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L’actualité du Mystère Pascal

Homélie pour le Premier Dimanche du Carême.

Mercredi dernier, nous avons commencé le temps du Carême. Aujourd’hui, nous célébrons le premier des cinq dimanches précédant la Semaine sainte, qui débutera par le dimanche de la Passion du Seigneur, également connu sous le nom de dimanche des Rameaux. Comme nous l’avons déjà dit, et vous le savez très bien, le Carême est le temps que l’Église nous offre pour nous préparer consciemment et fructueusement à la célébration sacramentelle et liturgique du mystère pascal du Christ, c’est-à-dire de sa mort et de sa résurrection, qui sont le mystère central de notre rédemption.

C’est pourquoi je pense qu’il peut être utile pour nous de réfléchir un peu sur le mystère du Christ, sur la réalité de Jésus-Christ, et sur le fait qu’il a voulu mourir pour chacun d’entre nous.

Rappelons quelques principes de théologie, qui peuvent nous aider et servir de base à notre méditation pendant ce temps.

La première chose à dire est que l’Incarnation du Christ est liée au mystère du péché originel. Le Christ est promis à l’humanité après qu’Adam et Eve ont désobéi à Dieu et ont perdu le bonheur et la félicité dans lesquels Dieu les avait créés. Par le péché, par ce premier péché, la mort entre dans le monde, et l’homme s’éloigne de Dieu. Pour nous, ce n’est pas seulement une histoire du passé, car nous avons hérité de ce péché, nous venons au monde conditionnés par ce péché, qui nous incline au mal. Nous ne sommes pas bons par nature, mais enclins au mal. Dieu avait créé l’homme tout ordonné (les puissances inférieures ordonnées aux puissances supérieures, tout droit selon la raison, et la raison ordonnée à Dieu). Le péché de nos pères subvertit cet ordre, et nos puissances sont affaiblies par la malice, la concupiscence, la faiblesse et l’ignorance. Chaque jour, nous faisons l’expérience de ce penchant pour le mal en nous-mêmes, et nous pouvons également le voir chez nos prochains.

Mais pour rétablir cet ordre, l’homme ne se suffit pas à lui-même. L’homme ne peut pas se sauver lui-même. C’est comme quelqu’un qui entre dans un puits profond, qui peut y entrer tout seul, mais qui, pour en sortir, a besoin de quelqu’un qui le tire. Et Dieu vient à notre secours. C’est Dieu qui nous sauve. C’est pourquoi, dès le moment où l’homme pèche, Dieu promet son salut et le prépare : il choisit un peuple, donne des signes aux autres peuples, parle par ses prophètes et agit par ses saints dans l’Ancien Testament. Dieu attise le désir de l’homme pour un sauveur, en laissant passer le temps pour démontrer qu’il n’y a pas de salut qui vienne de l’homme lui-même, que seul Dieu nous sauve. Et son salut dépasse toutes les attentes. Les Juifs attendaient un messie, un sauveur de la part de Dieu, mais personne n’attendait Dieu lui-même. Car Jésus-Christ est Dieu lui-même qui entre de manière visible dans notre histoire. Jésus-Christ est le Verbe de Dieu, la deuxième personne de la Trinité, personne éternelle, qui, sans cesser d’être Dieu, assume une nature humaine égale à la nôtre en tout, sauf le péché.

C’est pourquoi nous confessons que dans le Christ il y a deux natures, mais une seule personne. Deux natures véritables, chacune avec ses propres opérations, à travers lesquelles le Verbe de Dieu agit. Les Pères ont dit que le Verbe, sans cesser d’être ce qu’il était, assume ce qu’il n’était pas, et alors le Verbe de Dieu, omnipotent, peut en quelque sorte faire des choses nouvelles, qu’en lui-même il ne pouvait pas faire, comme naître, souffrir et rire comme un homme, mourir et revenir à la vie.

Saint Thomas d’Aquin dit que le Christ apprend à avoir pitié de nous, non pas parce que Dieu ne peut pas avoir pitié de l’homme, mais parce qu’en devenant homme, et en faisant l’expérience de notre misère, il peut maintenant avoir pitié d’une manière nouvelle. C’est pourquoi saint Paul dit que nous avons un grand prêtre qui est capable de comprendre et de remédier à toutes nos misères, parce qu’il a voulu lui-même les prendre sur lui.

Aujourd’hui, nous avons entendu le récit des tentations du Christ. Ce récit, comme tout l’Évangile, nous montre la réalité de l’incarnation, qui n’est pas une fiction, ni une simple apparence. Le Christ est un homme comme nous, et il agit en toutes choses pour notre instruction, pour nous laisser un exemple. C’est surtout par sa mort qu’il nous instruit. Saint Pierre dit que le Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple, afin que nous puissions suivre ses traces. Le Christ se donne volontairement pour mourir pour nous, pour réparer l’ordre perdu par le péché. En Christ, l’ordre est reconstruit, et ainsi le Christ vainc le péché, et le diable. En tant qu’homme, il peut mourir au nom de tous les hommes, en paiement du châtiment qui nous est dû à tous ; mais parce qu’il est Dieu, cette représentation acquiert une valeur infinie.

L’homme ne pouvait pas payer une dette infinie, et c’est pourquoi le Christ a dû s’incarner, afin de pouvoir représenter l’homme et en même temps le faire de manière illimitée. Ainsi, le Christ entre pleinement dans la vie de chacun d’entre nous. Le Christ fait partie intégrante de notre vie, car nous naissons avec le péché, avec l’inclination au mal, mais aussi avec la capacité du bien, qui vainc le mal. Et cela, grâce au Christ. Si nous pouvons pratiquer les vertus, prier, faire le bien, c’est parce que le Christ a donné sa vie en rançon pour nous. Ce qui s’est passé il y a deux mille ans sur le Calvaire n’est pas resté dans le passé, mais a ses nouveaux effets chaque jour, il continue à agir jusqu’à la fin de l’histoire, il transcende le temps et l’espace, il transcende toutes sortes de limitations, et il agit mystérieusement dans l’âme de chacun de nous. C’est pourquoi nous disons que rien n’est plus actuel que le fait que le Verbe s’est fait chair et a habité en nous, et qu’il a donné sa vie en rançon pour une multitude.

Tout au long du Carême, nous nous préparons à célébrer un événement passé, mais aussi présent. Nous nous préparons à célébrer l’événement qui a changé notre condition et nous a fait vivre dans l’espoir d’atteindre la vie éternelle. Car, comme nous le dirons à Pâques, à quoi servirait-il que nous soyons nés si le Christ, avec son sang, ne nous avait pas rachetés ?

Méditons sur ce point. Demandons à la Vierge Mère, qui a médité toutes ces choses dans son cœur, de nous donner la grâce d’entrer toujours plus profondément dans le mystère toujours actuel de la mort du Christ. Et demandons aussi à la Vierge la grâce de savoir nous unir à ce mystère comme elle l’a fait, elle qui s’est offerte avec son fils pour nous, et qui est devenue co-rédemptrice. Puissions-nous, nous aussi, savoir faire de la mort du Christ notre propre mort, la mort à l’erreur, au péché, à la haine, aux affections désordonnées, afin de vivre avec le Christ, car on a été créés et rachetés par le Christ pour aucun autre but que vivre avec Lui la vie de ressuscités.

P. Juan Manuel Rossi, IVE.

Saint Jean de la Croix, Maître de Contemplatifs

Homélie du 14 décembre 2019

À la mémoire de saint Jean de la Croix

Saint Jean Paul II, en 1982, est allé en pèlerinage devant la tombe de saint Jean de la Croix à Segovie, et l’a reconnu comme « le grand maître des sentiers qui conduisent à la union à Dieu ».

Et c’est vrai que saint Jean de la Croix est un guide sûr, même des plus sûrs (comme saint et comme docteur de l’Eglise) dans notre effort à atteindre ce qui est réellement le but de notre vie spirituelle, de toute notre vie intérieure, c’est-à-dire, l’union de notre âme à Dieu, la perfection chrétienne, ou encore la sainteté qui, d’après Saint Thomas d’Aquin, « en ceci consiste : que l’homme aille vers Dieu » (Commentaire de l’Evangile de st. Jean, ch. 13).

Et nous l’appelons « grand maître » des chemins qui nous emmènent à l’union à Dieu, parce que comme peu de saints et comme peu de maîtres, saint Jean de la Croix l’a souligné par sa doctrine, et l’a montré par l’exemple de sa vie,

– quelle est cette union, qui est la fin de notre vie,

– et quelle voie emprunter pour y arriver.

Connu est le schéma de perfection que saint Jean de la Croix tracé sur le dessin de une montagne, le Monte Carmel, qui nous devons monter tout droit, sans hésiter, par un sentier caillouteux, pavé d’une seule parole répétée aussi souvent que nécessaire : rien. Il veut nous montrer par là qu’il n’y a pas d’autre chemin qui conduise à Dieu à part celui-ci : se défaire de tout ce qui n’est pas Dieu pour amour de Lui : « Celui qui veut être mon disciple, doit s’oublier, prendre la croix et me suivre » (Mt, 16, 24).

C’est seulement par la croix portée pour le Christ et avec le Christ, que nous devenons « aptes » ­­–pour ainsi dire– à l’union avec Dieu. « L’union » –d’après st. Jean de la Croix– « ne consiste donc point dans les jouissances, dans les consolations, dans les sentiments spirituels, mais dans la mort réelle de la Croix au point de vue sensitif et spirituel, intérieur et extérieur » (La Montée du Carmel, liv. II, ch. VI). Et la raison la plus profonde est que cette union telle que Saint Jean de la Croix nous l’enseigne si bien, est une union de deux volontés, de deux amours, de charité. Et la volonté ne peut pas avoir deux maîtres à la fois (cf. Mt 6, 24). Ecrit saint Jean de la Croix : « Deux contraires ne peuvent pas exister à la fois dans le même sujet ; or l’amour de Dieu et l’amour de la créature sont deux contraires ; ils ne peuvent exister en même temps dans une âme. Quel rapport y a-t-il entre la créature et le Créateur ? entre le sensible et le spirituel ? entre le visible et l’invisible ? entre le temporel et l’éternel ? entre l’aliment céleste, pur et spirituel, et la nourriture grossière de sens ? entre le dénûment du Christ et l’attachement à un objet quelconque ? » (La Montée du Carmel, l. I, ch. VI).

L’union en amour avec Dieu est la seule finalité de notre vie, et c’est déjà là le ciel. Mais pour y arriver il faut se battre pour ne pas être comme ceux qui « ne veulent pas que Dieu leur coûte plus cher que de parler, et même cela est mauvais ; et pour Lui ils ne veulent pas faire presque tout ce qui leur coûte quelque chose […] pour aller à la recherche du Bien-Aimé, l’âme doit s’exercer à pratiquer les vertus et les mortifications propres à la vie contemplative et à la vie active ; dans ce but elle renoncera à tous les biens et à tous les plaisirs » (Cantique B, str. 3).

En effet, de manière particulière, nous, des religieux et des contemplatifs, que devons-nous efforcer, nous dépêcher, pour terminer le mouvement du retour de toute la création au Créateur, « en renonçant à tout et en visant uniquement cette fin » (Directoire de vie contemplative, 3) ; nous devons prendre cette voie crucifiée. Nous devons commencer par nous-mêmes, avec la hâte ceux qui aiment, en gardant toute notre force pour Dieu et en oubliant tout autre amour.

« La force de l’âme se trouve dans ses puissances, dans ses passions et dans ses tendances, qui toutes sont gouvernées par la volonté. Or quand la volonté les détourne de ce qui n’est pas Dieu et les dirige vers Dieu, elle garde alors la force de son âme pour Dieu ; c’est ainsi qu’elle parvient à aimer Dieu de toutes ses forces. Pour que l’âme atteigne ce but, nous nous occuperons ici de purifier la volonté de toutes ses affections désordonnées, qui sont la source d’où procèdent ses tendances, ses attaches et ses ouvres désordonnées, et d’où vient également qu’elle ne garde pas toute sa force pour Dieu.

Christ Crucifié dessiné par saint Jean de la Croix

Ces affections ou passions sont au nombre de quatre, à savoir : la joie, l’espérance, la douleur et la crainte. Quand on les applique à Dieu par un exercice raisonnable, de telle sorte que l’âme ne se réjouisse que de ce qui intéresse purement l’honneur et la gloire de Dieu Notre-Seigneur, ne mette qu’en lui son espérance, ne s’afflige que de ce qui le blesse, ne craigne que lui, il est claire que l’on dispose et que l’on garde toutes les forces de l’âme et toute son habileté pour Dieu. Au contraire, plus l’âme se réjouirait en quelque autre chose, et moins de force elle conserverait pour mettre sa joie en Dieu ; plus elle mettrait sa confiance dans quelque chose de créé, moins elle en mettrait en Dieu ; et ainsi des autres passions » (La Montée du Carmel, l. III, ch. 15).

Que la sainte Vierge Marie nous aide à atteindre et à vivre cet amour unique, en union du Christ crucifié, qui nous amène à Dieu, notre Père, la Fin de notre vie.

P. Juan Manuel del Corazon de Jesus Rossi