. Lui-même il ne les compta pas. Je crois tout à fait justes ces mots que m’écrivait un de ses proches parents : « Le Hoggar : c’est la période de sa vie où Charles a donné toute sa mesure. »

La règle qu’il adopte est toujours celle des petits Frères du Sacré-Cœur, mais avec deux modifications : d’abord il doit consacrer beaucoup de temps à l’étude du tamacheq, puis il est obligé de sortir de la clôture pour prendre contact avec ses voisins changeants : pasteurs, harratin, esclaves, auxquels il fait des cadeaux images coloriées, et surtout aiguilles. Il regrette de ne pouvoir leur apprendre à tisser la laine et à tricoter.

« Mes relations avec les Touareg sont bonnes, écrit-il… Il me semble que les deux choses les plus nécessaires présentement, au Hoggar, sont l’instruction et la reconstitution de la famille ; leur ignorance si profonde les rend incapables de distinguer le vrai du faux, et le relâchement de la vie de famille, suite de celui des mœurs et de divorces multipliés, laisse les enfants grandir à l’aventure, sans éducation…

« L’établissement de l’autorité française, chez les Hoggar et les Taïtoq, a fait un grand pas depuis un an.

Tant que la France n’aura pas une guerre européenne, il semble qu’il y a sécurité ; s’il y avait une guerre européenne, il y aurait probablement des soulèvements dans tout le Sud, et ici comme ailleurs…

Actuellement, les uns et les autres sont entièrement soumis et paient tribut à la France ; l’amrar des Taïtoq et l’amenokal des Hoggar ont été solennellement investis de leur autorité, au nom de la France, par le chef d’annexe d’In-Salah, de qui ils dépendent. Les Taïtoq ont pour amrar Sidi ag Geradji, vieillard intelligent mais sans grande autorité, et peu sérieux de caractère. Les Hoggar ont pour amenokal Moussa ag Amastane c’est un homme fort intelligent, animé de bonnes intentions, cherchant uniquement le bien des musulmans et le bien des Touareg ; esprit large, il consacre sa vie à faire régner la paix parmi les Touareg, à y protéger les faibles contre les violences des forts, et à s’acquérir par-là ainsi que par sa libéralité, sa piété, son amabilité, son courage, une vénération universelle d’In-Salah à Tombouctou ; le bien qu’il fait, ses efforts pour la paix et la justice ne se restreignent pas aux Hoggar mais s’étendent aux tribus voisines, Azdjers, Kel Oui, Taïtoq, Aoulimmiden… C’est très intéressant de voir ce mélange de grands dons naturels et d’ignorance profonde… sa justice, son courage, l’élévation et la générosité de son caractère, lui ont fait une situation hors pair, du Touat et de Rhât jusqu’au Niger… Les belles qualités qu’il a excluent-elles l’ambition, la sensualité, le mépris et la haine restant au fond du cœur pour les non-musulmans ? Je ne crois pas, mais il semble cependant qu’il y ait chez lui assez de piété vraie pour que la recherche du bien général passe dans sa conduite avant celle de l’intérêt particulier. »

L’influence et l’autorité morale du Père de Foucauld sur le chef des Hoggar n’est pas niable. Et nous savons comment elles s’exerçaient, par un memento retrouvé après la mort du Père et intitulé : « Choses à dire à Moussa et lettres écrites à Moussa. » Ce sont des conseils de tout ordre, où l’on retrouve, avec un résumé de la morale évangélique, les indications les plus précises sur son adaptation à la vie de chef nomade. « Les indigènes révèlent le secret d’une action qui fut toujours et à la fois française et religieuse. Ils révèlent en même temps les difficultés d’ordre psychologique de la colonisation par le seul effet d’une amélioration matérielle de leur sort chez ces nomades remplis d’orgueil. Ils nous sentent à leur merci, dans leur milieu ; notre machinisme les impressionne peu ; ils estiment nos innovations, mais ne nous estiment pas à cause d’elles, ayant pu vivre à moins de frais, librement, avant qu’elles fussent connues ».

Il attend une prochaine visite au Hoggar, « celle de mon vieil et bon ami Motylinski, ancien interprète militaire, un des hommes les plus savants d’Algérie, qui a demandé à passer l’été avec moi, pour faire du tamacheq… Je prépare grammaire, lexique tamacheq-français et français-tamacheq, et traduction d’extraits de la Bible, formant à la fois une histoire sainte abrégée et une collection des passages les plus utiles, dans ce milieu, des livres poétiques, sapientiaux et prophétiques. Tout cela est assez avancé, et peut être fini d’ici deux ou trois mois. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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