Vers l’Orient pour y être plus pauvre

Dès le principe, Frère Albéric avait demandé qu’on l’envoyât dans le plus pauvre et le plus lointain monastère d’Asie Mineure. Désir de la solitude absolue; désir d’être celui qui n’est plus qu’un nom ; souvenir des horizons qu’il avait aimés ; sans doute, mais d’autres attraits conduisaient vers la Trappe d’Akbès cet homme décidé à mater son corps longtemps maître et à faire pénitence : il allait vers l’Orient pour y être plus pauvre encore; pour s’y sentir plus près de la Terre Sainte où le Fils de Dieu avait souffert et travaillé ; il allait, mû par une compassion, qui devait l’entraîner bien plus loin encore, pour les peuples enfoncés dans l’erreur.

bx_charles_de_foucauld_ii_institut_du_verbe_incarne

Le 27 juin 1890, Charles de Foucauld s’embarque à Marseille pour rejoindre par Alexandrette et par la route d’Alep, un très pauvre monastère situé au fond d’une haute vallée entourée de montagnes couvertes de forêts de pins parasols.

Les constructions sont sommaires : murs en clayonnage et terre grasse, couvertures en planches ou en chaume, la pierre étant réservée pour la chapelle, la salle capitulaire et les écuries. La clôture est faite d’épines sèches et de piquets. La terre est bien travaillée par les moines. Mais si les récoltes de céréales, de coton et de vin sont belles, la vente en est difficile en raison de l’éloignement des marchés.

C’est là que Frère Albéric continue son noviciat de trappiste, passant deux ou trois jours par semaine à laver, le reste à débarrasser le sol des pierres qui l’encombrent, vivant avec ses frères au milieu d’un mélange de Kurdes, de Syriens, de Turcs, d’Arméniens, qui ferait, écrit-il, « un peuple brave, laborieux et honnête, s’il était instruit, gouverné, converti surtout. Pour le moment, ils sont pressurés sans merci, profondément ignorants, et la religion musulmane a sur leurs mœurs sa triste influence : notre région est un coin de brigands. C’est à nous à faire l’avenir de ces peuples. L’avenir, le seul vrai avenir, c’est la vie éternelle : cette vie n’est que la courte épreuve qui prépare l’autre. La conversion de ces peuples dépend de Dieu, d’eux et de nous, chrétiens. Dieu donne toujours abondamment la grâce ; eux sont libres de recevoir, ou de ne pas recevoir la foi ; la prédication dans les pays musulmans est difficile, mais les missionnaires de tant de siècles passés ont vaincu bien d’autres difficultés. C’est à nous à être les successeurs des premiers apôtres, des premiers évangélistes. La parole est beaucoup, mais l’exemple, l’amour, la prière, sont mille fois plus. Donnons-leur l’exemple d’une vie parfaite, d’une vie supérieure et divine. »

La joie la plus sereine et la plus paisible habite en lui. Il écrit à sa sœur, en 1891 :

« Mon âme est dans une paix profonde, qui s’affermit chaque jour, et qui est un pur don de Dieu. C’est une paix qui augmente la foi, qui appelle la reconnaissance… Voici un an que je suis à la Trappe. Je ne puis que me confondre devant la bonté infinie de Notre-Seigneur Jésus qui m’y a appelé, conduit et comblé de tant de grâces… Dans un an je ferai profession. Il tarde à mon cœur d’être lié par des vœux, mais je le suis déjà par tous mes désirs… »

La cérémonie de la profession religieuse pour Frère Albéric a lieu le 2 février 1892. Le nouveau profès écrit le lendemain :

« Voici que je ne m’appartiens plus en quoi que ce soit… Je suis dans un état que je n’ai jamais éprouvé, si ce n’est un peu à mon retour de Jérusalem… C’est un besoin de recueillement, de silence, d’être aux pieds du bon Dieu… Le « n’est-ce donc rien d’être tout à Dieu » de sainte Thérèse fait les frais de l’oraison. »

Autour de lui, l’admiration se manifeste pour sa sainteté. Ses supérieurs voudraient seulement qu’il fît ses études théologiques afin qu’il puisse être un jour promu au sacerdoce. Ils ne s’en ouvrent toutefois pas directement à lui, sentant bien que Frère Albéric ne souhaite rien d’autre que la vie commune des frères qui sont fendeurs de bûches, sarcleurs dans les blés en herbe, moissonneurs, vendangeurs selon les saisons. Il confie son inquiétude à l’abbé Huvelin, et, d’après la réponse, prépare sa défense contre les dignités et les charges :

bx_charles_de_foucauld_i_institut_du_verbe_incarne

« Si on me parle d’études, j’exposerai que j’ai un goût très vif pour demeurer jusqu’au cou dans le blé et dans le bois, et une répugnance extrême pour tout ce qui tendrait à m’éloigner de cette « dernière place » que je suis venu chercher, de cette abjection dans laquelle je désire « m’enfoncer toujours plus », à la suite de Notre-Seigneur… et puis, en fin de compte, j’obéirai… »

L’ordre de commencer les études théologiques devait venir quelques mois après la profession. Elles l’intéressent, certes, mais « ne valent pas, écrit-il en mai 1893, la pratique de la pauvreté, de l’abjection, de la mortification, de l’imitation de Notre-Seigneur enfin, que donne le travail manuel ».

A cette époque de sa vie, Charles de Foucauld est inquiet : les tentations contre l’obéissance exercent la vertu jeune encore du religieux ; l’esprit de défiance essaie de le troubler, et lui représente que ses supérieurs se trompent, assurément, et ne connaissent pas la manière de conduire chacun. Il fait taire cette voix tentatrice ; mais l’autre, celle qui disait : « Va plus loin ! » il l’entend toujours. Très résolu à ne pas sortir de l’obéissance, il attend sans savoir où elle veut le mener, un signe certain de cette volonté qui le tire dehors.

Quelques lignes d’une lettre intime laissent clairement apercevoir cet extraordinaire attrait, qui le faisait souhaiter un ordre encore plus sévère que le plus sévère des ordres religieux. Il annonçait à un ami, le 27 juin 1893, que les trappistes de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur avaient reçu les nouvelles constitutions de l’ordre de Cîteaux : « …C’est très pieux, disait-il, très austère, très bien de toute manière : et pourtant, soit dit une fois entre vous et moi, ce n’est pas toute la pauvreté que je voudrais, ce n’est pas l’abjection que j’aurais rêvée;... mes désirs, de ce côté, ne sont pas satisfaits… »

Il y avait là une espèce d’excès et de singularité, qui ne pouvait manquer d’inquiéter les esprits les plus instruits et expérimentés dans la direction des âmes. Car l’idéal de la pauvreté, de l’humilité, de la mortification, de la charité, a été atteint par un grand nombre de saints religieux et religieuses, dans tous les ordres reconnus, sous des règles diverses. Depuis des siècles, toute vie chrétienne y tend, même dans le monde. Les obstacles sont en nous, bien plus que dans les circonstances extérieures et dans l’appareil de la vie. Il se trompait sur les motifs qui le poussaient hors de la Trappe ; il concevait un projet qu’il ne devait jamais accomplir, celui de grouper autour de lui « quelques âmes avec lesquelles on pût former un commencement de petite congrégation » répondant au rêve d’un esprit que ne cesse de hanter la vision de Nazareth.

bx_charles_de_foucauld_iii_institut_du_verbe_incarne

Le trappiste qui, ayant prononcé ses premiers vœux, crut être appelé à sortir de l’ordre pour des motifs aussi exceptionnels demande à ses supérieurs, à son directeur l’abbé Huvelin, de se prononcer et de décider.

Dom Polycarpe, maître des novices, ancien abbé de Notre-Dame-des-Neiges, répond d’abord simplement : « Attendez en paix, car le bon Dieu, si cela vient de Lui, saura bien faire naître l’occasion. » L’abbé Huvelin, sans garder le moindre espoir de maintenir à la Trappe cet homme extrême en ses désirs, agité dans sa recherche de la perfection, essaie de retarder le dénouement de la crise intérieure.

Son conseil, daté du 29 janvier 1894, dénote une rare psychologie dans l’art de conduire les âmes vers le bien.

« 29 janvier 1894. – Continuer vos études de théologie, au moins jusqu’au diaconat ; vous appliquer aux vertus intérieures, et surtout à l’anéantissement ; pour les vertus extérieures, les pratiquer dans la perfection de l’obéissance à la règle et à vos supérieurs ;… pour le reste, on verra plus tard. Au surplus, vous n’êtes pas fait, « pas du tout fait » pour conduire les autres. »

En attendant que ceux qui le dirigent lui prescrivent le changement plus radical qu’il désire, Charles de Foucauld demande de n’être plus un religieux de chœur, de devenir, hors de la Trappe, « simple familier, simple journalier dans quelque couvent ».

Comme cet appel vers la vie solitaire et cachée se renouvelle à tout instant, et que cinq ans ont passé depuis que le Frère Albéric a prononcé ses premiers vœux, l’abbé Huvelin donne son consentement à la réalisation de ce qu’il sent être une irrésistible vocation :

« Mon cher enfant, écrit-il le 15 juin 1896, je vous ai bien fait attendre ma réponse, quand vous avez si soif !

Mais j’estimais que vous ne perdiez pas votre temps en étudiant la théologie, en prenant là des données sûres, larges, en préparant, dans cet enseignement-là, votre esprit et votre cœur pour une mysticité sûre et sans illusion…

bx_charles_de_foucauld_iii_institut_du_verbe_incarne

« J’avais espéré, mon cher enfant, que vous trouveriez à la Trappe ce que vous cherchez, que vous y trouveriez assez de pauvreté, d’humilité, d’obéissance, pour pouvoir suivre Notre-Seigneur dans sa vie de Nazareth. Je croyais que vous auriez pu dire en y entrant : Haec requies mea in saeculum saeculi. Je regrette encore que cela ne puisse pas être. Il y a une poussée trop profonde vers un autre idéal, et vous arrivez peu à peu, par la force de ce mouvement, à sortir de ce cadre, à vous trouver déplacé. Je ne crois pas, en effet, que vous puissiez enrayer ce mouvement. Dites-le à vos supérieurs à la Trappe. Dites simplement votre pensée. Dites à la fois votre estime profonde pour la vie que vous voyez autour de vous, et le mouvement invincible qui, depuis si longtemps, quoi que vous fassiez, vous porte vers un autre idéal… Non que je pense que vous êtes appelé plus haut,… je ne vous vois pas au-dessus ; Oh ! Non, je vois que vous vous sentez soulevé ailleurs. Je ne vous fais donc plus attendre. Montrez ma lettre, parlez…

« Vingt-neuf ans aujourd’hui que je suis prêtre ! Que j’aurais aimé vous voir prêtre, vous ! »

Par ailleurs, l’abbé Huvelin, à qui Charles de Foucauld avait soumis la règle des communautés « des Petits Frères de Jésus », qu’il voulait fonder, lui déclare cette règle absolument impraticable. « Elle m’a effrayé, écrit-il à son pénitent. Vivez à la porte d’une communauté, dans l’abjection que vous souhaitez, mais ne tracez pas de règle, je vous en supplie ! »

bx_charles_de_foucauld_ii_institut_du_verbe_incarne
Frère Marie-Albéric

Frère Marie-Albéric écrivit donc au Père Général des Trappistes à Rome, qui lui imposait une épreuve : étudier à Rome la théologie pendant deux ans.

La réponse vraiment admirable, se trouve dans une lettre à sa famille :

« Je pars à Rome vers le 25 (octobre 1896). Je serai avec sept autres religieux… nous irons assister aux cours du Collège romain. Vous sentez que mes désirs ne sont nullement changés, ils sont plus fermes que jamais : mais j’obéis avec simplicité, avec une extrême reconnaissance, et avec confiance qu’à la suite de cette longue épreuve, la volonté de Dieu se manifestera, bien clairement, pour nous tous qui n’avons qu’un seul désir, connaître la volonté de Dieu pour la faire quelle qu’elle soit, et nous y jeter de tout notre cœur et de toutes nos forces. »

Même note dans la correspondance qu’il adresse en fin 1896, à un Père trappiste avec lequel il s’était lié :

« …Le travail manuel est nécessairement mis au second plan en ce moment, parce que vous êtes, comme moi, dans la période d’enfance : nous ne sommes pas encore d’âge à travailler avec saint Joseph ; nous apprenons encore à lire, avec Jésus petit enfant, sur les genoux de la Sainte Vierge. Mais plus tard le travail manuel, humble, vil, méprisé, reprendra sa place, sa grande place, et alors, avec la sainte communion, les saints livres, la prière, l’humble travail des mains, l’humiliation, la souffrance, et, s’il pouvait plaire à Dieu, pour finir, la mort de sainte Cécile et de tant d’autres !… avec cela nous aurons la vie de Notre-Seigneur et Bien-Aimé Maître Jésus… Permettez-moi, à moi qui n’ai aucun droit à vous donner l’ombre d’un conseil, à moi qui ne suis ni prêtre, ni instruit, ni rien que pécheur, de vous en donner un cependant ; il n’y a qu’une chose qui m’y autorise, c’est l’amour fraternel que j’ai pour vous en Notre-Seigneur : c’est de consulter en tout, pour tout, même pour les petites choses, votre directeur ; je vous le dis parce que je me suis toujours très bien trouvé de faire ainsi, et mal trouvé de faire autrement ; et je désire que vous profitiez de mon expérience. Cette habitude de demander ce qu’on doit faire, même pour les petites choses, a mille bons effets : elle donne la paix; elle habitue à se vaincre; elle fait regarder comme rien les choses de la terre ; elle fait faire une foule d’actes d’amour ; obéir, c’est aimer, c’est l’acte d’amour le plus pur, le plus parfait, le plus élevé, le plus désintéressé, le plus « adoratif » ; elle fait faire, dans les commencements surtout, pas mal d’actes de mortification… »

« Cette fin de mois et le commencement du mois prochain sont graves pour moi : le 2 février, il y aura cinq ans que j’ai fait mes premiers vœux. Aux termes des constitutions, je dois, à cette date, faire mes vœux solennels ou quitter l’ordre… Pour rester dans l’ordre encore deux ans et demi, sans faire mes vœux solennels, il faudrait une dispense du Saint-Siège, qui ne s’accorde que pour de fortes raisons. Mon Père maître ne croit pas qu’ici il y ait des motifs suffisants pour demander une dispense. Il pourrait donc se faire que je sois obligé de prendre un parti définitif d’ici à quelques jours;… cela dépendra du révérendissime Père général qui arrivera demain ou après-demain… Le jour où ma vocation semblera clairement connue de mon Père général et de mon Père maître, et qu’il leur semblera évident que le bon Dieu ne me veut pas à la Trappe (du moins comme Père), ils me le diront, et m’engageront à me retirer, car ils sont trop consciencieux pour vouloir me retenir un seul jour, quand ils voient que la volonté de Dieu est ailleurs. »

Il acceptait de vivre ainsi trois années ! Ses supérieurs n’eurent pas besoin d’une aussi longue épreuve pour être sûrs qu’une vertu si humble pouvait, vaincre les dangers d’une vie solitaire parmi les hommes. A la perfection de son obéissance, ils reconnurent que l’appel qu’il entendait depuis les premiers temps de son entrée à la Trappe n’était pas celui d’un orgueil déguisé.

Le Père général de l’ordre , qui était en voyage, arrivait à Rome le 16 janvier 1897. Tout de suite, il se préoccupait de faire juger, par les membres de son conseil, le cas de Frère Marie-Albéric. Celui-ci ne se doutait de rien. Le Père général le fit venir, lui dit que le moment était venu d’examiner quels étaient les desseins de Dieu sur son serviteur Charles de Foucauld, et que, si les Pères, ayant prié, étudié, réfléchi, reconnaissaient que celui-ci avait une vocation exceptionnelle, hors de la règle de Saint-Benoît et de Saint-Bernard, il faudrait qu’il la suivît, sans plus tarder, et de tout son cœur.

Cette autorisation transformait en un séculier le Frère Marie-Albéric. Sa décision fit pleurer plus d’un vieux moine. L’un d’eux, l’ancien prieur de Notre-Dame d’Akbès, devenu abbé de Staouëli en Algérie, écrivit même : « En nous quittant, il m’a fait la plus grande peine que j’aie éprouvée dans ma vie. »

bx_charles_de_foucauld_ii_institut_du_verbe_incarne
Nazareth au début du XX siècle

En février 1897, Charles de Foucauld, sur le conseil de l’abbé Huvelin, partait pour aller mener en Terre Sainte, une vie cachée, après avoir passé sept ans à la Trappe.

« Toutes les portes me sont ouvertes, écrit-il, pour cesser d’être religieux de chœur et descendre au rang de familier et de valet… Je crois que c’est ma vocation de descendre… Celui qui donne à chaque feuille sa place saura me mettre à la mienne. »

« Le Père de Foucauld »

René BAZIN

Continuer à lire sa vie…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.