Je voudrais maintenant pouvoir exprimer un aspect de ce qui fait le mystère du sacerdoce catholique et plus spécifiquement, parler de ce qui traverse le cœur du prêtre.
Certes, si ce qui traverse le cœur de tout homme -comme le dit la Sainte Écriture- est un abîme, bien plus est ce qui traverse le cœur du prêtre, de telle sorte qu’il est pratiquement impossible de synthétiser la quantité de sentiments, d’émotions, d’actes.
Mais je pense que cela pourrait se résumer en deux points : ce qui se passe dans le cœur du prêtre par rapport à l’infini, et ce qui se passe dans le cœur du prêtre par rapport au fini. Ou, ce qui revient au même, ce qui se passe par rapport au Créateur ; et ce qui se passe par rapport à la créature, surtout à la créature rationnelle. Ou même dit plus simplement : entre Dieu et l’homme. Et je pense qu’on peut y voir ce que le psalmiste exprime d’une manière très claire quoique mystérieuse : un abîme appelle un autre abîme (Ps 42, 7). Dans notre cas, c’est l’abîme du cœur du prêtre qui appelle cet autre abîme infini, pour ainsi dire, qui est le cœur de Dieu, et aussi cet autre abîme qu’est le cœur de ses frères et sœurs. En utilisant les mots du psalmiste on pourrait dire qu’il s’agit de ce « cor ad cor loquitur », le cœur qui parle au cœur.

1. Le cœur du prêtre et de Dieu
Sans doute, dans le cœur du prêtre, la chose la plus importante est Dieu. Mais puisque Dieu est infini en toute perfection, il n’est pas suffisamment compréhensible par l’intelligence du prêtre, ni par son cœur, ni par sa volonté. Dieu est toujours plus grand, Dieu est toujours au-delà, Dieu est toujours insaisissable, comme le disait saint Augustin, « Dieu ne serait pas ce qu’Il est s’Il était Dieu compris », et comme le disait aussi le Pseudo-Denys – et les grands théologiens le répètent – : sur Dieu nous connaissons plus ce que Dieu n’est pas, que ce qu’Il est [1]. De telle sorte que notre cœur joue toujours, comme dans le cœur des théologiens, l’analogie de la foi et l’analogie entre la créature et le Créateur. Dans le langage des mystiques c’est la nuit obscure ; ce qui sera dans le langage de S. Lewis comme la réalité, comme Dieu lui-même ; dans un certain sens, Il est iconoclaste, c’est-à-dire qu’Il détruit les images que nous nous faisons de Lui, car Il est toujours plus grand.
C’est pourquoi chez le prêtre -et au fil des années sacerdotales, de plus en plus-, l’idée de la majesté de Dieu grandit, personne n’est aussi grand que Dieu; l’idée de la sainteté de Dieu, pour qui même les cieux eux-mêmes ne sont pas purs comme le dit Job (15, 15); l’idée de la puissance de Dieu, d’une manière particulière qui traverse le cœur du prêtre à chaque messe au moment de la transsubstantiation, l’œuvre de la toute-puissance divine, par laquelle la substance du pain et du vin devient le Corps et le Sang du Seigneur.
C’est pourquoi, comme quelque chose de spontané, l’adoration de Dieu jaillit du cœur du prêtre : seul Dieu est adorable. Rien d’autre n’est adorable comparé à Dieu. Dire adorable, c’est Lui rendre l’amour le plus grand, l’amour le plus pur, l’amour le plus illimité de toute la force de l’âme, de toute la force de l’esprit, de toute la force du cœur.

Et cette adoration de Dieu n’est pas une chose passagère d’un instant, le moment de la prière, le moment de la messe, le moment de la récitation du chapelet, ou de la récitation de la liturgie des heures, mais elle surgit de plusieurs fois pendant la journée, plusieurs fois, parce que c’est quelque chose qui découle précisément de cette conscience de la grandeur de Dieu. Pour cette raison, avec l’adoration, le prêtre loue Dieu, il le loue avec ses lèvres, mais surtout il le loue avec son cœur, il le loue dans ces moments de prière « pleine » , mais il loue aussi celui qui doit être loué en tout temps, avec ses œuvres, avec sa vie, avec son exemple. Et en voyant qui est Dieu, -et seul Dieu est Dieu-, la conscience que nous sommes pécheurs surgit aussi spontanément et alors l’acte de demander pardon à Dieu surgit du cœur sacerdotal. Demander le pardon de ses propres péchés et demander à Dieu le pardon des péchés de tous les hommes, des péchés de toute l’humanité. De telle sorte que lorsque les fidèles voient le curé ou son vicaire dans le temple dire le bréviaire, il prie pour les fidèles, il prie pour toutes les personnes que l’évêque lui a confiées, qui constitue les fidèles de la paroisse. Mais pas seulement pour les paroissiens, il prie pour tous les hommes de tous les pays de toutes les parties du monde.
2. Le cœur du prêtre et des hommes
Deuxièmement, chaque homme et chaque femme passe par le cœur du prêtre. Des enfants passent, avec leur candeur, avec leur innocence. Des jeunes avec leur enthousiasme, leur dynamisme. Les personnes âgées avec leur responsabilité. Les anciens avec leur sagesse. Les malades avec leur douleur. Les pauvres avec leurs besoins. Les pécheurs avec leur manque de Dieu. Et les saints avec leur plénitude de grâce. Les bons et les mauvais. Le juste et l’injuste. Ceux qui ont besoin et ceux qui ont beaucoup de choses.

Tous sans distinction, sans exclusion et cela pour une simple raison : parce que le Christ est mort pour tous (2 Cor. 5, 15). Et tout comme le Christ est mort pour tous, le prêtre est prêt à donner sa vie pour tous, sans exclusions, sans exclusivisme, même pour ceux qui pourraient le haïr, car le Christ lui en a donné un exemple lorsqu’il a dit suspendu à la croix: Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font (Luc 23, 34). Et c’est pourquoi le prêtre, comme dit saint Paul, rit avec celui qui rit et pleure avec celui qui pleure (Cf. 1 Cor. 9, 22) . Saint Vincent de Paul disait, « je peine de vos peines », “Je souffre avec vos peines, avec vos souffrances”. C’est le cœur d’un vrai prêtre. C’est un cœur universel qui englobe et embrasse chaque être humain ; et de même qu’il englobe et embrasse tout être humain, il englobe et embrasse tout ce qui est authentiquement humain : problèmes sociaux, politiques, économiques -comme le manque de travail, le chômage, la nécessité de défendre ses droits- ; le progrès de la science, de la technique, de l’art, de la culture ; il englobe et embrasse tout ce qui concerne les familles, le pays, le monde. De telle sorte qu’aucune de ces choses authentiquement humaines ne lui est étrangère, car de même que le Christ est mort pour tous, le Christ est mort pour qu’avec sa grâce l’homme puisse résoudre tous les problèmes qu’il peut avoir.
Cela dit ainsi, avec mes pauvres mots, je le renforce d’un texte magnifique de ce grand prêtre qu’était saint Louis Orione, apôtre de la charité, celui qui fut le fondateur des « Cottolengo »[2], de la majorité des « Cottolengos » qui sont en notre patrie (l’auteur parle de l’Argentine, son pays d’origine), accueillant ceux qui sont les pauvres plus pauvres, les pauvres plus nécessiteux.
Don Orione disait dans une page admirable: «Ne sachant voir et aimer dans le monde que les âmes de nos frères, les âmes des petits; les âmes des pauvres; les âmes des pécheurs; les âmes des justes ; les âmes des perdus; les âmes des pénitents ; les âmes des rebelles à la sainte Église du Christ ; âmes d’enfants dégénérés; âmes de prêtres infortunés et perfides ; âmes soumises à la douleur; des âmes blanches comme des colombes ; âmes simples pures et angéliques de vierges; les âmes tombées dans les ténèbres des sens et la vaste bestialité de la chair ; âmes fières du mal; âmes avides de pouvoir et d’or; des âmes pleines d’elles-mêmes qui ne pensent qu’à elles-mêmes ; âmes égarées à la recherche d’un chemin; les âmes souffrantes cherchant un refuge ou une parole de miséricorde ; âmes hurlantes dans le désespoir de la condamnation ou ravies dans l’extase de la vérité divine. Toutes sont aimées du Christ, pour toutes le Christ est mort, le Christ veut sauver toutes dans Ses bras et dans son Cœur transpercé. Notre vie, poursuit Don Orione, et toute notre congrégation doivent être un chant et en même temps un holocauste de fraternité universelle dans le Christ. En voyant et en sentant le Christ dans l’homme, nous devons avoir la musique de charité la plus profonde et la plus élevée. Pour nous, le point central de l’univers est l’Église du Christ et le point du drame chrétien, l’âme. Je ne ressens qu’une infinie et divine symphonie d’esprits palpitants autour de la croix, et la croix distille pour nous goutte à goutte, à travers les siècles, le Sang divin versé pour chacune des âmes humaines. De la croix le Christ crie, j’ai soif (Jn 19, 28), un terrible cri de soif ardente qui n’est pas de la chair, mais qui est le cri de la soif des âmes et c’est pour cette soif de nos âmes que le Christ meurt» [3].

C’est pourquoi jaillit de ce grand cœur sacerdotal, de ce saint de l’Église catholique, Don Orione, la demande suivante à Dieu : ” Place-moi, Seigneur, sur la bouche de l’enfer pour que, grâce à ta miséricorde, j’en obstrue, moi, l’entrée “[4]. Le prêtre l’apprend au contact, à chaque messe, avec le Cœur eucharistique du Christ.
Nous devons toujours demander, d’une manière spéciale, à la Sainte Vierge, afin que dans le cœur de tous les prêtres il y ait place pour Dieu et pour nos frères dans l’amour du Seigneur. Il n’y a pas eu sur la terre de créature qui ait aimé Dieu autant que la Vierge, et il n’y a pas eu de créature sur la terre qui ait aimé les hommes autant qu’Elle.
C’est pourquoi nous lui demandons, à la Mère et Reine des prêtres, la grâce d’aimer toujours beaucoup Dieu et d’aimer toujours beaucoup nos frères.
P. Carlos Miguel Buela, IVE. (+ 23/04/2023)
Fondateur de la Famille Religieuse du Verbe Incarné.
[1] Le Pseudo-Denys affirme que, parlant de Dieu, “les négations sont plus vraies que les affirmations”. À Coël. Hiérarchie, chap. 2 : PG 3, 141 A. Cit. par P. Cornelio Fabro, Drame de l’homme et mystère de Dieu (Madrid 1977) 170.
[2] Le terme cottolengo (ou cotolengo) désigne couramment une institution qui accueille des handicapés mentaux et/ou physiques ; le terme provient du centre fondé au XIXe siècle à Turin par Saint Giuseppe Benedetto Cottolengo, appelé Petite Maison de la Divine Providence.
[3] Dans “In Cammino con Don Orione”, (Rome 1972) 328ss. Cit. Don Orione, Nel nome della Divina Providenza, le piú belle pagine (Rome 1995) 134-135.
[4] Dans “In Cammino con Don Orione”, (Rome 1972) 328ss. Cit. Don Orione, Nel nome della Divina Providenza, le piú belle pagine (Rome 1995) 136.
