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Sa conversion

Après l’extraordinaire voyage d’exploration au Maroc la voix du désert s’élève de nouveau. Une volonté supérieure et l’attrait de la solitude dominent Charles de Foucauld. Après quelques mois en Algérie et en France, il reprend la route du Sud-Algérien, à l’automne 1885 : il visite, sans but apparent, ni sans doute bien défini, l’immense territoire déjà saharien jalonné par Ghardaïa, El Goléa, Ouargla, Touggourt et Gabès. Ce sont des pays où il faut voyager bien des jours et dormir bien des nuits avant d’apercevoir, pâlie par la lumière aveuglante, la tache verte d’une palmeraie. Ce fut aussi un pays où son âme, éprise de la solitude, se fiançait avec elle.

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Gabès – Tunisie

Les quelques mois qui suivirent sont au contraire pour Foucauld comme une reprise, en vue d’un adieu, de la vie de société. Sa famille, loin de laquelle il vient de vivre longtemps, l’accueille intelligemment, délicieusement. Rien que de la joie : aucun prêche, aucun reproche, aucun souhait exprimé. On le fête ; on est fier de lui ; il voit la société la plus choisie et la plus sérieuse de Paris. Des hommes, que leur passage au pouvoir a rendus fameux et n’a pas compromis, causent devant lui des affaires religieuses et des affaires politiques de la France. Ils sont chrétiens, et ne font pas mystère de leur foi. Charles les retrouve chaque semaine. De douces influences féminines l’enveloppent ; il vit dans l’intimité de parentes qui lui rappellent sa mère, et dont il reçoit, sans qu’elles y songent même, un perpétuel exemple d’esprit, de grâce, de gaieté saine et de piété. C’est la comtesse Armand de Foucauld, mère de Louis de Foucauld, le futur attaché militaire à Berlin ; c’est Mme Moitessier, née Inès de Foucauld, tante de Charles, Louis Buffet, neveu de son mari, qui avait été ministre à trente ans, Aimé Buffet son frère, Estancelin, le duc de Broglie.

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La vie de Charles de Foucauld à cette époque, se partage entre les conversations familiales et, mondaines et le travail. Il reste enfermé tout le jour dans son appartement, orné de souvenirs d’Algérie et du Maroc, et où il n’y avait aucun lit, car il couchait sur un tapis, enveloppé dans un burnous. Il y rédige le livre sévère et magnifique qui allait répandre son nom. Les documents rapportés par lui deviennent de la science et de la vie.

Mais la pensée de l’officier explorateur se portait à nouveau vers les lointains horizons qui le hantaient, en même temps qu’une nouvelle préoccupation le troublait.

Il avait été remué profondément, durant ses séjours dans le Nord-Africain, par la perpétuelle invocation à Dieu qui s’élevait autour de lui. Ces appels à la prière, ces hommes, prosternés cinq fois le jour vers l’Orient, ce nom d’Allah sans cesse répété dans les conversations ou les écrits, tout l’appareil religieux de la vie musulmane, l’avait amené à se dire : « Et moi qui suis sans religion ! » Car les juifs aussi priaient, et le même Dieu que les Arabes ou que les Marocains.

A son retour, il avait même dit à quelques-uns de ses amis : « J’ai songé à me faire musulman. » Propos de sensibilité, que la raison n’avait pas ratifié. Au premier examen, il lui était apparu, comme il en a fait la confidence à l’un de ses intimes amis, que la religion de Mahomet ne pouvait être la véritable, « étant trop matérielle ». Mais l’inquiétude demeurait. Bénie soit-elle ! Car elle est la preuve d’une supériorité chez celui qui l’éprouve, un grand événement dans l’ordre de la grâce, le signe bienheureux qu’une âme va retrouver la route. Il manquait à ce jeune homme, né dans le catholicisme, de bien connaître cette religion divine, magnifique et solide, et d’en avoir au moins deviné la transcendance, pour revenir à elle, sans hésitation, au moment où la tyrannie de la matière lui pesait par trop. Il était triste en effet, au fond de son cœur, d’une tristesse ancienne.

Il avait eu beau vivre dans le plaisir, elle n’avait fait que s’accroître. Elle l’avait tenu, selon l’aveu qu’il en a écrit, « muet et accablé, pendant ce qu’on appelle les fêtes ». Depuis lors, elle n’avait été dissipée ni par les sciences humaines, ni par l’action, ni par le succès et la réputation. Aujourd’hui sans doute, il s’était soumis à une discipline de travail, et, par-là, il se sentait meilleur que dans le passé, mais non point allégé de ses fautes, non point tel qu’il aurait dû être, bien loin moralement de ces êtres chers qu’il voyait vivre dans sa famille unie et heureuse.

Il lisait beaucoup. Mais une grande lâcheté secrète est en nous, lorsqu’il s’agit de reprendre une règle de vie que nous savons sévère et réprimante. Nous cherchons l’à peu près pour ne pas en venir à l’idéal de perfection, et la nature frémissante nous fait demander conseil aux hommes plutôt qu’à Dieu, parce que nous savons que Dieu est exigeant. C’est ainsi que Charles de Foucauld, aux heures où cessait le travail de rédaction de la Reconnaissance au Maroc, ouvrait les livres des philosophes païens, et les interrogeait. Les réponses lui semblaient pauvres. La philosophie des temps anciens n’a rien purifié, rien adouci, rien consolé.

La seule inquiétude de ces choses est déjà une prière, et Dieu l’écoutait. Quelques pages d’un livre chrétien qu’il avait ouvert après tant d’autres, dans un moment d’angoisse – j’ignore quel était ce livre – commencèrent d’éclairer cet incroyant.

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Mme. Marie de Bondy

Et voici que, par hasard, un soir, chez sa tante Mme Moitessier, Charles rencontra l’abbé Huvelin, qui était lié, depuis longtemps, avec plusieurs personnes de la famille de Foucauld. C’était un ancien normalien, très humble, très simple, très pieux, qui avait, avec une très médiocre santé, un esprit prompt et un cœur très sensible. Vicaire à Saint-Augustin, il avait des relations innombrables, une terrible clientèle de pénitents, et la réputation d’un saint homme. Sa pitié pour les pécheurs, on peut dire sa tendresse, touchait les plus indifférents. Il les voulait meilleurs, et pensait pour eux à l’heure définitive où ils seraient jugés, condamnés, malheureux, sans espoir de mourir, car la mort n’existe pas, même un instant : il n’y a que deux vies.

Le jour où il rencontre Charles de Foucauld, l’abbé Huvelin, qui était son aîné de vingt ans, fait grande impression sur celui qui devait lui ressembler un jour. Nul ne sait ce qu’ils se dirent. Ces deux hommes peuvent n’avoir échangé que des phrases banales ; s’être salués seulement, puis regardés l’un l’autre, cinq ou six fois, dans une soirée : cela suffit, ils se sont reconnus ; ils s’attendaient ; dans leur cœur, ils nommeront désormais cette rencontre un grand événement. L’un a pensé : « Vous êtes la religion ! » L’autre : « Mon frère qui êtes malheureux, je ne suis qu’un pauvre homme, mais mon Dieu est très doux, et il cherche votre âme pour la sauver. » Ils ne s’oublieront plus.

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L’Abbé Huvelain

Ils ne se revirent pas tout de suite. Mais, dans l’âme de Charles, la grâce montait sa marée. On ne sait d’abord d’où elle vient. Elle est promise aux hommes de bonne volonté, ou plutôt elle leur est déjà donnée, et leur bonne volonté même est son œuvre. Au moment qu’elle semblait loin, elle a déjà couvert les fonds vaseux ; elle est fraîche ; elle amène ses oiseaux avec elle, et ses vagues qui déferlent, l’une après l’autre, disant toutes : « Il faut croire, être pur, être joyeux de la grande joie divine, et recevoir la lumière sur les eaux vivantes. » Cet obscur mouvement, ce désir d’illumination, il les sentait, en lui, de plus en plus puissants. On le voyait, à présent, entrer dans les églises, entre deux courses, ou à la tombée de la nuit ; il s’asseyait, loin de l’autel, ne comprenant ni ce qui l’avait attiré là, ni ce qui l’y retenait, et il disait, non pas ses prières d’autrefois, mais celle-ci, qui monte droit au paradis : « Mon Dieu, si vous existez, faites-le moi connaître ! »

Un soir d’octobre, dans une de ces conversations familiales, où l’esprit et le cœur parlent librement et sans chercher la route, les enfants jouant autour des tables avant d’aller se coucher, une de ses cousines dit à Charles :

« Il paraît que l’abbé Huvelin ne reprendra pas ses conférences ; je le regrette bien. – Moi aussi, répondit Charles ; car je comptais les suivre. » La réponse ne fut pas relevée. Quelques jours plus tard, il dit, gravement, à cette même cousine : « Vous êtes heureuse de croire ; je cherche la lumière, et je ne la trouve pas. »

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Eglise de Saint Augustin

Entre le 27 et le 30 octobre, le lendemain de cette confidence, l’abbé Huvelin vit entrer dans son confessionnal, à Saint-Augustin, un jeune homme qui ne s’agenouilla pas, qui se pencha seulement, et dit :

– Monsieur l’abbé, je n’ai pas la foi ; je viens vous demander de m’instruire

Huvelin le regarda :

– Mettez-vous à genoux, confessez-vous à Dieu : vous croirez.

– Mais je ne suis pas venu pour cela.

– Confessez-vous.

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Confessional

Celui qui voulait croire sentit que le pardon était pour lui la condition de la lumière. Il s’agenouilla, et confessa toute sa vie.

Quand il vit se relever le pénitent absous, l’abbé reprit :

– Vous êtes à jeun ?

– Oui.

– Allez communier.

Et Charles de Foucauld s’approcha aussitôt de la table sainte, et fit sa « seconde première communion ».

De sa conversion, il no parla point. Ce fut à certains actes qu’on s’aperçut, et peu à peu, que le fond de l’âme était changé.

A la fin de 1887 et au début de 1888, les ouvrages du vicomte de Foucauld, Itinéraires au Maroc, Reconnaissances au Maroc, paraissaient en librairie. Le succès, ainsi que je l’ai dit, en fut très grand, dans le monde restreint des géographes, des savants et des coloniaux, soit de France, soit des pays étrangers.

On célèbre, de tous côtés, le jeune explorateur ; sa renommée se répand ; les lettres de félicitations affluent rue de Miromesnil ; des amis montent les étages, et viennent demander, chacun rappelant ses titres au souvenir du glorieux camarade : « Eh bien mon vieux, en voilà un succès ! Bien légitime, d’ailleurs. En as-tu couru, des dangers que tu ne racontes pas ! Où vas-tu aller maintenant ? Car tu nous dois, et tu dois à toi-même des explorations nouvelles. »

L’autre, on le sait déjà, n’était pas de ceux qui discutent leurs projets en public. Les méditer avec de rares initiés lui a toujours semblé meilleur. Et la conclusion, c’est que, sans renier la science, l’étude des mœurs et des langues inconnues, il exercera avant tout pour le bien des âmes ses qualités de courage, de volonté, sa faculté extraordinaire d’endurance, et son esprit de charité. Il se préparera à cette mission par un voyage en Terre Sainte. En novembre 1888, il s’embarque à Marseille.

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Au milieu de décembre, il est à Jérusalem, qu’il trouve couverte de neige ; il s’attarde à parcourir les rues, à visiter les églises, à monter et descendre la pente du mont des Oliviers ; il passe Noël à Bethléem, puis fait une grande excursion en Galilée, à cheval, accompagné d’un guide qui monte lui-même un cheval de bât. Dans ses lettres, il montre une dévotion vive pour Nazareth. Après avoir quitté cette ville, il y revient. Là, plus tendrement qu’ailleurs, il médite. Et si l’on veut connaître le thème principal de cette méditation, je puis l’indiquer. Cette ville blanche, aux rues escarpées et tournantes sur les flancs du Nébi-Saïn, a touché le cœur pénitent de Charles de Foucauld. Elle lui inspire un amour, qui ne s’éteindra plus, pour la vie cachée, l’obéissance, l’humble condition volontaire. Elle lui répète le mot magnifique qu’avait dit l’abbé Huvelin : « Notre- Seigneur a tellement pris la dernière place, que jamais personne n’a pu la lui ravir. » Je crois pouvoir affirmer que tout le reste de la vie de Foucauld a été travaillé et modelé par le souvenir de Nazareth.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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Vers l’Orient pour y être plus pauvre

Dès le principe, Frère Albéric avait demandé qu’on l’envoyât dans le plus pauvre et le plus lointain monastère d’Asie Mineure. Désir de la solitude absolue; désir d’être celui qui n’est plus qu’un nom ; souvenir des horizons qu’il avait aimés ; sans doute, mais d’autres attraits conduisaient vers la Trappe d’Akbès cet homme décidé à mater son corps longtemps maître et à faire pénitence : il allait vers l’Orient pour y être plus pauvre encore; pour s’y sentir plus près de la Terre Sainte où le Fils de Dieu avait souffert et travaillé ; il allait, mû par une compassion, qui devait l’entraîner bien plus loin encore, pour les peuples enfoncés dans l’erreur.

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Le 27 juin 1890, Charles de Foucauld s’embarque à Marseille pour rejoindre par Alexandrette et par la route d’Alep, un très pauvre monastère situé au fond d’une haute vallée entourée de montagnes couvertes de forêts de pins parasols.

Les constructions sont sommaires : murs en clayonnage et terre grasse, couvertures en planches ou en chaume, la pierre étant réservée pour la chapelle, la salle capitulaire et les écuries. La clôture est faite d’épines sèches et de piquets. La terre est bien travaillée par les moines. Mais si les récoltes de céréales, de coton et de vin sont belles, la vente en est difficile en raison de l’éloignement des marchés.

C’est là que Frère Albéric continue son noviciat de trappiste, passant deux ou trois jours par semaine à laver, le reste à débarrasser le sol des pierres qui l’encombrent, vivant avec ses frères au milieu d’un mélange de Kurdes, de Syriens, de Turcs, d’Arméniens, qui ferait, écrit-il, « un peuple brave, laborieux et honnête, s’il était instruit, gouverné, converti surtout. Pour le moment, ils sont pressurés sans merci, profondément ignorants, et la religion musulmane a sur leurs mœurs sa triste influence : notre région est un coin de brigands. C’est à nous à faire l’avenir de ces peuples. L’avenir, le seul vrai avenir, c’est la vie éternelle : cette vie n’est que la courte épreuve qui prépare l’autre. La conversion de ces peuples dépend de Dieu, d’eux et de nous, chrétiens. Dieu donne toujours abondamment la grâce ; eux sont libres de recevoir, ou de ne pas recevoir la foi ; la prédication dans les pays musulmans est difficile, mais les missionnaires de tant de siècles passés ont vaincu bien d’autres difficultés. C’est à nous à être les successeurs des premiers apôtres, des premiers évangélistes. La parole est beaucoup, mais l’exemple, l’amour, la prière, sont mille fois plus. Donnons-leur l’exemple d’une vie parfaite, d’une vie supérieure et divine. »

La joie la plus sereine et la plus paisible habite en lui. Il écrit à sa sœur, en 1891 :

« Mon âme est dans une paix profonde, qui s’affermit chaque jour, et qui est un pur don de Dieu. C’est une paix qui augmente la foi, qui appelle la reconnaissance… Voici un an que je suis à la Trappe. Je ne puis que me confondre devant la bonté infinie de Notre-Seigneur Jésus qui m’y a appelé, conduit et comblé de tant de grâces… Dans un an je ferai profession. Il tarde à mon cœur d’être lié par des vœux, mais je le suis déjà par tous mes désirs… »

La cérémonie de la profession religieuse pour Frère Albéric a lieu le 2 février 1892. Le nouveau profès écrit le lendemain :

« Voici que je ne m’appartiens plus en quoi que ce soit… Je suis dans un état que je n’ai jamais éprouvé, si ce n’est un peu à mon retour de Jérusalem… C’est un besoin de recueillement, de silence, d’être aux pieds du bon Dieu… Le « n’est-ce donc rien d’être tout à Dieu » de sainte Thérèse fait les frais de l’oraison. »

Autour de lui, l’admiration se manifeste pour sa sainteté. Ses supérieurs voudraient seulement qu’il fît ses études théologiques afin qu’il puisse être un jour promu au sacerdoce. Ils ne s’en ouvrent toutefois pas directement à lui, sentant bien que Frère Albéric ne souhaite rien d’autre que la vie commune des frères qui sont fendeurs de bûches, sarcleurs dans les blés en herbe, moissonneurs, vendangeurs selon les saisons. Il confie son inquiétude à l’abbé Huvelin, et, d’après la réponse, prépare sa défense contre les dignités et les charges :

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« Si on me parle d’études, j’exposerai que j’ai un goût très vif pour demeurer jusqu’au cou dans le blé et dans le bois, et une répugnance extrême pour tout ce qui tendrait à m’éloigner de cette « dernière place » que je suis venu chercher, de cette abjection dans laquelle je désire « m’enfoncer toujours plus », à la suite de Notre-Seigneur… et puis, en fin de compte, j’obéirai… »

L’ordre de commencer les études théologiques devait venir quelques mois après la profession. Elles l’intéressent, certes, mais « ne valent pas, écrit-il en mai 1893, la pratique de la pauvreté, de l’abjection, de la mortification, de l’imitation de Notre-Seigneur enfin, que donne le travail manuel ».

A cette époque de sa vie, Charles de Foucauld est inquiet : les tentations contre l’obéissance exercent la vertu jeune encore du religieux ; l’esprit de défiance essaie de le troubler, et lui représente que ses supérieurs se trompent, assurément, et ne connaissent pas la manière de conduire chacun. Il fait taire cette voix tentatrice ; mais l’autre, celle qui disait : « Va plus loin ! » il l’entend toujours. Très résolu à ne pas sortir de l’obéissance, il attend sans savoir où elle veut le mener, un signe certain de cette volonté qui le tire dehors.

Quelques lignes d’une lettre intime laissent clairement apercevoir cet extraordinaire attrait, qui le faisait souhaiter un ordre encore plus sévère que le plus sévère des ordres religieux. Il annonçait à un ami, le 27 juin 1893, que les trappistes de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur avaient reçu les nouvelles constitutions de l’ordre de Cîteaux : « …C’est très pieux, disait-il, très austère, très bien de toute manière : et pourtant, soit dit une fois entre vous et moi, ce n’est pas toute la pauvreté que je voudrais, ce n’est pas l’abjection que j’aurais rêvée;... mes désirs, de ce côté, ne sont pas satisfaits… »

Il y avait là une espèce d’excès et de singularité, qui ne pouvait manquer d’inquiéter les esprits les plus instruits et expérimentés dans la direction des âmes. Car l’idéal de la pauvreté, de l’humilité, de la mortification, de la charité, a été atteint par un grand nombre de saints religieux et religieuses, dans tous les ordres reconnus, sous des règles diverses. Depuis des siècles, toute vie chrétienne y tend, même dans le monde. Les obstacles sont en nous, bien plus que dans les circonstances extérieures et dans l’appareil de la vie. Il se trompait sur les motifs qui le poussaient hors de la Trappe ; il concevait un projet qu’il ne devait jamais accomplir, celui de grouper autour de lui « quelques âmes avec lesquelles on pût former un commencement de petite congrégation » répondant au rêve d’un esprit que ne cesse de hanter la vision de Nazareth.

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Le trappiste qui, ayant prononcé ses premiers vœux, crut être appelé à sortir de l’ordre pour des motifs aussi exceptionnels demande à ses supérieurs, à son directeur l’abbé Huvelin, de se prononcer et de décider.

Dom Polycarpe, maître des novices, ancien abbé de Notre-Dame-des-Neiges, répond d’abord simplement : « Attendez en paix, car le bon Dieu, si cela vient de Lui, saura bien faire naître l’occasion. » L’abbé Huvelin, sans garder le moindre espoir de maintenir à la Trappe cet homme extrême en ses désirs, agité dans sa recherche de la perfection, essaie de retarder le dénouement de la crise intérieure.

Son conseil, daté du 29 janvier 1894, dénote une rare psychologie dans l’art de conduire les âmes vers le bien.

« 29 janvier 1894. – Continuer vos études de théologie, au moins jusqu’au diaconat ; vous appliquer aux vertus intérieures, et surtout à l’anéantissement ; pour les vertus extérieures, les pratiquer dans la perfection de l’obéissance à la règle et à vos supérieurs ;… pour le reste, on verra plus tard. Au surplus, vous n’êtes pas fait, « pas du tout fait » pour conduire les autres. »

En attendant que ceux qui le dirigent lui prescrivent le changement plus radical qu’il désire, Charles de Foucauld demande de n’être plus un religieux de chœur, de devenir, hors de la Trappe, « simple familier, simple journalier dans quelque couvent ».

Comme cet appel vers la vie solitaire et cachée se renouvelle à tout instant, et que cinq ans ont passé depuis que le Frère Albéric a prononcé ses premiers vœux, l’abbé Huvelin donne son consentement à la réalisation de ce qu’il sent être une irrésistible vocation :

« Mon cher enfant, écrit-il le 15 juin 1896, je vous ai bien fait attendre ma réponse, quand vous avez si soif !

Mais j’estimais que vous ne perdiez pas votre temps en étudiant la théologie, en prenant là des données sûres, larges, en préparant, dans cet enseignement-là, votre esprit et votre cœur pour une mysticité sûre et sans illusion…

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« J’avais espéré, mon cher enfant, que vous trouveriez à la Trappe ce que vous cherchez, que vous y trouveriez assez de pauvreté, d’humilité, d’obéissance, pour pouvoir suivre Notre-Seigneur dans sa vie de Nazareth. Je croyais que vous auriez pu dire en y entrant : Haec requies mea in saeculum saeculi. Je regrette encore que cela ne puisse pas être. Il y a une poussée trop profonde vers un autre idéal, et vous arrivez peu à peu, par la force de ce mouvement, à sortir de ce cadre, à vous trouver déplacé. Je ne crois pas, en effet, que vous puissiez enrayer ce mouvement. Dites-le à vos supérieurs à la Trappe. Dites simplement votre pensée. Dites à la fois votre estime profonde pour la vie que vous voyez autour de vous, et le mouvement invincible qui, depuis si longtemps, quoi que vous fassiez, vous porte vers un autre idéal… Non que je pense que vous êtes appelé plus haut,… je ne vous vois pas au-dessus ; Oh ! Non, je vois que vous vous sentez soulevé ailleurs. Je ne vous fais donc plus attendre. Montrez ma lettre, parlez…

« Vingt-neuf ans aujourd’hui que je suis prêtre ! Que j’aurais aimé vous voir prêtre, vous ! »

Par ailleurs, l’abbé Huvelin, à qui Charles de Foucauld avait soumis la règle des communautés « des Petits Frères de Jésus », qu’il voulait fonder, lui déclare cette règle absolument impraticable. « Elle m’a effrayé, écrit-il à son pénitent. Vivez à la porte d’une communauté, dans l’abjection que vous souhaitez, mais ne tracez pas de règle, je vous en supplie ! »

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Frère Marie-Albéric

Frère Marie-Albéric écrivit donc au Père Général des Trappistes à Rome, qui lui imposait une épreuve : étudier à Rome la théologie pendant deux ans.

La réponse vraiment admirable, se trouve dans une lettre à sa famille :

« Je pars à Rome vers le 25 (octobre 1896). Je serai avec sept autres religieux… nous irons assister aux cours du Collège romain. Vous sentez que mes désirs ne sont nullement changés, ils sont plus fermes que jamais : mais j’obéis avec simplicité, avec une extrême reconnaissance, et avec confiance qu’à la suite de cette longue épreuve, la volonté de Dieu se manifestera, bien clairement, pour nous tous qui n’avons qu’un seul désir, connaître la volonté de Dieu pour la faire quelle qu’elle soit, et nous y jeter de tout notre cœur et de toutes nos forces. »

Même note dans la correspondance qu’il adresse en fin 1896, à un Père trappiste avec lequel il s’était lié :

« …Le travail manuel est nécessairement mis au second plan en ce moment, parce que vous êtes, comme moi, dans la période d’enfance : nous ne sommes pas encore d’âge à travailler avec saint Joseph ; nous apprenons encore à lire, avec Jésus petit enfant, sur les genoux de la Sainte Vierge. Mais plus tard le travail manuel, humble, vil, méprisé, reprendra sa place, sa grande place, et alors, avec la sainte communion, les saints livres, la prière, l’humble travail des mains, l’humiliation, la souffrance, et, s’il pouvait plaire à Dieu, pour finir, la mort de sainte Cécile et de tant d’autres !… avec cela nous aurons la vie de Notre-Seigneur et Bien-Aimé Maître Jésus… Permettez-moi, à moi qui n’ai aucun droit à vous donner l’ombre d’un conseil, à moi qui ne suis ni prêtre, ni instruit, ni rien que pécheur, de vous en donner un cependant ; il n’y a qu’une chose qui m’y autorise, c’est l’amour fraternel que j’ai pour vous en Notre-Seigneur : c’est de consulter en tout, pour tout, même pour les petites choses, votre directeur ; je vous le dis parce que je me suis toujours très bien trouvé de faire ainsi, et mal trouvé de faire autrement ; et je désire que vous profitiez de mon expérience. Cette habitude de demander ce qu’on doit faire, même pour les petites choses, a mille bons effets : elle donne la paix; elle habitue à se vaincre; elle fait regarder comme rien les choses de la terre ; elle fait faire une foule d’actes d’amour ; obéir, c’est aimer, c’est l’acte d’amour le plus pur, le plus parfait, le plus élevé, le plus désintéressé, le plus « adoratif » ; elle fait faire, dans les commencements surtout, pas mal d’actes de mortification… »

« Cette fin de mois et le commencement du mois prochain sont graves pour moi : le 2 février, il y aura cinq ans que j’ai fait mes premiers vœux. Aux termes des constitutions, je dois, à cette date, faire mes vœux solennels ou quitter l’ordre… Pour rester dans l’ordre encore deux ans et demi, sans faire mes vœux solennels, il faudrait une dispense du Saint-Siège, qui ne s’accorde que pour de fortes raisons. Mon Père maître ne croit pas qu’ici il y ait des motifs suffisants pour demander une dispense. Il pourrait donc se faire que je sois obligé de prendre un parti définitif d’ici à quelques jours;… cela dépendra du révérendissime Père général qui arrivera demain ou après-demain… Le jour où ma vocation semblera clairement connue de mon Père général et de mon Père maître, et qu’il leur semblera évident que le bon Dieu ne me veut pas à la Trappe (du moins comme Père), ils me le diront, et m’engageront à me retirer, car ils sont trop consciencieux pour vouloir me retenir un seul jour, quand ils voient que la volonté de Dieu est ailleurs. »

Il acceptait de vivre ainsi trois années ! Ses supérieurs n’eurent pas besoin d’une aussi longue épreuve pour être sûrs qu’une vertu si humble pouvait, vaincre les dangers d’une vie solitaire parmi les hommes. A la perfection de son obéissance, ils reconnurent que l’appel qu’il entendait depuis les premiers temps de son entrée à la Trappe n’était pas celui d’un orgueil déguisé.

Le Père général de l’ordre , qui était en voyage, arrivait à Rome le 16 janvier 1897. Tout de suite, il se préoccupait de faire juger, par les membres de son conseil, le cas de Frère Marie-Albéric. Celui-ci ne se doutait de rien. Le Père général le fit venir, lui dit que le moment était venu d’examiner quels étaient les desseins de Dieu sur son serviteur Charles de Foucauld, et que, si les Pères, ayant prié, étudié, réfléchi, reconnaissaient que celui-ci avait une vocation exceptionnelle, hors de la règle de Saint-Benoît et de Saint-Bernard, il faudrait qu’il la suivît, sans plus tarder, et de tout son cœur.

Cette autorisation transformait en un séculier le Frère Marie-Albéric. Sa décision fit pleurer plus d’un vieux moine. L’un d’eux, l’ancien prieur de Notre-Dame d’Akbès, devenu abbé de Staouëli en Algérie, écrivit même : « En nous quittant, il m’a fait la plus grande peine que j’aie éprouvée dans ma vie. »

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Nazareth au début du XX siècle

En février 1897, Charles de Foucauld, sur le conseil de l’abbé Huvelin, partait pour aller mener en Terre Sainte, une vie cachée, après avoir passé sept ans à la Trappe.

« Toutes les portes me sont ouvertes, écrit-il, pour cesser d’être religieux de chœur et descendre au rang de familier et de valet… Je crois que c’est ma vocation de descendre… Celui qui donne à chaque feuille sa place saura me mettre à la mienne. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

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