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Ermite en Terre Sainte

Charles de Foucauld, après avoir débarqué à Jaffa, gagna par étapes et à pied, Nazareth, où il arriva le 5 mars 1897. Un des Pères Franciscains qui hospitalisent les pèlerins de Terre Sainte et auquel il avait exposé son désir avertissait l’abbesse des Clarisses qu’un étrange visiteur viendrait au monastère s’offrir comme domestique, qu’il était voué à la pénitence, désireux de demeurer caché, et s’appelait le vicomte de Foucauld. Elle était femme à comprendre, et à tout ménager pour qu’une âme fût en paix.

Aussi ne fut-elle pas surprise lorsqu’un jour, une sœur tourière l’annonça. Cette dernière avait remarqué le voyageur trois jours auparavant, pour l’avoir vu faire trois heures d’adoration de suite, dans la chapelle du couvent, vêtu d’un costume étrange : blouse à capuchon, rayée de bleu et blanc, pantalon bleu, calotte blanche en turban, chapelet à gros grains pendant de la ceinture de cuir.

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Ermitage de Charles à Nazareth

Charles de Foucauld devint sacristain de la communauté, chargé des courses et de quelques menus travaux ; il resta surtout adorateur du Saint-Sacrement.

« Je demeure, écrit-il à son beau-frère, dans une maisonnette solitaire, située dans un enclos appartenant aux sœurs dont je suis l’heureux serviteur ; je suis là tout seul à la lisière de la petite ville de Nazareth ; d’un côté est la clôture des sœurs, de l’autre la campagne,… c’est un délicieux ermitage, parfaitement solitaire. « 

Et il décrit sa journée :

Prière jusqu’à l’Angélus ; jusqu’à 6 heures du matin, assistance aux messes qui se disent dans la grotte qui faisait partie de la maison de la Sainte-Famille ; préparation de la messe conventuelle des sœurs, qu’il sert ; petits travaux et commissions du couvent dans le courant de la journée ; préparation du salut de 5 heures, adoration jusqu’à 7 heures et demie, lecture jusqu’à 9 heures, sommeil. Et il conclut :

« J’ai été comblé, comblé sans mesure… Je jouis à l’infini d’être pauvre, vêtu en ouvrier, domestique, dans cette basse condition que fut celle de Jésus Notre-Seigneur, et par un surcroît de grâce exceptionnel, d’être tout cela à Nazareth. »

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Toutes les fois qu’il en était sollicité par les rares passants, ou par l’aumônier, ou par les sœurs, il se dérangeait, et tâchait d’obliger le prochain. C’est ainsi qu’il accepta, un autre jour, de se mettre à l’affût. Un chacal dévalisait le poulailler des Clarisses. Il se glissait dans le jardin, par un certain passage qu’on connaissait bien, entre deux rochers, enlevait une poule, qu’il emportait encore criant. Il fallait débarrasser le pays de cette bête puante et voleuse. Et qui le ferait plus aisément qu’un ancien officier de cavalerie ? On avait emprunté un fusil de chasse à un agent consulaire. Charles de Foucauld se mit à l’affût, à bonne distance des rochers, et commença d’attendre le chacal. Mais à peine se fut-il assis sur une pierre, l’arme chargée posée sur ses genoux, qu’il se mit à réciter le rosaire, selon la coutume qui lui était chère, et à méditer les mystères joyeux, douloureux et glorieux. Le temps, pour lui, passait délicieusement. Le chacal n’en demandait pas plus. Il vint en trottinant, s’arrêta avant de se montrer, reconnut que l’ennemi avait l’esprit ailleurs, pénétra dans le poulailler, tua net une poule choisie, et, au galop, cette fois, l’emporta. Quand les tourières vinrent interroger Frère Charles, et lui demandèrent des nouvelles de la chasse :

– Je n’ai rien vu passer, répondit-il.

Ce fut son premier et son dernier affût dans les collines de Nazareth.

Ses histoires, et beaucoup d’autres qu’on racontait de lui, la singularité de son costume, sa politesse, sa charité, ses longues prières quotidiennes, appelaient l’attention de quiconque habitait Nazareth où y passait même un peu de temps. On faisait de lui un personnage considérable ; on cherchait à savoir pourquoi il était venu de si loin dans le pays. Il se rencontra par exemple, à la poste, avec un Frère convers d’une maison de salésiens qu’il y a à Nazareth, et fut abordé par lui.

– Vous m’excuserez, dit le Frère, mais on rapporte de vous beaucoup de choses. Je voudrais savoir si elles sont vraies,

– A quoi bon ?

– On dit qu’en France, vous aviez une bonne place…

– Laquelle ?

– Une place de comte ?

Frère Charles sourit, et répondit négligemment :

– Je suis un vieux soldat.

Les membres de sa famille correspondaient avec l’ermite, qui se faisait appeler Frère Charles de Jésus, et dont l’âme s’épurait et s’affinait dans cette vie contemplative où il avait trouvé « la paix infinie, la paix débordante ». Ses réponses sont particulièrement tendres. Sa sœur ayant perdu un petit enfant, Frère Charles les console de cette façon :

 « Comme cet enfant est grand, comparé à vous, à nous tous ! Comme il nous domine !… Aucun de vos enfants ne vous aime autant, car il s’abreuve au torrent de l’amour divin… Je l’ai déjà invoqué, ce petit saint, mon neveu, un saint que je tutoie… Une mère vit en ses enfants : voilà déjà une partie de toi au ciel ! Plus que jamais tu auras, désormais, « ta conversation dans les cieux ».

Il lui écrit encore : « Dieu est le maître de nos cœurs comme de nos corps ; il nous donne, à son gré, la joie et la douleur, comme la santé et la maladie. Crois bien que c’est folie de te dire : ceci me rendra heureux, ceci me rendra malheureux, car le bonheur ou la tristesse ne dépendent pas de telle ou telle chose, mais de Dieu qui a mille millions de moyens de répandre en nous-mêmes la joie ou la douleur. »

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Toute la correspondance de cette époque est de ce ton ailé, de même que ses méditations de retraite, d’où j’extrais les lignes suivantes, rappel très émouvant de l’histoire que je viens de retracer :

« Lorsque je commençais à m’écarter de vous, mon Dieu, avec quelle douceur vous me rappeliez à vous par la voix de mon grand-père, avec quelle miséricorde vous m’empêchiez de tomber dans les derniers excès en conservant dans mon cœur ma tendresse pour lui… Mais, malgré tout cela, hélas ! Je m’éloignais, je m’éloignais de plus en plus de vous, mon Seigneur et ma vie… et aussi ma vie commençait à être une mort, ou plutôt c’était déjà une mort à vos yeux… Et dans cet état de mort vous me conserviez encore : vous conserviez dans mon âme les souvenirs du passé, l’estime du bien, l’attachement dormant comme un feu sous la cendre, mais existant toujours, à certaines belles et pieuses âmes, le respect de la religion catholique et des religieux ; toute foi avait disparu, mais le respect et l’estime étaient demeurés intacts… Vous me faisiez d’autres grâces, mon Dieu, vous me conserviez le goût de l’étude, des lectures sérieuses, des belles choses, le dégoût du vice et de la laideur.

« Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse, que je n’ai jamais éprouvée qu’alors !… Mon Dieu, c’était donc un don de vous… comme j’étais loin de m’en douter !

« Oh ! Mon Dieu, comme vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu ! Que vous êtes bon ! Comme vous m’avez gardé ! Comme vous me couvriez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à votre existence ! Et après avoir vidé mon âme de ses ordures et l’avoir confiée à vos anges, vous avez songé à y entrer, mon Dieu ! Car après avoir reçu tant de grâces, elle ne vous connaissait pas encore. Vous agissiez continuellement en elle, sur elle, vous la transformiez avec une puissance souveraine et une rapidité étonnante, et elle vous ignorait complètement… Vous lui inspirâtes alors des goûts de vertu, de vertu païenne, vous me les laissâtes chercher dans les livres des philosophes païens, et je n’y trouvai que le vide, le dégoût… Vous me fîtes alors tomber sous les yeux quelques pages d’un livre chrétien, et vous m’en fîtes sentir la chaleur et la beauté…

« Par quelles inventions, Dieu de bonté, vous êtes- vous fait connaître à moi? De quels détours vous êtes- vous servi ? Par quels doux et forts moyens extérieurs ? Par quelle série de circonstances étonnantes, où tout s’est réuni pour me pousser à vous : solitude inattendue, émotions, maladies d’être chéris, sentiments ardents du cœur, retour à Paris par suite d’un événement surprenant… Et quelles grâces intérieures, ce besoin de solitude, de recueillement, de pieuses lectures, ce besoin d’aller dans vos églises, moi qui ne croyais pas en vous, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière : « Mon Dieu, si vous existez, faites- le moi connaître. » Tout cela, c’était votre œuvre, mon Dieu, votre œuvre à vous seul. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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Ermite dans le sud-algérien

Le Marabout Blanc

Béni-Abbés est une oasis de 7 à 8.000 palmiers. Ils poussent sur la rive gauche de la Saoura, dans les terres et les sables où sont nombreuses les fontaines, et ils forment une longue futaie épaisse, serrée contre une falaise qui la domine de haut. Les voyageurs qui viennent de Colomb-Béchar, en suivant la large vallée, marchent longtemps dans la rocaille, entre le lit desséché de cette Saoura et les dunes qui bordent le désert vers la gauche. Quand ils ont dépassé le bouquet de palmes de Mazzer, ils doivent mettre les pieds dans le sable et franchir des éperons successifs de dunes qui, devant eux, limitent l’horizon. C’est seulement du sommet de la dernière dune, qu’on aperçoit entre deux falaises, tout à coup, et à courte distance, la rivière tournante, les premières flaques d’eau, les premières formes qui plient, les cimes d’une grande palmeraie verte.

L’intervalle entre les falaises qui tiennent dans leurs bras l’oasis, étroit d’abord, s’élargit, devient une petite plaine coupée par la rivière, sans arbre sur la rive droite, couverte sur l’autre de palmiers et d’arbres fruitiers. Dans la forêt, il y a un village fortifié où l’on pénètre par une porte unique, village peuplé d’hommes libres, les Abbabsa. Plus loin, un second village habité par des Arabes nomades. Les nègres logent à la lisière de la palmeraie. Et la population indigène, au total, compte de douze à quinze cents âmes.

Frère Charles avait choisi ce lieu d’apostolat, le plus beau fragment de la ligne de palmiers qui commence à Figuig et finit à In-Salah, parce qu’il y rencontrerait des misères qu’aucun prêtre n’avait pu secourir, et à cause de la proximité du Maroc. Beni-Abbès est, en effet, à un point de jonction entre les deux déserts sahariens, entre le désert de sable qui couvre tout le Sud oranais et le désert rocheux, la « Hamada », qui va jusqu’à la frontière du Maroc. Splendeur de la lumière, pauvreté du sol, pureté des nuits, silence des nuits, que de fois Frère Charles se servira de vous dans ses méditations, et dégagera le sens éternel, caché dans le paysage le plus humble et le plus magnifique.

Il chercha tout de suite la place où établir sa demeure, et acheta, pour 1.170 francs, sur le plateau de la rive gauche, non sur la lisière, mais à 400 mètres environ en arrière, trois petits mamelons qu’il qualifia de montagnes, et deux dépressions également incultes qu’il appela vallées, et où poussaient plusieurs palmiers sauvages.

C’était le « terrain de culture » de la future « fraternité ». Le domaine renfermait plusieurs sources et d’anciens puits. On creusa les puits, on dégagea les sources. Frère Charles, imaginatif et l’esprit toujours en avance d’un jour, d’un mois ou d’un an sur le moment présent, ravi de cette nouvelle résidence, songeait déjà qu’il vivait là dans une demi-clôture, que les fruits et les légumes du jardin seraient abondants, qu’il en pourrait donner, qu’on éviterait ainsi la famine des années de grande sécheresse, qu’il serait le nourricier, le consolateur, l’ami de plus pauvres, particulièrement des soldats français et des esclaves.

La chapelle fut bâtie d’abord « rustique », « très pauvre, mais harmonieuse et jolie » écrit-il à un ami. C’est là qu’il passera tant d’heures, de jour ou de nuit, en adoration ou en méditation ; c’est là qu’il couche au début, seul dans cette cabane isolée. Il s’étend, tout habillé, sur le marchepied de l’autel. Il dormira près du tabernacle, comme le chien aux pieds de son maître. Encore se juge-t-il indigne d’une pareille faveur. Dès que les premières constructions, qui devaient accompagner la chapelle, furent commencées, un sous-officier de tirailleurs, M. J…, qui était de ses amis, s’étant levé de grand matin pour venir à l’ermitage, trouva le Père couché à l’abri d’un mur inachevé. « Comment, lui demanda-t-il, vous ne couchez plus dans la chapelle? – Non. – Vous me disiez que vous étiez bien là. – C’est justement pour cela que j’en suis parti. » Peu de temps après, le Père de Foucauld choisissait, pour y dormir, la sacristie de la chapelle. Or, la petite pièce qu’il appelait ainsi n’était pas assez longue pour qu’un homme pût s’y coucher sur le sable. Le même adjudant de tirailleurs en fit la remarque au Père, qui répondit : « Jésus, sur la croix, n’était pas étendu. »

Les ouvriers édifièrent, au-delà, des cases en brique et en boue sèche qui prirent le nom de cellules Saint- Pierre et Saint-Paul, puis lu chambre des « hôtes non chrétiens », une infirmerie, tandis que Père Charles ornait les bâtiments achevés d’écriteaux portant des pensées à méditer :

« Toi, suis-moi. »

« Je suis venu porter le feu sur la terre. »

« Tout ce que vous faites à un de ces petits, vous me le faites. »

« J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; il faut aussi que je les amène. »

Frère Charles songea qu’il fallait clore le terrain de la Fraternité, car il avait résolu de vivre en clôture, et de ne pas sortir des limites sans une raison grave. Dans les premiers temps, il s’était contenté de marquer, avec des cailloux de la grosseur d’un œuf, disposés en lignes, les frontières de son domaine. Un des soldats qui l’ont le plus souvent approché, en ce temps-là, m’a raconté qu’il revenait parfois au camp après le soleil couché. Attentif à se concilier les âmes de bonne volonté, plus poli et prévenant encore avec les humbles gens, auxquels on ne prend point garde et qui le sentent, qu’avec les grands et les puissants de la terre, Frère Charles l’accompagnait. Il causait amicalement ; il parlait de Dieu et de la beauté de la nuit. Autour d’eux le silence absolu et l’espace désert ; au-dessus, un ciel immense où pas une étoile n’était voilée. Un air chaud se levait du sable. Et ils allaient, l’ancien officier et le soldat, sur la piste à peine visible, chacun remerciant Dieu d’une amitié inattendue dont il était le principe et la fin. Et cela durait quelques minutes. Puis Frère Charles se baissait et tâtait la terre avec la main, pour savoir s’il n’avait pas atteint la limite. Quand il avait touché les cailloux échelonnés, il disait : « Je ne puis vous reconduire plus loin, voici la clôture ; à bientôt. »

On devine si nos soldats, loin, bien loin de leur famille et du pays, étaient touchés d’une amitié comme celle-là.

Voici une lettre écrite par Frère Charles à l’un d’eux :

« Cher ami, vous m’avez dit que vous êtes triste le soir… Voulez-vous, si c’est permis de sortir du camp, venir passer habituellement les soirées avec moi… nous causerons fraternellement de l’avenir… de ce que vous désirez, espérez… A défaut du reste, vous trouverez ici un cœur fraternel… Le pauvre vous offre ce qu’il a. Ce qu’il vous offre surtout, c’est sa très tendre, très fraternelle affection, son profond dévouement dans le Cœur de Jésus. « Frère Charles de Jésus. »

Sa réputation de sainteté rendait sacrés pour les indigènes les objets qu’ils découvraient en chemin, à l’intérieur de la clôture, déposés par d’autres. Il fut bientôt le « marabout blanc ».

Il engagea, pour l’aider aux travaux de jardinage et d’irrigation, deux de ces métis d’arabes et de nègres demi-esclaves qu’on nomme des harratins. Il aurait voulu les retenir et les nourrir à l’ermitage. Mais quand ils eurent partagé le repas du Père de Foucauld, plusieurs jours de suite, ils déclarèrent qu’ils pourraient mourir à ce régime-là, mais non pas vivre, car le marabout déjeunait d’un morceau de pain d’orge trempé dans une décoction d’une plante saharienne, qu’on appelle innocemment « le thé du désert », et, le soir, il dînait d’un bol du même thé, auquel il ajoutait un peu de lait condensé. Les harratins restèrent jardiniers externes. Peu à peu, leur travail améliora le terrain et rendit judicieuse la distribution des eaux. Il y eut, dans le sable, de jeunes palmiers, quelques figuiers en espérance et de même des oliviers, des pieds de vigne. Après des années, le nom de jardin, donné dès le début à ces essais de culture, commencera d’être mérité. Mais à ce moment, comme on le verra, l’ermite aura quitté Beni-Abbès, pour n’y revenir qu’à de rares intervalles.

Tel était le cadre de cette vie sans précédent, ordonnée par une volonté puissante. Le reste était presque entièrement caché aux hommes. A peine auraient-ils pu, s’ils s’étaient appliqués à le faire, découvrir l’exact partage des heures entre les devoirs de charité, de travail manuel, de lecture, et les devoirs de prière : la règle que s’était imposée le Père de Foucauld.

L’âme leur échappait. Toute âme est secrète pour les autres, plus ou moins. Le mystère est plus grand quand les âmes sont grandes, et qu’elles s’écartent de nos plaisirs, de nos occupations, de nos pensées habituelles qui ne sont guère que nous-mêmes, et qu’elles se donnent à Dieu, pour être mises par lui au service du pauvre monde. Nous ne voyons alors que ce qu’elles nous apportent, leur bonté, leurs œuvres fraternelles, le vague reflet d’elles-mêmes sur le visage qui vient vers nous et dans les yeux qui nous regardent. Mais par quel effort se maintiennent-elles hors de la vie commune, dans la constante présence de Celui dont on perd le sourire et la paix pour une seule petite pensée ; quelles grâces elles ont eues, quels combats, quelles délices, quels rêves : cela, nous ne le savons pas.

Le règlement de cette vie, depuis le temps où nous sommes parvenus jusqu’à la fin, ne variera plus. Règlement extrêmement rude, où la prière tenait la première place. Le service de charité était une épreuve des plus sensibles pour Frère Charles, dont l’âme contemplative était assoiffée de recueillement. Il l’acceptait cependant. Il était celui qui fait au plus misérable prochain, au plus inconnu, au plus indigne, un accueil fraternel.

A chaque moment, quelqu’un se présentait à la porte, et l’ouvrait, et Frère Charles apparaissait, les yeux, ses très beaux yeux pleins de sérénité, la tête un peu penchée en avant, la main déjà tendue. Il portait une gandourah blanche, serrée par une ceinture, et sur laquelle était appliqué un cœur surmonté d’une croix en étoffe rouge ; il avait des sandales aux pieds. La coiffure se composait d’un képi sans visière que recouvrait une étoffe blanche tombant en arrière, sur les épaules, pour protéger la nuque.

Un document précieux permet de suivre les événements qui marquèrent le séjour à Beni-Abbès ; c’est un cahier que Frère Charles appelait son « diaire », et où il écrivait les menus faits de sa journée. En voici quelques extraits :

« 25 décembre 1901. — La bonne volonté, la piété inespérée des pauvres soldats qui m’entourent me permet de donner chaque soir sans exception une lecture et explication du saint Évangile (je n’en reviens pas qu’on veuille bien venir m’entendre) ; la bénédiction est suivie d’une très courte prière du soir. »

« 9 janvier 1902. — Premier esclave racheté : Joseph du Sacré-Cœur… Cet après-midi, il restait bien peu d’espoir de délivrer cet enfant ; son maître refusait de le vendre à aucun prix ; mais hier, mercredi, jour du bon saint Joseph, le maître, venant une dernière fois réclamer a accepté en deux minutes, le prix que je lui ai offert. Je l’ai payé séance tenante, et vous auriez joui alors de voir la joie du pauvre « Joseph du Sacré-Cœur », répétant qu’il n’avait plus « d’autre maître que Dieu… »

Pour racheter les esclaves du Sahara, pour en nourrir les pauvres Frère Charles n’aurait pas voulu ruiner ses amis ; il redoutait moins de les gêner un peu. Il quêtait de petites sommes, mais souvent.

La famille avait l’habitude et, tendrement, se laissait faire ; les Pères Blancs de temps à autre, soldaient silencieusement un arriéré de charité héroïque ; les officiers du cercle de Beni-Abbès, émus de pitié pour l’esclave, prenaient leur part dans le prix du rachat ; la caisse du bureau arabe demeurait fermée, fortement défiante. Lui, le libérateur, il se rendait bien compte qu’à vouloir racheter les esclaves il ruinait son crédit ; que l’économie politique lui donnait tort, et que, peut-être, la stricte raison était du même avis. Il taisait alors son examen de conscience :

« Je pourrais avoir une petite somme, écrivait-il en acceptant des honoraires de messe. Le bon Père abbé de Notre-Dame-des-Neiges m’en a offert, et si je n’ai aucun moyen de vivre et de payer mes dettes, je l’emploierai ; mais tant qu’il existe une lueur d’espoir de pouvoir m’en passer, je m’en passerai, parce que je crois cela « beaucoup plus parfait » : Je vis de pain et d’eau, cela me coûte 7 francs par mois… Comme vêtements, Staouéli m’a donné une robe et deux chemises avec douze serviettes, une couverte et un manteau ; c’est un don du bon Père Henry, ou plutôt un prêt, car, pour que je ne puisse les donner, il ne me les a que prêtés ; ici un officier très bien, le capitaine d’U…, m’a si gracieusement offert une couverte et deux petits tricots que je n’ai pu refuser ; vous voyez que je suis monté…

« Pour moi, je n’ai besoin de rien. Pour pouvoir réunir les esclaves, les voyageurs, les pauvres…, j’ai demandé à C… 30 francs par mois pour l’orge des esclaves, à M… 20 francs pour celui des voyageurs. J’ai encore quelques frais pour planter des dattiers qui dans trois ans me donneront ma nourriture, et celle des pauvres, s’il plaît à Dieu. »

« Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel… Ils commencent à appeler la maison la Fraternité (la Khaoua, en arabe), et cela m’est doux. »

Mais l’avenir de l’œuvre qu’il avait fondée le préoccupait. Il faisait l’objet d’un véritable mémoire adresse au Père Guérin, préfet apostolique du Sahara :

Œuvre des esclaves, si durement traites, qui ont tous les vices et n’ont pas d’espérance, ni d’amis. « J’en vois parfois vingt par jour. »

Abri et repas pour les voyageurs pauvres. « J’en vois parfois trente ou quarante par jour. »

Enseignement chrétien des enfants, qui vagabondent tout le jour. « On leur donnerait quelques dattes le matin, un peu d’orge cuit à midi : cela coûterait deux sous par jour. On aurait peu d’enfants arabes, mais de petits Berbères… or l’établissement de la foi chez les Berbères y disposera et y fera entrer les Arabes. »

Asile pour les infirmes et les vieillards, hôpital militaire, hôpital civil pour les indigènes, visite des malades à domicile.

Que l’aide serait nécessaire !

« Si je ne vous demande pas d’envoyer ici de Sœurs Blanches, c’est que je sais que, partout où vous pourrez en établir, vous en établirez, et que vous n’en aurez jamais assez pour en mettre partout où il en faudrait. « Je suis toujours seul : je ne suis pas assez fidèle pour que Jésus me donne un compagnon, encore moins des… Je suis de mon mieux le petit règlement que vous connaissez… »

Ce mémoire, comme toute la correspondance du Père de Foucauld, montre l’extrême humilité de cet homme à qui les prétextes ni les occasions n’eussent manqué de se montrer orgueilleux.

Cette humilité est sans doute le principe de l’action qu’il exerça sur les infidèles et les chrétiens. Ce jugement peut surprendre. On s’imagine volontiers que l’humilité rompt l’élan de la nature ; on ne fait pas attention que, si elle détruit une force, elle la remplace aussitôt par une autre de beaucoup supérieure. Elle n’a rien à voir avec la timidité.

Qu’on mesure ce qu’il y a d’audace dans le programme que vient d’établir le Père de Foucauld. Un pauvre prêtre perdu dans une oasis saharienne, se propose de fonder et de faire vivre plus d’œuvres que n’en pourrait entretenir un monastère tout rempli de héros de la charité ; il n’oublie, dans son zèle, aucune âme ; il se laisse emporter loin dos palmiers de Beni-Abbès, il souhaite, il veut la conversion de toute l’Afrique, du monde entier. Qu’est-il donc ? Un dément ? Non : un homme très humble qui connaît la puissance de Dieu.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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