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Ermite dans le sud-algérien

« Je suis venu porter le feu sur la terre »

Vers le milieu de 1902, la santé de Frère Charles inquiète ses amis. Il avait de la fièvre, des rhumatismes, une grande fatigue générale. Quelques officiers avaient dû écrire, à ce sujet, à la famille. Une des parentes de Frère Charles, trouvant que le régime du pain et de la tisane ne pouvait suffire à un homme encore jeune, avait demandé au missionnaire d’accepter une petite somme, chaque mois, à condition que cet argent fût employé à acheter quelque supplément de nourriture. Il lui répond : « J’accepte les 10 francs. Et pour que vous connaissiez le menu, je vous dirai que j’ajouterai au pain, des dattes, fruit très bon et très nourrissant. »

Peu après, le conseil de modération venait du directeur, l’abbé Huvelin, puis du Père Guérin. Et ce fut le coup de grâce pour le « thé du désert ».

Frère Charles se remit, et reprit sa tâche : « La Fraternité, écrit-il dans son diaire le 13 août, est une ruche de 5 à 9 heures du matin et de 4 à 8 heures du soir. Je ne cesse de parler et de voir du monde : des esclaves, des pauvres, des malades, des soldats, des voyageurs, des curieux. »

La fin de l’année approche. Les constructions et réparations du pauvre ermitage sont achevées, — en attendant que des Frères annoncent leur prochaine venue et ramènent ainsi les ouvriers au chantier. — C’est la vie ordinaire, définitive, sans doute, qui commence. Elle doit être étroite autant que possible, et Frère Charles, songeant à cette obligation de son état, croit meilleur de se priver des services qu’un soldat lui rendait, chaque, matin, en l’aidant à « faire le ménage ». On lui représente qu’il est fatigué : il maintient sa décision ; il donne cette réponse, spirituelle et grande : « Jésus n’avait pas d’ordonnance. »

Son unique souci est celui des âmes. Grâce aux deux noirs qu’il a rachetés, il peut exposer le Saint-Sacrement, dans la chapelle qui ne sera pas tout à fait déserte, aux heures où les soldats sont retenus au camp. Et puis, le jour de Noël et le lendemain, « joie immense » : des Marocains viennent lui rendre visite. Avec quelle amitié il dut les recevoir, et de quels rêves il les suivit, qu’ils ne pouvaient entendre !

En ces mêmes jours, il eut une surprise d’une autre sorte. Les âniers de la poste avaient remis au bureau des affaires indigènes un paquet. Les religieuses d’un des couvents de Terre Sainte où il avait passé, voulant faire plaisir à l’ermite qu’elles avaient connu jardinier, portier, commissionnaire, lui envoyaient un présent de Noël. Mais que donner à un ermite ? D’abord, des reliques pour la chapelle. Les donatrices y avaient joint des fleurs de la Palestine, puis une cuillère de bois, une souricière et un mètre de drap blanc. L’homme qui avait apporté le paquet voyant la misérable gandourah usée dont était vêtu le Père de Foucauld, courut chez le tailleur du bataillon, pensant que le drap blanc servirait à réparer la tunique de son ami.

Le tailleur se rendit à l’ermitage, mais revint avec une mine déconfite:

– Rien à faire.

– Comment, il ne veut pas qu’on répare sa gandourah ?

– Pas précisément, mais déjà il n’avait plus le morceau d’étoffe : il l’a donné.

En mars 1903, la Père de Foucauld reçut la visite de son ancien camarade, Henri Laperrine, commandant supérieur des oasis sahariennes. Déjà, à cette époque, cet officier, dont la carrière fut si belle, passait pour un des types achevés du cavalier colonial. Entre subir une heure d’attente dans l’antichambre d’un ministre et endurer une tempête de sable, il choisissait la tempête. D’une bonne humeur proverbiale, impressionnable, nerveux, il était d’un caractère vif, mais pardonnait aux autres leurs torts, sauf quand ils l’avaient trompé. Il savait être amical sans être familier. Son énergie était prodigieuse ; son exactitude également. A peine descendu de cheval ou de méhari, il se mettait au travail. Les courriers qui le joignaient en route pouvaient repartir, le soir même, avec la réponse. A l’heure de la sieste, il n’y avait souvent qu’un homme qui ne dormît pas : Laperrine. Là, dans le désert, il était dans son royaume, dont il connaissait tout, les hommes et les choses. Un de ses disciples et amis a dit : « Il n’était pleinement lui-même qu’à partir du moment où il posait son pied nu sur la souple encolure de son méhari. » Sa puissance, parmi tant de tribus d’Algérie, du Soudan, du Sahara, était faite de la certitude, établie par cent preuves au cœur des indigènes, que ce grand chef n’était pas leur ennemi. Laperrine ne voulait ni les humilier, ni les exploiter ; il voulait se les concilier, les faire entrer, comme protégés, comme aides et comme amis, dans une France prolongée.

La vocation de Laperrine et celle de Foucauld étaient donc sœurs, non pas semblables ni de même caractère, mais variétés, toutes deux, de la même espèce, très française et très chrétienne. Leur amitié, pendant quarante années, s’explique par cette commune intelligence du rôle civilisateur de la France. Mais je crois que d’autres éléments encore l’ont formée et maintenue. Foucauld, chez Laperrine, admirait une âme loyale, ardente, capable de sacrifier à l’idéal toutes les aises, le repos, la santé, la vie elle-même et, ce qui est plus rare, l’avancement. Laperrine admirait, chez Foucauld, des dons pareils aux siens, mis au service d’un idéal encore plus grand : la sainteté personnelle et le rayonnement de la sainteté parmi les indigènes.

Tel était le visiteur dont la venue fut une grande joie pour le Père de Foucauld. Après son passage, les jours, les mois s’écoulent, dans la solitude. Aucun autre homme ne s’offre à partager la vie de l’ermite du Sahara, il avait essayé vainement de solliciter quelques vocations de petit Frère ou de petite Sœur de la future communauté, décrit à ses correspondants, famille, amis, prêtres, moines, le caractère de son pays d’élection « si solitaire et si central, entre l’Algérie, le Maroc et le Sahara ». Et il écrivait, à la date de Pâques 1903, ces lignes humbles et magnifiques :

« Ni postulant, ni novice, ni sœur… Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul… Régnez en moi, Cœur de Jésus, afin que je meure enfin à moi, au monde, à tout ce qui n’est pas vous… »

Le catéchumène Paul le quitta, au moins pour un temps, le catéchumène Pierre ensuite. Il ne restait près de lui qu’un petit enfant et une vieille aveugle, qu’il baptisa le 5 mai, presque mourante, « sur son désir très nettement exprimé ».

Il attend à cette date le Père Guérin, qui faisait une « tournée d’inspection. » dans les postes des Pères Blancs. Sa correspondance avec lui est des plus touchantes :

« Je vous suis de la pensée, de la prière, dans votre voyage… Il va sans dire que vous logez, vous et votre suite -méhara compris,- à la Fraternité. Vous y êtes chez vous. Vous serez le maître ; si vous voulez, c’est moi qui serai votre invité. Je vous recevrai comme un pauvre reçoit son père tendrement aimé, c’est-à-dire très pauvrement… Votre cuisinier ne chômera pas. Vous n’auriez que moi pour cuisinier, si votre « chef » ne s’en mêlait, et je ne veux pas vous tuer avec ma cuisine…

« Il va sans dire qu’à votre arrivée, je vous ferai avant tout entrer à la chapelle, aux pieds du Maître, du Tout… Je rêve pour vous, ici, bien des jours et des nuits devant le Très Saint-Sacrement exposé. Il y a longtemps que vous n’aurez joui d’heures de silence aux pieds de la Sainte Hostie. »

Le Père Guérin et son compagnon, le Père Villard, demeurèrent cinq jours à Beni-Abbès, du 27 mai au 1er juin au soir. Le 31 mai, jour de la Pentecôte, le Père Guérin célébra la messe principale, et le diaire porte cette note : « Pour la première fois depuis bien des siècles, pour la première fois absolument, peut-être, trois prêtres sont à Beni-Abbès. »

Vers le milieu de l’année 1903, l’ermite forme le vœu de pénétrer jusqu’aux régions plus méridionales habitées par les Touareg, peuple de race berbère, intelligent et fier, beaucoup moins fanatique que l’Arabe. Il écrit le 24 juin à Mgr Guérin pour lui demander la permission d’aller s’installer chez eux, en attendant qu’il puisse y installer des prêtres.

« J’y prierai, j’y étudierai la langue et traduirai le Saint Evangile;… tous les ans je remonterai vers le Nord me confesser. Chemin faisant, j’administrerai les sacrements dans tous les postes… Je réserve l’autorisation de l’abbé Huvelin… J’écris au commandant Laperrine, lui demandant de m’autoriser à exécuter ce projet. »

Comme on le voit, l’imagination ardente de Charles de Foucauld rêve, demande, prépare de grands desseins mais, attentif à chaque plainte, et aussi à chaque nouvelle par où s’exprime le monde où il vit, il est toujours prêt à répondre et à se considérer comme en service commandé. L’été de 1903 lui offre, soudainement, l’occasion de porter les secours de la religion a des Français en péril de mort. Il est le seul prêtre dans ces régions immenses ; nos postes n’ont pas d’aumônier ; les âmes ont été négligées, bien qu’on attende d’elles la plus haute vertu d’obéissance et de sacrifice. Il n’a pas un instant d’hésitation : il part ; il remplit un des grands offices pour lesquels il s’est avancé dans le Sahara. Voici les faits.

Les attaques de convois ou de postes se multipliaient ; l’agitation pouvait, d’un moment à l’autre, tourner à la révolte. Le 16 juillet, 200 Berâbers attaquaient, à 3 heures du matin, 50 tirailleurs algériens de la compagnie d’Adrar, qui étaient obligés de battre en retraite. Neuf jours après le chef du bureau arabe de Beni-Abbès surprenait les Berâbers au puits de Bou-Kheïla, leur tuait 30 hommes et mettait les autres en fuite.

Taghit

Bientôt des entreprises plus importantes allaient être tentées contre nous. Charles de Foucauld est informé de ces rumeurs qui courent le désert. Le prêtre et l’ancien officier, tout lui-même s’émeut. Il y aura des morts et des blessés. Sûrement le devoir est là. Il écrit le 12 août au capitaine de Susbielle, commandant le bureau arabe de Taghit, que cet officier fait mettre en état de défense, à la nouvelle plus précise qu’une harka de 9.000 personnes va tomber sur la Zousfana.

La bataille se livre, du 17 au 20 août. Taghit se défend victorieusement. La harka, décimée, lève le camp le 21. Elle a 1 200 hommes hors de combat. « C’est le plus beau fait d’armes de l’Algérie depuis quarante ans, » dit Charles de Foucauld dans une lettre à sa famille.

Mais le regret le tourmente de n’avoir pas été là. Lui, l’aumônier du Sahara, il n’a pu consoler, absoudre, bénir les mourants et les blessés. N’avait-il pas demandé à partir ? Sans doute, mais il faut qu’il s’entraîne à la fatigue physique, qu’il puisse se passer d’escorte.

Alors, comme le 2 septembre un convoi est attaqué par une centaine de pilleurs embusqués, comme le combat a coûté 49 blessés du côté français, Frère Charles court au bureau des affaires indigènes ; il renouvelle sa demande. Cette fois elle est accueillie. L’aumônier du Sahara peut se rendre auprès des blessés. On lui donne un burnous, des éperons ; un des mokhazenis lui prête un cheval. A la dernière minute, un des assistants essaye de s’opposer à une aventure qu’il estime insensée :

– Comment permettre au Père de partir sans escorte ? Il sera tué en route.

– Je passerai, dit le Père simplement.

– Il passera, en effet, laissez-le aller, réplique le capitaine du bureau arabe, qui survient à ce moment ; il ne peut pas vous dire cela, mais lui, il peut traverser sans arme tout le pays soulevé ; personne ne portera la main sur lui : il est sacré.

A 10 heures, Frère Charles est en selle et part avec le courrier. On fait, à marches forcées, les 120 kilomètres qui séparent Béni-Abbés de Taghit, et le Père de Foucauld commence auprès des blessés sa mission d’ami et de prêtre. Un officier du poste, un témoin du séjour de près d’un mois qu’il passa dans la redoute, m’a dit :

« Je crois pouvoir affirmer que les 49 blessés, chacun en son temps, reçurent la Communion des mains du Père de Foucauld. »

Il revint à Beni-Abbès le 30 septembre 1903, et là, se mettant en retraite, il se demande où est le devoir :

« J’ai une grosse incertitude, écrit-il à l’abbé Huvelin, au sujet du voyage que j’avais projeté dans le Sud, dans ces oasis du Touat, Tidikelt, qui sont absolument sans prêtre, où nos soldats n’ont jamais la messe, où les musulmans ne voient jamais un ministre de Jésus… Je sais d’avance que Mgr Guérin me laisse libre, c’est donc à vous que je demande conseil…

« Je passerais dans l’Extrême-Sud deux, ou trois ou quatre mois… on m’invite, on m’attend… Je frissonne – j’en ai honte – à la pensée de quitter Beni-Abbès, le calme au pied de l’autel, et de me jeter dans les voyages, pour lesquels j’ai maintenant une horreur excessive… La raison montre aussi bien des inconvénients : laisser vide le tabernacle de Beni-Abbès, m’éloigner d’ici où peut-être il y aura des combats… Un convoi part pour le Sud le 10 janvier. Faut-il le prendre, ou ne pas partir du tout ? Je vous supplie de m’écrire une ligne à ce sujet. Je vous obéirai. »

Le 10 janvier 1904 passa. La réponse de l’abbé Huvelin ne vint pas. Le 13, un convoi escorté par 50 hommes de troupe devait partir pour le Touat et le Tidikelt. Le Père de Foucauld se décide, se joint au convoi et se dirige vers ces inconnus, les Touareg de l’Ahaggar, qui vont avoir désormais la plus large part de son amitié et de son apostolat, et chez lesquels sera consommé, un jour, son sacrifice.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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A travers le désert

Le Missionnaire

Le Père de Foucauld part à pied avec le catéchumène Paul, « une ânesse portant la chapelle et les provisions, l’ânon qui ne porte rien, des sandales neuves et deux paires d’espadrilles ».

Après dix-huit jours, le 1er février 1904, il entre à Adrar, où le commandant Laperrine lui apprend que, des six tribus touareg, trois ont fait leur soumission depuis un an : les Iferas, les Taïtoq et les Hoggar ; le pays touareg est donc désormais ouvert aux chrétiens. Le commandant offre à son ami de l’accompagner dans la tournée « d’apprivoisement » qu’il compte faire parmi ses nouveaux sujets de l’Ahnet, de l’Adrar et du Djebel Ahaggar. En attendant l’heure du départ, le Père de Foucauld commence à étudier la langue (le tamacheq), pendant un séjour qu’il fait à Akabli, point de passage de caravanes.

Le 14 mars, le commandant Laperrine, fidèle au rendez-vous, sort d’Akabli avec son compagnon et ami, qui, cette fois, monte un méhari. Son intention est de pousser jusqu’à Tombouctou. Il passera par In-Ziz, l’Ahnet, l’Adrar, Timissao, In-Ouzal, Mabrouk, s’arrêtera peu de jours à Tombouctou, et reviendra par l’Adrar et le Hoggar. « Si l’état des esprits s’y prête, écrit le Père de Foucauld, notre pensée est qu’au retour on me laissera chez les Hoggar, et que je m’y fixerai. » Il étudie, au passage, les lieux d’installation possibles ; il y pense lorsque la colonne s’arrête au puits d’In-Ziza ; il y pense encore au puits de Timissao, où se trouve l’eau, la terre arable, et des grottes pouvant servir d’habitation.

La mission reçoit de nombreuses visites d’indigènes : c’est, au puits de Tintagart, le successeur désigné de l’amenokal des Taïtoq – plus loin celle d’un envoyé du marabout Abidin. Il a longtemps été un de nos ennemis acharnés ; il promet maintenant sa visite prochaine, avec le prince des Hoggar, l’amenokal Moussa ag Amastane.

Ce pays nouveau se révèle à Charles de Foucauld. « Le Hoggar, écrit-il, est un pays de montagnes et de hauts plateaux. La température y est donc plus fraîche que celle dont nous pensons parfois mourir ici. Dans la plupart des fonds, vallées, ravins, il y a des arbres, gommiers et éthels surtout : j’en ai vu de magnifiques. Le Hoggar s’étend, en latitude, du Djebel-Oudan au village de Tamanrasset ; en longitude, de l’oued Igharghar à Abalessa. Le village de Tit en est le centre : village fameux par le combat que le lieutenant Cottenest dut soutenir contre les Hoggar, et qui amena la soumission de tout le pays de pasteurs…

Ainsi va la mission, bien en paix, jusqu’au 16 avril. Ce jour-là, au puits du Timiaouin, dans le désert, la troupe du commandant Laperrine rencontre une colonne française composée de 25 tirailleurs soudanais, de 10 Kenata auxiliaires, et commandée par deux officiers. Cette troupe, partie de Tombouctou, vient dans un but quelque peu hostile : faire abandonner au chef de la mission du Nord le projet de traverser le Sahara jusqu’à Tombouctou, et d’entrer dans la région administrée par les postes du Sud.

Dès le premier salut échangé, Laperrine comprend que c’est à lui d’être le plus sage. Il s’aperçoit que ses camarades du Niger ne pardonnent pas même aux Iforas de s’être soumis à la France par l’intermédiaire des autorités algériennes. Il veut éviter tout éclat. Il renoncera à une gloire enviée, celle d’avoir traversé pacifiquement le désert de part en part, et se retirera. Mais la troupe du Niger se retirera aussi immédiatement, sans inquiéter ni molester les Iforas soumis.

Le Père de Foucauld, dans cette occasion, eut peine à se contenir. Ce n’est pas le voyageur subitement arrêté et obligé à rebrousser chemin qui montre son dépit ; c’est l’officier, le colonisateur, l’ami des Sahariens nomades, le prêtre, qui juge cet incident de route avec une sévérité dont je ne connais, sous sa plume, aucun autre exemple.

Cependant, il a su ne pas montrer sa réprobation. Il note seulement : « Après leur avoir fraternellement serré la main à l’arrivée, je partirai demain sans leur dire adieu. »

Le convoi du commandant Laperrine prend la route de l’Est, par l’Adrar et le Hoggar. A chaque instant, dans ce voyage de découverte, un puits, des palmiers, un croisement de pistes continuent d’éveiller chez le Père de Foucauld l’image d’une Fraternité ou d’une mission à fonder.

De petits croquis sont jetés en marge du texte, des indications minutieuses pour l’emplacement des habitations, pour les meilleurs méthodes d’apprivoisement à employer, les plus utiles exemples à donner. Ici un dispensaire serait d’un grand secours ; là un centre d’agriculture, ou mieux d’horticulture. Ici, deux Frères suffiraient au travail ; là, il en faudrait dix au moins et dix Sœurs. Tout le long de la route, le Père de Foucauld dispose des sujets d’un ordre qui n’existe pas encore. Sa charité l’inspire, imagine et construit. Comme les grands moines défricheurs, il voit déjà une civilisation nouvelle se lever pour ces pays sauvages ; il est seul et il ne désespère pas : l’audace de ses vœux serait justement appelée folie, s’il était de ceux dont la confiance est humaine. On s’arrête cinq jours dans Abalessa. Il y célèbre la messe, le jour de la Pentecôte (22 mai), en présence de Laperrine et de plusieurs officiers, « avec grande émotion ». Le commandant y reçoit la visite de deux notables Kel-Réla, venant à marches forcées, et apportant une lettre de Moussa ag Amastane. L’un de ces notables, très proche parent de Pamenokal et son successeur désigné, Soua, est frère de la jeune fille que Moussa aimait et n’a pu épouser. – Ce roman du désert était connu là-bas. – Dans cette lettre, le chef des Hoggars se montre très bien disposé et se déclare l’ami de la France, si bien que Frère Charles se demande si l’heure n’est pas venue, pour l’ermite, de s’arrêter et de fonder l’ermitage au village de Tit, qu’on atteint le 26 mai, et qui est le plus central du Hoggar. Laperrine croit plus sûr de ne pas encore accorder la permission. Au pas des chameaux, on continue donc l’énorme randonnée.

La colonne Laperrine était rejointe, le 12 juin 1904, par un détachement du Tidikelt, commandé par le lieutenant Roussel, chargé de continuer à petites étapes, la tournée « d’apprivoisement » chez les Touareg Hoggar. Laperrine dit au lieutenant de chercher à négocier avec Moussa l’établissement du Père de Foucauld au Hoggar, et lui confie son ami qui repart, de village en village.

« Nous allons de source en source, écrit-il le 3 juillet à un ami, aux lieux de pâturages les plus fréquentés des nomades, passant plusieurs jours au milieu d’eux… Mes journées sont occupées par l’étude de la langue de ce pays, langue berbère très pure, et par les traductions des Saints Évangiles en cette langue.

Les indigènes nous reçoivent bien : ce n’est pas sincère, ils cèdent à la nécessité. Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent ? Peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens. Sauront-ils séparer entre les soldats et les prêtres, voir en nous des serviteurs de Dieu, ministres de paix et de charité, frères universels ? Je ne sais. Si je fais mon devoir, Jésus répandra d’abondantes grâces, et ils comprendront. »

Tout défiants, tout haineux que lui semblent souvent ces « frères ombrageux » du Hoggar, il les juge « bien moins séparés de nous que les Arabes », et l’idée de s’établir au milieu d’eux continue de hanter son esprit. Cependant il reconnaît que l’heure n’est pas encore venue. Il rentrera, avec la mission, vers les villes sahariennes du nord.

Le 20 septembre, la colonne est de retour à In-Salah. Le Père de Foucauld n’y demeure pas. Sans convoi ni force armée désormais, avec un seul soldat indigène qui lui sert de guide, il continue sa route par Inghar, Aoulef, Adrar. Selon sa promesse, partout où il y a une tente, un groupe de gourbis ou de cases en terre, il s’arrête, pour montrer à l’Afrique sauvage ce qu’est le cœur d’un chrétien de France. A Timimoun, il séjourne trois jours. Il s’arrête à peine à El-Goléa, où trois Pères Blancs l’accueillent ; il a hâte de retrouver le poste de mission de Ghardaïa, et son grand ami, le préfet apostolique du Sahara.

La fatigue d’un voyage aussi long, et dans la plus dure saison, a altéré la santé de Frère Charles. Une photographie prise à cette époque nous le montre évidemment épuisé, les yeux enfoncés sous l’orbite, le visage amaigri et entaillé de rides profondes.

Charles de Foucauld séjourne six semaines à Ghardaïa, capitale du Mzab, du 12 novembre au 26 décembre 1904. Il y remet au Père Guérin la traduction des quatre évangiles en langue tamacheq. Il est, dès ce temps-là, l’objet d’une grande curiosité de la part des indigènes. Un personnage de cette sainteté et de ce renom ne pouvait passer inaperçu. Bien que les gens du Mzab soient d’un caractère fermé, et défiants de l’Européen, on vit les notables solliciter la faveur d’être reçus par « celui qui avait vendu ce monde pour l’autre » ; on vit les moindres gens essayer d’apercevoir au moins par la fenêtre « le grand marabout » au travail ou en prière. L’un de ceux qui rendirent visite au Père de Foucauld, bourgeois des plus importants de la ville, racontait : « Lorsque je suis entré, il m’a dit : « Que le « Seigneur soit avec toi ! » et cela m’a remué le cœur. »

Le Père de Foucauld prend le 26 décembre 1904, avec deux Pères Blancs, le chemin d’El-Goléa, à pied près de son méhari ; il y arrive le 1er janvier 1905 ; il y retrouve Laperrine, nommé lieutenant-colonel, et repart avec lui deux jours plus tard pour Adrar, « où il y avait une occasion pour Beni-Abbès ». Le 24 janvier, le missionnaire retrouve son ermitage, la cabane de terre flambée par le soleil dont il avait fait son domaine et son cloître.

Quelques jours plus tard arrive à Beni-Abbès le général Lyautey, qui m’a raconté sa rencontre avec le Père de Foucauld à peu près dans ces termes :

« Nous avons dîné ensemble, avec les officiers, le samedi, dans la redoute. Il y eut, après dîner, un phonographe qui débita des chansons montmartroises. Je regardais Foucauld, me disant : « Il va sortir. » Il ne sortit pas, il riait même. Le lendemain dimanche, à 7 heures, les officiers et moi, nous assistions à la messe dans l’ermitage. Une masure, cet ermitage. Sa chapelle, un misérable couloir à colonnes, couvert en roseaux. Pour autel, une planche. Pour décoration, un panneau de calicot avec une image du Christ, des flambeaux en fer blanc. Nous avions les pieds dans le sable. Eh bien, je n’ai jamais vu dire la messe comme la disait le Père de Foucauld. Je me croyais dans la Thébaïde. C’est une des plus grandes impressions de ma vie. »

La cloche de l’ermitage a recommencé à sonner, à minuit, sur le plateau désert. Les indigènes ont recommencé à mendier les sous, les dattes, l’orge du marabout, et à lui raconter interminablement leurs affaires compliquées.

Mais c’est pour peu de temps, car au début d’avril 1905, le lieutenant-colonel Laperrine propose au Père de Foucauld d’aller passer l’été au Hoggar avec le capitaine Dinaux, commandant la compagnie saharienne du Tidikelt.

Conformément à la discipline à laquelle il s’était soumis, il consulte l’abbé Huvelin et le Père Guérin. Sur leur conseil, il accepte, et retrouve le 8 juin, près d’un puits du Tout, le capitaine Finaux, qui a pour compagnons quatre civils français : M. E. Gautier, géographe, M. Chudeau, géologue, M. Pierre Mille, écrivain, M. Etiennot, inspecteur des P.T.T. ; pour repartir avec eux vers le Sud.

Soldats, savants, artistes, religieux, ils vont chacun cherchant son bien, et tous veulent ainsi le bien de la France. Le 23 juin, lors de la halte du soir, près du puits d’In-Ouzel, un méhariste est signalé, qui vient, unique dans le tour d’horizon. C’est un courrier que le capitaine Dinaux a envoyé vers Moussa ag Amastane, chef des Touareg Hoggar. Le surlendemain, Moussa entre dans le camp :

« Il est très bien, écrit le Père de Foucauld, très intelligent, très ouvert, très pieux, musulman, aimant argent, plaisir, honneurs, ayant les idées et la vie, les qualités et les vices d’un musulman logique, et en même temps l’esprit aussi ouvert que possible… D’accord avec lui, mon installation au Hoggar est décidée. »

Un mois après, le lieu de sa résidence était fixé et atteint :

« Je choisis Tamanrasset, village de vingt feux, en pleine montagne, au cœur du Hoggar et des Dag-Rali, la tribu principale, à l’écart de tous les centres importants. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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