Sa conversion

Après l’extraordinaire voyage d’exploration au Maroc la voix du désert s’élève de nouveau. Une volonté supérieure et l’attrait de la solitude dominent Charles de Foucauld. Après quelques mois en Algérie et en France, il reprend la route du Sud-Algérien, à l’automne 1885 : il visite, sans but apparent, ni sans doute bien défini, l’immense territoire déjà saharien jalonné par Ghardaïa, El Goléa, Ouargla, Touggourt et Gabès. Ce sont des pays où il faut voyager bien des jours et dormir bien des nuits avant d’apercevoir, pâlie par la lumière aveuglante, la tache verte d’une palmeraie. Ce fut aussi un pays où son âme, éprise de la solitude, se fiançait avec elle.

bx_charles_de_foucauld_iv_institut_du_verbe_incarne
Gabès – Tunisie

Les quelques mois qui suivirent sont au contraire pour Foucauld comme une reprise, en vue d’un adieu, de la vie de société. Sa famille, loin de laquelle il vient de vivre longtemps, l’accueille intelligemment, délicieusement. Rien que de la joie : aucun prêche, aucun reproche, aucun souhait exprimé. On le fête ; on est fier de lui ; il voit la société la plus choisie et la plus sérieuse de Paris. Des hommes, que leur passage au pouvoir a rendus fameux et n’a pas compromis, causent devant lui des affaires religieuses et des affaires politiques de la France. Ils sont chrétiens, et ne font pas mystère de leur foi. Charles les retrouve chaque semaine. De douces influences féminines l’enveloppent ; il vit dans l’intimité de parentes qui lui rappellent sa mère, et dont il reçoit, sans qu’elles y songent même, un perpétuel exemple d’esprit, de grâce, de gaieté saine et de piété. C’est la comtesse Armand de Foucauld, mère de Louis de Foucauld, le futur attaché militaire à Berlin ; c’est Mme Moitessier, née Inès de Foucauld, tante de Charles, Louis Buffet, neveu de son mari, qui avait été ministre à trente ans, Aimé Buffet son frère, Estancelin, le duc de Broglie.

bx_charles_de_foucauld_i_institut_du_verbe_incarne

La vie de Charles de Foucauld à cette époque, se partage entre les conversations familiales et, mondaines et le travail. Il reste enfermé tout le jour dans son appartement, orné de souvenirs d’Algérie et du Maroc, et où il n’y avait aucun lit, car il couchait sur un tapis, enveloppé dans un burnous. Il y rédige le livre sévère et magnifique qui allait répandre son nom. Les documents rapportés par lui deviennent de la science et de la vie.

Mais la pensée de l’officier explorateur se portait à nouveau vers les lointains horizons qui le hantaient, en même temps qu’une nouvelle préoccupation le troublait.

Il avait été remué profondément, durant ses séjours dans le Nord-Africain, par la perpétuelle invocation à Dieu qui s’élevait autour de lui. Ces appels à la prière, ces hommes, prosternés cinq fois le jour vers l’Orient, ce nom d’Allah sans cesse répété dans les conversations ou les écrits, tout l’appareil religieux de la vie musulmane, l’avait amené à se dire : « Et moi qui suis sans religion ! » Car les juifs aussi priaient, et le même Dieu que les Arabes ou que les Marocains.

A son retour, il avait même dit à quelques-uns de ses amis : « J’ai songé à me faire musulman. » Propos de sensibilité, que la raison n’avait pas ratifié. Au premier examen, il lui était apparu, comme il en a fait la confidence à l’un de ses intimes amis, que la religion de Mahomet ne pouvait être la véritable, « étant trop matérielle ». Mais l’inquiétude demeurait. Bénie soit-elle ! Car elle est la preuve d’une supériorité chez celui qui l’éprouve, un grand événement dans l’ordre de la grâce, le signe bienheureux qu’une âme va retrouver la route. Il manquait à ce jeune homme, né dans le catholicisme, de bien connaître cette religion divine, magnifique et solide, et d’en avoir au moins deviné la transcendance, pour revenir à elle, sans hésitation, au moment où la tyrannie de la matière lui pesait par trop. Il était triste en effet, au fond de son cœur, d’une tristesse ancienne.

Il avait eu beau vivre dans le plaisir, elle n’avait fait que s’accroître. Elle l’avait tenu, selon l’aveu qu’il en a écrit, « muet et accablé, pendant ce qu’on appelle les fêtes ». Depuis lors, elle n’avait été dissipée ni par les sciences humaines, ni par l’action, ni par le succès et la réputation. Aujourd’hui sans doute, il s’était soumis à une discipline de travail, et, par-là, il se sentait meilleur que dans le passé, mais non point allégé de ses fautes, non point tel qu’il aurait dû être, bien loin moralement de ces êtres chers qu’il voyait vivre dans sa famille unie et heureuse.

Il lisait beaucoup. Mais une grande lâcheté secrète est en nous, lorsqu’il s’agit de reprendre une règle de vie que nous savons sévère et réprimante. Nous cherchons l’à peu près pour ne pas en venir à l’idéal de perfection, et la nature frémissante nous fait demander conseil aux hommes plutôt qu’à Dieu, parce que nous savons que Dieu est exigeant. C’est ainsi que Charles de Foucauld, aux heures où cessait le travail de rédaction de la Reconnaissance au Maroc, ouvrait les livres des philosophes païens, et les interrogeait. Les réponses lui semblaient pauvres. La philosophie des temps anciens n’a rien purifié, rien adouci, rien consolé.

La seule inquiétude de ces choses est déjà une prière, et Dieu l’écoutait. Quelques pages d’un livre chrétien qu’il avait ouvert après tant d’autres, dans un moment d’angoisse – j’ignore quel était ce livre – commencèrent d’éclairer cet incroyant.

charles_de_foucauld_institut_du_verbe_incarne
Mme. Marie de Bondy

Et voici que, par hasard, un soir, chez sa tante Mme Moitessier, Charles rencontra l’abbé Huvelin, qui était lié, depuis longtemps, avec plusieurs personnes de la famille de Foucauld. C’était un ancien normalien, très humble, très simple, très pieux, qui avait, avec une très médiocre santé, un esprit prompt et un cœur très sensible. Vicaire à Saint-Augustin, il avait des relations innombrables, une terrible clientèle de pénitents, et la réputation d’un saint homme. Sa pitié pour les pécheurs, on peut dire sa tendresse, touchait les plus indifférents. Il les voulait meilleurs, et pensait pour eux à l’heure définitive où ils seraient jugés, condamnés, malheureux, sans espoir de mourir, car la mort n’existe pas, même un instant : il n’y a que deux vies.

Le jour où il rencontre Charles de Foucauld, l’abbé Huvelin, qui était son aîné de vingt ans, fait grande impression sur celui qui devait lui ressembler un jour. Nul ne sait ce qu’ils se dirent. Ces deux hommes peuvent n’avoir échangé que des phrases banales ; s’être salués seulement, puis regardés l’un l’autre, cinq ou six fois, dans une soirée : cela suffit, ils se sont reconnus ; ils s’attendaient ; dans leur cœur, ils nommeront désormais cette rencontre un grand événement. L’un a pensé : « Vous êtes la religion ! » L’autre : « Mon frère qui êtes malheureux, je ne suis qu’un pauvre homme, mais mon Dieu est très doux, et il cherche votre âme pour la sauver. » Ils ne s’oublieront plus.

bx_charles_de_foucauld_i_institut_du_verbe_incarne
L’Abbé Huvelain

Ils ne se revirent pas tout de suite. Mais, dans l’âme de Charles, la grâce montait sa marée. On ne sait d’abord d’où elle vient. Elle est promise aux hommes de bonne volonté, ou plutôt elle leur est déjà donnée, et leur bonne volonté même est son œuvre. Au moment qu’elle semblait loin, elle a déjà couvert les fonds vaseux ; elle est fraîche ; elle amène ses oiseaux avec elle, et ses vagues qui déferlent, l’une après l’autre, disant toutes : « Il faut croire, être pur, être joyeux de la grande joie divine, et recevoir la lumière sur les eaux vivantes. » Cet obscur mouvement, ce désir d’illumination, il les sentait, en lui, de plus en plus puissants. On le voyait, à présent, entrer dans les églises, entre deux courses, ou à la tombée de la nuit ; il s’asseyait, loin de l’autel, ne comprenant ni ce qui l’avait attiré là, ni ce qui l’y retenait, et il disait, non pas ses prières d’autrefois, mais celle-ci, qui monte droit au paradis : « Mon Dieu, si vous existez, faites-le moi connaître ! »

Un soir d’octobre, dans une de ces conversations familiales, où l’esprit et le cœur parlent librement et sans chercher la route, les enfants jouant autour des tables avant d’aller se coucher, une de ses cousines dit à Charles :

« Il paraît que l’abbé Huvelin ne reprendra pas ses conférences ; je le regrette bien. – Moi aussi, répondit Charles ; car je comptais les suivre. » La réponse ne fut pas relevée. Quelques jours plus tard, il dit, gravement, à cette même cousine : « Vous êtes heureuse de croire ; je cherche la lumière, et je ne la trouve pas. »

bx_charles_de_foucauld_ii_institut_du_verbe_incarne
Eglise de Saint Augustin

Entre le 27 et le 30 octobre, le lendemain de cette confidence, l’abbé Huvelin vit entrer dans son confessionnal, à Saint-Augustin, un jeune homme qui ne s’agenouilla pas, qui se pencha seulement, et dit :

– Monsieur l’abbé, je n’ai pas la foi ; je viens vous demander de m’instruire

Huvelin le regarda :

– Mettez-vous à genoux, confessez-vous à Dieu : vous croirez.

– Mais je ne suis pas venu pour cela.

– Confessez-vous.

bx_charles_de_foucauld_iii_institut_du_verbe_incarne
Confessional

Celui qui voulait croire sentit que le pardon était pour lui la condition de la lumière. Il s’agenouilla, et confessa toute sa vie.

Quand il vit se relever le pénitent absous, l’abbé reprit :

– Vous êtes à jeun ?

– Oui.

– Allez communier.

Et Charles de Foucauld s’approcha aussitôt de la table sainte, et fit sa « seconde première communion ».

De sa conversion, il no parla point. Ce fut à certains actes qu’on s’aperçut, et peu à peu, que le fond de l’âme était changé.

A la fin de 1887 et au début de 1888, les ouvrages du vicomte de Foucauld, Itinéraires au Maroc, Reconnaissances au Maroc, paraissaient en librairie. Le succès, ainsi que je l’ai dit, en fut très grand, dans le monde restreint des géographes, des savants et des coloniaux, soit de France, soit des pays étrangers.

On célèbre, de tous côtés, le jeune explorateur ; sa renommée se répand ; les lettres de félicitations affluent rue de Miromesnil ; des amis montent les étages, et viennent demander, chacun rappelant ses titres au souvenir du glorieux camarade : « Eh bien mon vieux, en voilà un succès ! Bien légitime, d’ailleurs. En as-tu couru, des dangers que tu ne racontes pas ! Où vas-tu aller maintenant ? Car tu nous dois, et tu dois à toi-même des explorations nouvelles. »

L’autre, on le sait déjà, n’était pas de ceux qui discutent leurs projets en public. Les méditer avec de rares initiés lui a toujours semblé meilleur. Et la conclusion, c’est que, sans renier la science, l’étude des mœurs et des langues inconnues, il exercera avant tout pour le bien des âmes ses qualités de courage, de volonté, sa faculté extraordinaire d’endurance, et son esprit de charité. Il se préparera à cette mission par un voyage en Terre Sainte. En novembre 1888, il s’embarque à Marseille.

bx_charles_de_foucauld_iii_institut_du_verbe_incarne

Au milieu de décembre, il est à Jérusalem, qu’il trouve couverte de neige ; il s’attarde à parcourir les rues, à visiter les églises, à monter et descendre la pente du mont des Oliviers ; il passe Noël à Bethléem, puis fait une grande excursion en Galilée, à cheval, accompagné d’un guide qui monte lui-même un cheval de bât. Dans ses lettres, il montre une dévotion vive pour Nazareth. Après avoir quitté cette ville, il y revient. Là, plus tendrement qu’ailleurs, il médite. Et si l’on veut connaître le thème principal de cette méditation, je puis l’indiquer. Cette ville blanche, aux rues escarpées et tournantes sur les flancs du Nébi-Saïn, a touché le cœur pénitent de Charles de Foucauld. Elle lui inspire un amour, qui ne s’éteindra plus, pour la vie cachée, l’obéissance, l’humble condition volontaire. Elle lui répète le mot magnifique qu’avait dit l’abbé Huvelin : « Notre- Seigneur a tellement pris la dernière place, que jamais personne n’a pu la lui ravir. » Je crois pouvoir affirmer que tout le reste de la vie de Foucauld a été travaillé et modelé par le souvenir de Nazareth.

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

Continuer à lire sa vie…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.