Dimanche IV du temps de l’Avent, année B (Lc. 1, 26-38).
Dans ce dernier dimanche du temps de l’Avent, la liturgie de la Parole de cette année nous invite à méditer l’annonce de l’Ange à Marie et la conception de Jésus.
C’est un texte très beau, qu’il faut lire avec la profondeur théologique donnée par son auteur, l’Esprit Saint; le moment est décrit par saint Luc, mais Dieu a voulu qu’il choisisse les paroles exactes afin de nous dévoiler quelques traces de ce grand mystère : l’Incarnation du Verbe et la Maternité divine de Marie avec sa participation dans le plan du salut.
Commençons donc par la première parole adressée à Marie : « Je te salue ». Mais la parole grecque qui est traduite, “Kaire”, signifie en soi “réjouis-toi”, “sois contente”. Et il y a là un premier élément qui surprend: la salutation entre les juifs était “Shalom”, “paix”, alors que dans le monde grec le mot : “Kaire”, “réjouis-toi” était habituel. Il est surprenant que l’Ange, en entrant dans la maison de Marie, salue avec le salut des grecs : “Kaire”, “réjouis-toi, sois contente”. Et les Grecs, lorsqu’ils lurent cet Evangile quarante ans plus tard, ont pu voir ici un message important: ils ont pu comprendre qu’avec le début du Nouveau Testament avait également eu lieu l’ouverture au monde des peuples, à l’universalité du Peuple de Dieu.
Mais il est aussi important de noter, affirme le pape Benoît (homélie 18/12/2005), que les paroles de l’Ange sont la reprise d’une promesse prophétique tirée du Livre du prophète Sophonie. Le prophète, inspiré par Dieu, dit à Israël: “Réjouis-toi, fille de Sion; le Seigneur est avec toi et prend en toi sa demeure”. Nous savons que Marie connaissait bien les Saintes Ecritures. Son Magnificat est une étoffe tissée des fils de l’Ancien Testament. Nous pouvons donc être certains que la Sainte Vierge comprit immédiatement qu’il s’agissait des paroles du Prophète Sophonie adressées à Israël, à la “fille de Sion”, considérée comme demeure de Dieu. A présent, la chose surprenante qui fait réfléchir Marie est que ces paroles, adressées à tout Israël, sont adressées de manière particulière à Elle, Marie. Elle est appelée à être la véritable demeure de Dieu, une demeure qui n’est pas faite de pierres, mais de chair vivante, d’un cœur vivant ; que Dieu entend en réalité la prendre précisément elle, la Vierge, comme son véritable temple. Nous pouvons alors comprendre que Marie commence à réfléchir avec une intensité particulière sur ce que signifie cette salutation.
L’ange Gabriel s’adresse à Marie, avec un nom nouveau, Pleine de Grâce, Comblée-de-grâce, cela montre qu’elle reçoit un nom « nouveau » à cause d’une mission nouvelle donnée par Dieu, comme c’est le cas d’Abraham ou bien de saint Pierre dans le Nouveau Testament. La mission de Marie ou plutôt sa vocation a besoin pour ainsi dire, de la joie, de la grâce et de l’assistance et de la compagnie de Dieu, tous ces éléments sont réunis dans les premiers mots de l’ange.
Alors, bien que l’ange lui commande la joie, se réjouir, parmi les réactions de Marie devant ces paroles (elle est bouleversée, elle se demandait le sens de cette salutation et l’explication, et finira par accepter) l’évangile ne dit pas qu’elle s’était réjouie. C’est après, lors de la visite à sa cousine Elisabeth que Marie dira que son esprit exulte de joie en Dieu. Mais nous avons la certitude que dans toute vocation et mission donnée par Dieu se trouvent toujours le défi et le sacrifice.
Tout laisser pour le Christ ne provoque pas nécessairement une joie sensible et immédiate, mais dans la fidélité quotidienne à cette vocation, on trouve une joie complète. La joie est ce qui rend l’appel de Dieu reconnaissable, c’est l’un des signes qui garantit que cette vocation vient de Dieu. Cette «joie» que l’Ange dit à Marie est un impératif qui préserve sa nature malgré la douleur.
« Le Seigneur est avec toi »: Il ne s’agit pas ici d’une présence générique de Dieu, mais de son aide réelle et efficace. Cette assurance n’est pas donnée dans la Bible à n’importe quelle personne, mais uniquement aux grands appels de l’histoire du peuple de Dieu (Jacob, Moïse, Josué, Gédéon et David). Dans le développement de la mission, ils ne dépendent pas uniquement de nos propres forces humaines. Dieu ne se limite pas à appeler, pour abandonner ceux qu’Il a appelés à leur sort, mais il les accompagne et leur permet d’accomplir leur mission. Il est attentif et reste fidèle. Il leur assure sa constante assistance.
Et Marie réagira à ces paroles de l’ange sur un plan émotionnel et rationnel, de toute sa personne. Sur le plan émotionnel, elle réagit par le bouleversement (comme celui qui reçoit beaucoup de bonnes idées mais ne sait pas par où commencer et se sent en plus, dépassé). Sur un plan rationnel, elle réagit en délibérant et en réfléchissant (en grec: dielogídseto, « elle dialoguait avec elle-même »). Elle demeure ouverte au message et travaille pour le comprendre plus profondément.
Bien comprendre sa vocation, c’est aussi comprendre sa propre insuffisance pour l’accomplir. L’accomplissement de sa vocation ne peut jamais être basé sur une tranquille confiance en ses propres forces. Il est tout à fait normal et légitime que les appelés reconnaissent leurs propres limites, leur petitesse, leurs péchés (pas dans le cas de Marie) et qu’ils attendent tout de l’aide de Dieu. C’est pourquoi l’ange dit aussi à Marie: «ne crains pas». Si Dieu a jugé qu’il fallait dire «ne crains pas» à la Vierge Marie, à plus forte raison il n’est pas anormal que nous éprouvions en nous un certain frémissement devant une vocation et à une mission. La force de l’Esprit se trouve dans l’appel devant l’expression de ses limites et de sa petitesse.
Marie est étonnée et demande: “Comment cela va-t-il se faire, puisque je ne connais aucun homme?” C’est une parole étrange sûrement, car elle était fiancée à un homme, Joseph, de la maison de David, d’où viendra le Messie comme l’ange venait de lui annoncer. Marie voulait dire que, étant vierge, comme l’ange le savait, elle voulait rester dans cette condition ; ou bien, comme les théologiens l’ont interprété, elle avait fait un vœu de virginité et espérait le garder. Elle n’osait cependant pas contredire les volontés de Dieu, qui avait déjà commencé à communiquer avec elle. «Je ne connais pas d’homme» signifie dans sa pensée: «Je ne veux pas le connaître». Mais elle ne dit pas «je ne le connaîtrai jamais » parce qu’elle ne s’oppose pas aux desseins de Dieu et elle attend la solution de cette énigme.
Dieu répond par la force du Saint-Esprit pour dévoiler enfin la mission à laquelle Marie est appelée: “Le Saint Esprit descendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre.” Ce que Marie ne peut pas faire avec sa propre force, la puissance et la force de Dieu le feront. C’est ainsi que Dieu avait agi dans la création, faisant tout sortir du rien. Et ainsi qu’Il fera par la résurrection des morts. Et c’est pourquoi il rend possible l’accomplissement de chaque vocation.
A la fin du ce dialogue rempli de mystère, une fois que tout le plan de Dieu est révélé, Marie répond à l’Ange: “Je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole”. Marie anticipe ainsi la troisième invocation du Notre Père: “Que ta volonté soit faite”. Elle dit “oui” à la grande volonté de Dieu, une volonté apparemment trop grande pour un être humain; Marie dit “oui” à cette volonté divine, elle se place dans cette volonté, elle insère toute son existence à travers un grand “oui” dans la volonté de Dieu et ouvre ainsi la porte du monde à Dieu. Adam et Eve, avec leur “non” à la volonté de Dieu, avaient fermé cette porte. “Que la volonté de Dieu soit faite”: Marie nous invite nous aussi à prononcer ce “oui” qui apparaît parfois si difficile. Nous sommes tentés de préférer notre volonté, mais Elle nous dit: “Sois courageux, dis-toi aussi: “Que ta volonté soit faite”, car cette volonté est bonne”. Tout d’abord elle peut apparaître comme un poids presque insupportable, un joug qu’il n’est pas possible de porter; mais en réalité, la volonté de Dieu n’est pas un poids, la volonté de Dieu nous donne des ailes pour voler haut, et nous pouvons ainsi aussi oser, avec Marie, ouvrir à Dieu la porte de notre vie, les portes de ce monde, en disant “oui” à sa volonté, en ayant conscience que cette volonté est le vrai bien et nous guide vers le vrai bonheur.
Pour conclure cette méditation, l’Évangile de Saint Luc dit immédiatement après ce récit: «Marie se leva (anastâsa) et se rendit rapidement (metaspoudês) dans la région montagneuse, dans une ville de Juda; elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth ». « Marie se leva », c’est le même verbe pour dire « ressusciter » en grec, car accomplir la mission que Dieu nous a donnée signifie vivre déjà comme ressuscités dans ce monde. Et Elle a commencé à accomplir sa vocation « rapidement». Nous devons donc, nous aussi, accepter l’appel de Dieu et entrer « promptement » à son service. Les apôtres, lorsqu’ils ont été appelés, ont aussi répondu « immédiatement»: «Ils ont immédiatement laissé les filets et l’ont suivi» (Mc 1,18; grec: euthéos, immédiatement, instantanément).
Que la très Sainte Vierge Marie prépare nos cœurs pour recevoir son Fils, l’Emmanuel dans quelques jours.
1. Convenait-il de lui annoncer ce qui allait se faire en elle ? – 2. Qui devait lui faire cette annonce ? – 3. De quelle manière ? – 4. Dans quel ordre ?
Article 1
Convenait-il d’annoncer à la Bienheureuse Vierge ce qui allait se faire en elle ?
Objections : 1. Cette annonce paraissait uniquement nécessaire pour obtenir son consentement. Mais celui-ci ne paraît pas avoir été nécessaire ; car cette conception par une Vierge avait été annoncée à l’avance par une prophétie de prédestination ” qui s’accomplit sans notre décision “, dit une Glose sur S. Matthieu (1, 22). Donc une telle annonciation n’était pas nécessaire.
2. La Bienheureuse Vierge avait la foi en l’incarnation, foi sans laquelle personne ne pouvait être en état de salut parce que, dit l’Apôtre aux Romains (3, 22), ” la justice de Dieu est donnée par la foi en Jésus Christ “. Mais lorsque l’on croit quelque chose avec certitude, on n’a pas besoin d’être instruit davantage. Donc il n’était pas nécessaire à la Bienheureuse Vierge que l’incarnation du Fils de Dieu lui soit annoncée.
3. De même que la Bienheureuse Vierge a conçu le Christ corporellement, ainsi toute âme sainte le conçoit spirituellement, ce qui fait dire à S. Paul (Ga 4, 19) : ” Mes petits enfants, vous que j’enfante à nouveau jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. ” Mais à ceux qui doivent concevoir le Christ spirituellement, une telle conception n’est pas annoncée. Il n’y avait donc pas à annoncer à la Bienheureuse Vierge qu’elle concevrait dans son sein le Fils de Dieu.
En sens contraire, on trouve en S. Luc (1, 31) que l’ange lui a dit : ” Voici que tu concevras dans ton sein, et que tu enfanteras un fils. “
Réponse : Il convenait d’annoncer à la Bienheureuse Vierge qu’elle concevrait le Christ.
1° Pour suivre l’ordre qui convenait à cette union du Fils de Dieu avec la Vierge : que son esprit soit informé avant qu’elle le conçoive dans sa chair. Ce qui a fait dire à S. Augustin : ” Marie fut plus heureuse de recevoir la foi au Christ que de concevoir la chair du Christ. ” Et il ajoute peu après : ” Cette intimité maternelle n’aurait servi de rien à Marie, si elle n’avait eu plus de bonheur à porter le Christ dans son cœur que dans sa chair. “
2° Pour lui permettre d’attester avec plus de certitude ce mystère quand elle en avait été instruite par Dieu.
3° Pour qu’elle offrît à Dieu les services volontaires de son dévouement, ce qu’elle fit avec promptitude en disant : ” Voici la servante du Seigneur. “
4° Pour montrer ainsi un certain mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine. Et voilà pourquoi l’annonciation demandait le consentement de la Vierge représentant toute la nature humaine.
Solutions : 1. La prophétie de prédestination s’accomplit sans que notre libre arbitre en soit cause, mais non sans qu’il y consente.
2. La Bienheureuse Vierge avait une foi expresse en l’Incarnation future. Mais son humilité l’empêchait d’avoir une si haute idée d’elle-même. C’est pourquoi il fallait qu’elle en fût instruite.
3. La conception spirituelle du Christ qui se réalise par la foi est bien précédée d’une annonciation par la prédication de la foi selon ce principe ” la foi vient de ce qu’on entend ” (Rm 10, 17). Cependant cela ne nous donne pas la certitude d’avoir la grâce, mais nous enseigne que la foi reçue par nous est la vraie.
Article 2
Qui devait faire cette annonce ?
Objections : 1. Les anges suprêmes sont en relation immédiate avec Dieu, dit Denys. Mais la Mère de Dieu a été élevée au-dessus de tous les anges. Il semble donc que le mystère de l’Incarnation aurait dû lui être annoncé immédiatement par Dieu et non par un ange.
2. S’il fallait en cela observer l’ordre commun selon lequel les mystères divins sont annoncés aux hommes par les anges, c’est aussi par l’homme que les mystères divins sont proposés à la femme. Car S. Paul dit (1 Co 14, 34) : ” Que les femmes gardent le silence dans l’église ; si elles veulent apprendre quelque chose, qu’elles interrogent leurs maris à la maison. ” Il semble donc qu’à la Bienheureuse Vierge le mystère de l’Incarnation aurait dû être annoncé par un homme, étant donné surtout que S. Joseph, son époux, en avait été instruit par un ange (Mt 1, 20).
3. Nul ne peut annoncer comme il faut ce qu’il ignore. Or même les anges les plus élevés n’ont pas connu pleinement le mystère de l’Incarnation ; aussi Denys dit-il qu’il faut leur attribuer la question posée en Isaïe (63, 1) : ” Qui est celui-ci qui vient d’Édom ? ” Il semble donc qu’aucun ange n’a pu annoncer comme il faut la réalisation de l’Incarnation.
4. Les plus grandes nouvelles doivent être annoncées par les plus grands messagers. Mais le mystère de l’Incarnation est le plus grand de tous ceux qui ont été annoncés aux hommes par les anges. Il semble donc que, s’il devait être annoncé par un ange, celui-ci aurait dû appartenir à l’ordre le plus élevé. Or ce n’est pas le cas de Gabriel, qui appartient à l’ordre des archanges, lequel n’est pas le plus haut, mais l’avant-dernier ; aussi l’Église chante-t-elle : ” Nous savons que l’archange Gabriel t’a parlé de la part de Dieu. ” Donc l’annonciation n’aurait pas dû, semble-t-il, être faite par l’ange Gabriel.
En sens contraire, il y a cette parole en S. Luc : ” L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu… “
Réponse : Il convenait que le mystère de l’incarnation divine fût annoncé à la Mère de Dieu par un ange, et cela pour trois raisons.
1° Afin d’observer en cela aussi l’ordonnance divine selon laquelle les mystères divins parviennent aux hommes par l’intermédiaire des anges. Aussi Denys enseigne-t-il : ” Au divin mystère de l’amour de Jésus pour les hommes, des anges d’abord furent initiés, et ensuite par eux la grâce de cette naissance nous fut communiquée. Ainsi donc le très divin Gabriel révéla à Zacharie que l’enfant qui naîtrait de lui serait le prophète Jean, et à Marie comment s’accomplirait en elle le mystère théarchique de l’ineffable formation de Dieu. “
2° Cela convenait à la régénération du genre humain qui devait être accomplie par le Christ. Aussi Bède dit-il : ” Il convenait, pour commencer la restauration de l’humanité, que Dieu envoie un ange à la Vierge qui devait être consacrée par l’enfantement de Dieu. Car la première cause de la perdition de l’humanité fut l’envoi à la femme, par le diable, du serpent qui devait la tromper par un esprit d’orgueil. “
3° Cela convenait à la virginité de la Mère de Dieu. Aussi S. Jérôme dit-il : ” Il est bien qu’un ange soit envoyé à la Vierge, parce que la virginité a toujours été apparrentée aux anges. Certes, vivre hors de la chair quand on est dans la chair, ce n’est pas une vie terrestre, mais céleste. “
Solutions : 1. La Mère de Dieu était supérieure aux anges quant à la dignité à laquelle l’élevait le choix de Dieu. Mais son état de vie la rendait alors inférieure aux anges. Parce que le Christ lui-même, en raison de sa vie exposée à la souffrance, était ” abaissé un peu au-dessous des anges ” (He 2, 9). Cependant, parce que le Christ était à la fois voyageur et compréhenseur, il n’avait pas besoin d’être instruit des mystères divins par les anges. Mais la Mère de Dieu, qui n’était pas encore dans l’état des compréhenseurs, avait besoin d’apprendre par les anges qu’elle concevrait Dieu.
2. Comme dit S. Augustin c’est à juste titre que la Vierge Marie est considérée comme échappant à certaines lois communes, ” car ses conceptions ne se sont pas multipliées et elle n’a pas vécu au pouvoir d’un mari, elle qui avait reçu du Saint-Esprit le Christ dans son sein très pur. ” Et c’est pourquoi elle ne devait pas être instruite du mystère de l’Incarnation par un homme, mais par un ange. C’est pourquoi, en outre, c’est elle qui fut instruite la première, avant Joseph, car elle le fut avant la conception, et Joseph après.
3. Comme le montre bien ce texte de Denys, les anges ont eu connaissance du mystère de l’Incarnation. Leur interrogation témoigne du désir qu’ils avaient d’apprendre plus parfaitement du Christ les raisons de ce mystère, qui sont incompréhensibles pour tout esprit créé. Ce qui fait dire à Maxime le Confesseur, : ” Que les anges aient connu par avance l’Incarnation, il ne faut pas en douter. Ce qui leur est demeuré caché, c’est la mystérieuse conception du Seigneur et le mode suivant lequel le Fils, tout entier dans le Père qui l’a engendré, pouvait aussi demeurer tout entier en tous, et aussi dans un sein virginal. “
4. Certains affirment que Gabriel appartient à l’ordre suprême des anges, et c’est pourquoi S. Grégoire écrit : ” Il était digne du plus élevé des anges d’annoncer le plus élevé des mystères. ” Mais on ne peut en conclure qu’il occupe le premier rang par rapport à tous les ordres ; il est seulement le plus élevé par rapport aux anges, car il appartient à l’ordre des archanges. L’Église l’appelle ainsi, et S. Grégoire dit : ” On appelle archanges les messagers des plus hauts mystères. ” Il est donc plausible qu’il soit au sommet de l’ordre des archanges et, dit S. Grégoire : ” Son nom convient à son office, car Gabriel signifie “force de Dieu”. ” C’est donc bien par la force de Dieu que devait être annoncé celui qui, Seigneur de l’univers et puissant dans le combat, venait pour vaincre les puissances mauvaises répandues dans l’air.
Article 3
De quelle manière l’annonciation devait-elle se faire ?
Objections : 1. Selon S. Augustin, ” la vision spirituelle est plus noble que la vision corporelle “, et surtout elle convient davantage pour un ange, car par une vision spirituelle on voit l’ange dans sa substance, tandis que dans une vision corporelle on le voit sous une forme corporelle d’emprunt. Il semble donc que l’ange de l’Annonciation est apparu à la Vierge Marie dans une vision intellectuelle.
2. La vision en imagination paraît aussi plus noble que la vision corporelle, de même que l’imagination est une puissance supérieure au sens. Or ” l’ange apparut en songe à Joseph ” (Mt 1, 20 et 2, 13) selon une vision de l’imagination. Il semble donc qu’il aurait dû apparaître aussi à la Bienheureuse Vierge dans une vision de l’imagination, et non dans une vision corporelle.
3. L’apparition corporelle d’une substance spirituelle ne peut que stupéfier ceux qui la voient, c’est pourquoi on chante : ” La Vierge fut épouvantée par la lumière. ” Il ne convenait donc pas que cette annonce se fit par une vision corporelle.
En sens contraire, S. Augustin dans un sermon prête à la Bienheureuse Vierge ces paroles : ” L’archange Gabriel vint à moi, le visage brillant, dans un vêtement éclatant, avec une démarche admirable. ” Mais cela ne peut appartenir qu’à une vision corporelle. C’est donc sous une forme corporelle que l’ange annonciateur apparut à la Mère de Dieu.
Réponse : L’ange annonciateur apparut à la Mère de Dieu de façon corporelle. Cela convenait pour trois raisons.
1° Quant au contenu de son message. Il venait en effet annoncer l’incarnation du Dieu invisible. Aussi est-il approprié, pour dévoiler ce fait, qu’une créature invisible assume pour apparaître une forme visible. En outre, toutes les apparitions de l’Ancien Testament préfiguraient cette apparition du Fils de Dieu dans la chair.
2° Cela s’accordait avec la dignité de la Mère de Dieu, qui devait accueillir le Fils de Dieu non seulement dans son esprit mais dans ses entrailles. C’est pourquoi non seulement son esprit, mais encore ses sens corporels devaient être réconfortés par la vision de l’ange.
3° Cela convenait à la certitude du message. Nous appréhendons avec plus de certitude ce que nous avons sous les yeux. Aussi Chrysostome dit-il que l’ange ne s’est pas présenté à la Vierge dans son sommeil, mais de façon visible. ” Car, ayant à recevoir de l’ange une grande révélation, elle avait besoin d’une apparition solennelle avant un événement d’une telle importance. “
Solutions : 1. La vision intellectuelle est supérieure à la vision par l’imagination ou par les sens si elle est seule. Mais S. Augustin lui même dit que la prophétie qui comporte à la fois vision par l’intellect et vision par l’imagination est supérieure à la prophétie qui comporte seulement l’une des deux. Or la Vierge n’a pas perçu seulement une apparition corporelle, mais aussi une illumination intellectuelle. Aussi cette apparition fut-elle plus noble. Elle l’aurait été davantage encore si la Vierge avait vu l’ange lui-même dans sa substance par une vision intellectuelle. Mais l’état de l’homme voyageur ne permettait pas de voir l’ange dans son essence.
2. L’imagination est une puissance plus haut que le sens extérieur ; cependant, parce que le sens est le principe de la connaissance humaine, c’est en lui que réside la plus grande certitude, parce qu’il faut toujours que, dans la connaissance, les principes soient le plus assurés. C’est pourquoi Joseph à qui l’ange est apparu dans son sommeil n’a pas eu une apparition aussi excellente que la Bienheureuse Vierge.
3. Comme dit S. Ambroise : ” Nous sommes troublés et hors de notre sens quand nous sommes saisis par la rencontre de quelque puissance supérieure. ” Et cela n’arrive pas seulement dans la vision corporelle mais aussi dans celle qui frappe l’imagination. Aussi est-il écrit (Gn 15, 12) : ” Au coucher du soleil, une torpeur tomba sur Abraham et un grand effroi le saisit. ” Toutefois, ce trouble n’est pas tellement dangereux pour l’homme qu’il devienne nécessaire d’éviter toute apparition angélique. D’abord parce que, du fait que l’homme est soulevé au-dessus de lui-même, ce qui contribue à sa dignité, ses puissances inférieures sont affaiblies, et c’est ce qui produit son trouble ; ainsi, quand la chaleur naturelle se concentre au-dedans de nous, nos extrémités se mettent à trembler. Ensuite parce que, selon Origène, ” l’ange qui apparaît connaît la nature humaine et s’empresse de remédier au trouble qu’il produit “. C’est pourquoi l’ange a dit à Zacharie comme à Marie, après ce trouble : ” Ne crains pas. ” Et c’est pourquoi, comme on le lit dans la vie de S. Antoine : ” Le discernement est facile entre esprits bons et mauvais. Car si la joie succède à la crainte, nous savons que ce secours est venu du Seigneur, parce que la sécurité de l’âme indique la présence de la majesté divine. Mais si la terreur persiste, c’est que l’apparition vient de l’ennemi. ” L’émoi de la Vierge s’accordait bien avec sa pudeur virginale, parce que, selon S. Ambroise : ” C’est le fait des vierges d’être troublées et intimidées chaque fois qu’un homme les aborde, de redouter tout entretien avec un homme. “
Cependant, certains disent que la Bienheureuse Vierge, étant accoutumée aux apparitions angéliques, ne fut pas troublée par la vue de l’ange, mais par l’étonnement d’entendre tout ce que l’ange lui disait, parce qu’elle n’avait pas une si haute idée d’elle-même. Aussi l’évangéliste ne dit pas qu’elle fut troublée par la vue de l’ange, mais par sa parole.
Article 4
Dans quel ordre s’est accompli l’Annonciation ?
Objections : 1. La dignité de la Mère de Dieu dépend de l’enfant qu’elle conçoit. Mais on doit manifester la cause avant son effet. Donc l’ange aurait dû annoncer à la Vierge la dignité de son enfant avant de proclamer sa dignité en la saluant.
2. La preuve doit être omise dans les matières qui ne soulèvent aucun doute, ou bien on doit commencer par donner la preuve dans ce qui peut être douteux. Or l’ange semble avoir annoncé d’abord ce dont la Vierge douterait, et qui lui ferait demander dans son doute : ” Comment cela se fera-t-il ? ” Ensuite seulement il a apporté une preuve, tirée de l’exemple d’Élisabeth et de la toute-puissance de Dieu. Donc l’annonciation a été réalisée par l’ange dans un ordre peu satisfaisant.
3. On ne prouve pas le plus par le moins. Mais l’enfantement par une vierge est un plus grand prodige que l’enfantement par une vieille femme. Donc la preuve donnée par l’ange pour faire admettre qu’une vierge concevrait était insuffisante.
En sens contraire, il est écrit (Rm 12, 1) ” Tout ce qui vient de Dieu se fait avec ordre. ” Or, dit S. Luc, ” l’ange fut envoyé par Dieu ” pour porter l’annonce à Marie. Donc l’annonciation fut accomplie par l’ange de la façon la mieux ordonnée.
Réponse : L’annonciation s’est accomplie dans un ordre bien adapté. En effet, l’ange avait un triple devoir concernant la Vierge.
1° Rendre son esprit attentif à considérer une si haute réalité. Il le fait en lui adressant une salutation nouvelle et insolite, car, observe Origène ” si la vierge avait su qu’une parole semblable avait été adressée à quelqu’un d’autre, car elle avait la science de la loi, jamais une telle salutation ne l’eût apeurée par son étrangeté “.
Dans cette salutation il a mentionné en premier lieu que la Vierge était digne de cette conception lorsqu’il a dit : ” pleine de grâce “. Il a révélé qui serait conçu en disant : ” Le Seigneur avec toi ” et il a annoncé d’avance l’honneur qui en découlait : ” Tu es bénie entre toutes les femmes. ” 2° Il voulait l’instruire du mystère de l’Incarnation, qui allait s’accomplir en elle. Il l’a fait en annonçant d’avance la conception et l’enfantement : ” Voici que tu concevras dans ton sein… ” et en montrant le mode de la conception, lorsqu’il dit : ” le Saint-Esprit viendra sur toi… “.
3° Il voulait amener son esprit à consentir. Il le fait par l’exemple d’Élisabeth et un argument tiré de la toute-puissance divine.
Solutions : 1. Rien n’est plus étonnant pour un cœur humble que d’entendre proclamer sa supériorité. Mais l’étonnement rend l’esprit particulièrement attentif. Et c’est pourquoi l’ange, voulant rendre l’esprit de la Vierge attentif à entendre un si grand mystère, a commencé par son éloge.
2. S. Ambroise dit expressément que la Bienheureuse Vierge n’a pas douté des paroles de l’ange. Il dit en effet : ” Combien la réponse de la Vierge est plus mesurée que celle du prêtre ! Elle demande : “Comment cela se fera-t-il ?” Et lui réplique : “Comment le saurai-je ?” Il refuse de croire, en refusant de savoir. Mais elle ne doute pas que cela ait lieu, puisqu’elle demande comment cela pourra se faire. “
Cependant S. Augustin semble dire qu’elle a douté ” A Marie qui doute de cette conception, l’ange affirme sa possibilité. ” Mais un tel doute vient de l’étonnement plus que de l’incrédulité. Et c’est pourquoi l’ange apporte une preuve non pour dissiper l’incrédulité de Marie, mais plutôt pour mettre un terme à son étonnement.
3. Comme dit S. Ambroise ” c’est pour cela que beaucoup de femmes stériles ont précédé ” Marie, pour que l’on croie que la Vierge enfanterait. Et c’est pourquoi la conception d’une femme stérile chez Elisabeth est invoquée par l’ange non comme un argument contraignant, mais par manière d’exemple préfiguratif. Et c’est pourquoi, afin de confirmer cet exemple, l’ange ajoute un argument décisif tiré de la toute-puissance divine.