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SAINT PIERRE ET LE COQ

Nous sommes dans la Basilique de Saint Pierre et célébrons le 20e. Anniversaire de la fondation de la congrégation religieuse argentine des Servantes du Seigneur et de la Vierge de Matara et la profession de vœux perpétuels de six sœurs, qui s’ajoutent à trente-huit autres qui feront de même dans le monde entier au cours de cette année.

A cette occasion, je veux rappeler un fait très important dans la vie de saint Pierre : sa triple négation de Jésus-Christ, comme Jésus lui-même l’avait prophétisé, et sa relation avec le coq. À Jérusalem, l’événement est rappelé dans l’église de San Pedro in Gallicantu (au sud, près du Cénacle). Les Sœurs Servantes (du Seigneur et de la Vierge) se souviennent de lui grâce au coq de la croix Matara qu’elles portent. Ici, en entrant dans l’atrium de la Basilique, à droite, dans le deuxième tondo[1], du plafond (ou « volta dell’atrio »), dans la troisième négation de Pierre, nous trouvons un coq[2]. Dans un sarcophage du IVe siècle, qui se trouve dans les Grottes, est sculptée la scène de Saint Pierre et du coq, celui-ci sur une colonne, debout devant Saint Pierre, signe du pécheur repentant[3]. En fait, cette scène se retrouve plus d’une centaine de fois dans les sarcophages romains, occupant parfois le centre et d’autres fois constituant la scène unique[4]. Le « coq de bronze » (IXe siècle ?) du dénommé Trésor de Saint Pierre, pesant 46 kg, semble avoir été dans la partie la plus élevée du campanile de León IV, il ne fait pas directement référence à San Pedro.

On sait que le coq (du latin gallus) est un oiseau de l’ordre des galliformes, d’apparence arrogante, une tête ornée d’une crête rouge, charnue et généralement dressée, un bec court, épais et arqué, des caroncules rouges et qui pendent des deux côtés du visage. Il a un plumage abondant et brillant, souvent avec des stries irisées, une queue avec quatorze plumes courtes et relevées, sur lesquelles s’élèvent et s’étendent en arc les lancettes, et des pattes fortes et écailleuses, armées d’éperons longs et pointus.

Job demande : « Qui a donné l’intelligence au coq ? » (38,36) pour sa capacité à prédire le temps.

I. Les négations.

 Le coq nous rappelle les trois reniements de Pierre, provoqués par sa triple faute :

Premier reniement de Pierre [5]

Mt. 26, 58 ; 26, 69-70, Marc. 14, 54 ; 14, 66-68. Luc 22, 55-57. Jn. 18, 15-17.

Jn. 18. 15 Or Simon-Pierre, ainsi qu’un autre disciple, suivait Jésus[6]. Comme ce disciple était connu du grand prêtre, il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre. 16 Pierre se tenait près de la porte, dehors. Alors l’autre disciple – celui qui était connu du grand prêtre – sortit, dit un mot à la servante qui gardait la porte, et fit entrer Pierre. 17 Cette jeune servante dit alors à Pierre : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » Il répondit : « Non, je ne le suis pas ! ».

Luc 22. 55 On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux. 56 Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : « Celui-là aussi était avec lui. » 57 Mais il nia : « Non, je ne le connais pas. »

Deuxième reniement de Pierre

Mt. 26, 71-72. Marc 14, 69-70 a. Luc 22, 58. Jn. 18, 18 ; 18, 25.

Mt.26. 71 Une autre servante le vit sortir en direction du portail et elle dit à ceux qui étaient là : « Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen. » 72 De nouveau, Pierre le nia en faisant ce serment : « Je ne connais pas cet homme. »

Jn. 18. 18 Les serviteurs et les gardes se tenaient là ; comme il faisait froid, ils avaient fait un feu de braise pour se réchauffer. Pierre était avec eux, en train de se chauffer. 25 Simon-Pierre était donc en train de se chauffer. On lui dit : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un de ses disciples ? » Pierre le nia et dit : « Non, je ne le suis pas ! »

Troisième reniement de Pierre

Mt. 26, 73-75. Marc 14, 70 b-72. Luc 22, 59-62. Jn. 18, 26-27.

Luc 22. 59 Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. » 60 Pierre répondit : « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta.

Mt. 26. 73 Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : « Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit. » 74 Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : « Je ne connais pas cet homme. » Et aussitôt un coq chanta.

Euthyme[7] considère que Pierre a renié le Christ pour trois raisons :

  1. Pour avoir contredit le Christ : « Alors Jésus leur dit : « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute… Pierre lui dit : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas.» (Mt 25, 31.33).
  2.  Se considérer supérieur aux autres : « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. » (Mt 25, 34)
  3. Pour ne pas recourir à la prière et à la vigilance, comme le Christ le lui avait conseillé : « Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » (Mt 26, 41), confiant excessivement en lui-même.

En ne fuyant pas l’occasion de péché qui était pour lui de rester dans la maison de Caïphe, Pierre a commis des péchés de plus en plus, graves. Il a nié le Christ et a nié être chrétien [8], puis il l’a nié par serment – c’est-à-dire a parjuré -, enfin il l’a nié par serment et par imprécations[9].

II. Le regard du Christ à Pierre

Lc 22. Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta. 61 Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » 62 Il sortit et, dehors, pleura amèrement.

La tradition dit que partout où il se trouvait, que ce soit à Jérusalem, Antioche, Rome… lorsqu’il entendait le chant du coq, il se mettait à pleurer, à tel point que de petits canaux se sont formés dans ses conduits lacrymaux.

Le poète Francisco Quevedo[10] s’en souvient ainsi :

À saint Pierre, lorsqu’il renia le Christ, notre Seigneur

Où est la bravoure, Pierre?

que les jours passés

as-tu dit au Seigneur ? Où les forts

membres pour souffrir avec lui mille morts.

Eh bien, une seule femme, une portière,

elle te fait trembler de cette manière ?

Tu as renié Dieu ; puis le coq a chanté pour toi,

et un autre coq te chantera lorsque tu ne le nieraspas ;

mais que le coq chante

pour toi, lâche Pierre, que cela ne t’effraye :

ce n’est pas une chose très nouvelle ou étrange

voir le coq chanter pour une poule[11]

Le Père La Palma dit que « ce n’est pas sans raison que le Seigneur a permis tant de faiblesse chez celui qu’il avait désigné comme la pierre angulaire de notre Église ; entre autres:

-pour qu’aucun ne fasse présomptueusement confiance en lui-même ;

– pour qu’aucun ne perde la confiance en Dieu, aussi déchu qu’il puisse paraître ;

-pour que le même Apôtre demeure après humble et plus modeste ;

-pour que celui qui allait être Pasteur de l’Église, apprenne dans sa propre culpabilité à sympathiser avec celle des autres »[12].

Le coq nous rappelle aussi la réhabilitation de Pierre. En effet, à la réponse de Pierre : Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » (Mt 16, 16-19).

Après la résurrection, Jésus-Christ l’investit de la primauté après trois questions : Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes agneaux. » Il lui dit une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le pasteur de mes brebis. » Il lui dit, pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait : « M’aimes-tu ? » Il lui répond : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis. » (Jn 21, 15-17). Saint Augustin dit : « Ne sois pas triste, Apôtre ; réponds une fois, réponds deux fois, réponds trois. Que ta profession d’amour triomphe trois fois, puisque la peur a vaincu trois fois ta présomption. Ce que tu as lié trois fois doit être délié trois fois. Libère par l’amour ce que tu as lié par la peur.

Malgré sa faiblesse, pour la première, la deuxième et la troisième fois, le Seigneur a confié ses brebis à Pierre »[13].

III. Le témoignage suprême

Et Rome fut la ville où Pierre donna le témoignage suprême du Christ donnant sa vie, crucifié la tête en bas.

Rome garde dans ses entrailles le tombeau et les reliques du Prince des Apôtres.

Mais la chose la plus grande et la plus glorieuse est que Pierre survit. Oui, il survit. En la personne de l’évêque de Rome, le Pape ! Maintenant, Benoît XVI. « Son nom ancien n’est plus intéressant. …Son origine et son passé, sa propre conception des problèmes actuels, ses opinions et préférences n’ont également aucun intérêt »[14]. Ce qui est intéressant, c’est que c’est Pierre maintenant. Il a la même et identique mission que Pierre, Lin, Clément, Damase, Léon, Grégoire, Boniface, Pie, Jean, Paul ou Jean-Paul : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. » (Mt 16, 18)… « mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » (Lc 22, 32)… « Sois le berger de mes agneaux »… « Sois le pasteur de mes brebis. »… « Sois le berger de mes brebis » (Jn 21, 15-17).

Saint Léon le Grand disait : « De même que ce que Pierre a cru au Christ dure à jamais, de même ce que le Christ a institué en Pierre durera à jamais »[15] et les pères du Concile de Chalcédoine (année 451) reçoivent l’épître dogmatique du même pape saint Léon I le Grand (la Lettre dogmatique 28 Lectis dilectionis tuae, à Flavien, patriarche de Constantinople, du 13 juin 449, plus connue sous le nom de « Tomus ad Flavianum ») acclamant : « Pierre a parlé par la bouche de León »[16]

Chers frères et sœurs :

Ne contredisons jamais le Christ, ni par nos paroles ni par nos actes.

Ne nous considérons pas supérieurs aux autres.

Recourons toujours à la prière, au lieu de compter excessivement sur nous-mêmes.

Ne faisons jamais confiance en nous-mêmes avec présomption.

Ne perdons jamais confiance en la miséricorde de Dieu, même si nous semblons déchus.

Apprenons dans nos défauts comment nous devons avoir pitié avec ceux des autres.

Allons toujours à Saint Pierre pour aider notre faiblesse.

Que cellesqui prononcent aujourd’hui leurs vœux perpétuels apprennent de saint Pierre à être fidèles jusqu’à la mort !

Que la Reine des Apôtres vous obtienne une foi intrépide et une charité ardente !

+ P. Carlos Miguel Buela IVE.

Fondateur de la Famille Religieuse du Verbe Incarné


[1]Tableau de forme circulaire. (Peinture de la Renaissance italienne.)

[2]Franco Cósimo Panini Ed., La Basilique Saint-Pierre au Vatican, T. 1 (Atlas), p. 300, photo n° 283.

[3]D. Rezza (ed.), Beatus Petrus. Inni medievali latini (Rome 2003), 266.

[4]Umberto M. Fasola, Pierre et Paul à Rome, 1980, p. 94.

[5]P. Pietro Vanetti, S. J., L’Évangile Unifié, Barcelone, 1964, 298-300.

[6]Les quatre évangélistes racontent le triple reniement de Pierre. Mais leurs récits diffèrent tellement dans les détails que le problème se pose de savoir s’il s’agit de trois négations numériques racontées de différentes manières ou s’il s’agit plutôt de trois moments dans chacun desquels se trouvent plusieurs négations. Mais même admettre cette seconde hypothèse n’harmonise pas toutes les divergences. C’est pour cette raison que nous avons largement collecté les données attestées par les évangélistes. Voici brièvement quelques divergences : le premier reniement, selon Jean (18, 17, n. 291), se produit lorsque Pierre entre dans le palais ; d’après les synoptiques, déjà dans le patio, à côté du feu. Le deuxième reniement, selon Jean (18, 18, n. 292), est causé par les serviteurs et les gardes qui se réchauffent au feu ; selon Matthieu, par une autre servante ; selon Marc, par la même servante d’avant ; selon Luc, par quelqu’un d’autre part. Enfin, le troisième reniement, pour Matthieu et Marc, survient peu après le deuxième ; pour Luc, presque une heure plus tard. En dehors de ces divergences de succession, chacun des évangélistes atteste clairement trois dénégations différentes.

[7]ML 129 ; cit. Manuel de Tuya, Du Cénacle au Calvaire, Salamanca, 282.

[8] Cf. Jn 18, 17.

[9]Cf. Mt 26, 74; Marc 14, 71.

[10]Œuvres complètes de Francisco de Quevedo, Poésie, n. 187, T. I, Madrid, Turner, 1995, p. 182.

Cfr.http://descargas.cervantesvirtual.com/servlet/SirveObras/46804519904462839600080/026492_0003.pdf

[11]Dans certains pays hispanophones, on traite les lâches de ” poules “.

[12]Luis de La Palma, SJ, Histoire de la Sainte Passion, Madrid 1967, p. 158.

[13]Sermon n. 295.

[14]Julio Meinvielle, Pasteur Angelicus, dans “Soleil et Lune”, n. 2, p. 101.

[15] Sermo 3, 2.

[16]Denzinger, Le Magistère de l’Église, Ed Herder, Barcelone, 1963, p. 55, note 1.

“Vade retro! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu”

Homélie pour le dimanche XXIV, année B (Mc 8, 27-35)

Nous venons de proclamer ce passage de l’évangile qui nous est bien connu, où saint Pierre révèle par inspiration divine, comme nous le montrent les autres évangélistes lorsqu’ils parlent du même épisode, que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu venu dans ce monde. Mais, comme nous l’avons aussi entendu, le même Pierre sera durement corrigé par le Seigneur, car juste après avoir été inspiré par Dieu, l’apôtre réagit mû plutôt par la chair, c’est-à-dire, avec un regard seulement humain, même comme le dit toujours le Seigneur, avec une attitude diabolique, celle de vouloir faire dévier Jésus du chemin de la croix, de le faire renoncer à son sacrifice rédempteur.

Si nous relisons le texte dans l’ensemble de l’évangile de saint Marc, nous allons noter que l’évangéliste, place ce moment de la vie de Jésus presque matériellement au centre de son livre, précisément au chapitre 8 des 16 chapitres de son évangile.

Pour mieux le comprendre, commençons par situer historiquement ce moment de la vie du Christ. Il est au Nord de la Terre Sainte, passant par Césarée de Philippe et selon l’histoire racontée par saint Marc, il prend avec ses disciples précisément le chemin vers Jérusalem ; Jésus se dirige vers la Pâque, vers sa Pâque, sa mort et sa résurrection. Le texte d’aujourd’hui dit tout au début : « Chemin faisant, il interrogeait ses disciples », lorsqu’ils marchaient.  

Ensuite, il y aura la révélation faite par saint Pierre et l’interdiction par Jésus de révéler cela aux hommes : Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne. Mais, c’est à ce moment qu’il « commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. »

Bien que le Seigneur veuille que sa révélation de Messie reste cachée, la vérité de sa mort et sa résurrection est prononcée ouvertement : « Jésus disait cette parole ouvertement ». Le Seigneur désire que les apôtres, ses disciples et tous les hommes sachent quel sera son sort.

C’est là où se produit l’intervention de Pierre ; la façon dont l’évangéliste nous décrit ce moment, nous fait penser aussi à l’exécution d’une action diabolique, car Pierre prend le Seigneur à part (l’éloigne des autres), comme le démon qui nous tente en solitude, et se met à lui faire de vifs reproches. 

Mais l’attitude de saint Pierre est digne d’être corrigée même devant les autres pour extirper le mal du milieu de la communauté des disciples : « Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre ». Et encore, lorsque Jésus décrira après les conditions pour marcher à sa suite, il ne le fera pas seulement à ses disciples, il s’adressera à tous ceux qui venaient avec lui, mais aussi aux gens qui voulaient qu’Il les guérisse : « Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut marcher à ma suite ».

Voyons alors le moment où Pierre montre ses limites. Si auparavant il avait fait preuve d’une grande délicatesse pour identifier une révélation, maintenant il se trompe en interprétant la phrase de Jésus comme non issue de Dieu ; c’est-à-dire qu’il n’accepte pas la parole du Christ au sujet de sa souffrance comme une révélation de Dieu. Sa conception humaine du Messie et son aversion naturelle à la souffrance lui font rejeter l’aspect douloureux du Messie et lui font ignorer une révélation divine.

Le verbe que Pierre utilise pour avertir Jésus est le verbe réprimander (en grec : épitiman) ; et Jésus utilise le même verbe pour réprimander Pierre. Ce verbe « épitiman » est aussi utilisé par l’évangéliste Saint Marc pour décrire l’expulsion d’un esprit impur (Mc 1,25 ; 3,12 ; 9,25). Par conséquent, c’est comme si Pierre, entendant les paroles de Jésus sur la souffrance et la mort, voyait en Jésus un mauvais esprit qui devrait être expulsé-. Et Jésus fit de même avec Pierre. L’un veut libérer l’autre de cet esprit. Mais la phrase de Jésus enlève toute incertitude. C’est Pierre qui, en rejetant la souffrance, s’est mis dans la lignée d’un « Messie voulu par Satan » : un Messie qui rejette la croix et la mort, tout comme le diable lui-même a essayé de le faire avec Jésus dans les tentations du désert.

On ne trouve dans aucun autre passage de l’Evangile une dissidence aussi forte entre Jésus et Pierre. Pierre ne sent pas que ce soit une disposition de Dieu, il n’est pas ouvert à la révélation du Père que Jésus leur annonce : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup et soit tué ». D’autre part, Jésus n’accepte pas la situation confidentielle et privée que Pierre recherche, mais, impliquant les autres disciples, le réprimande ouvertement. En fait, la phrase que Jésus utilise pour indiquer à Pierre ce qu’il doit faire est littéralement « va derrière moi » (en grec : hupáge opíso mou). Ce sont les mêmes mots que Jésus utilisait pour appeler les disciples à la vocation. Cela signifie que Jésus replace Pierre à sa juste place. En effet, Pierre ne s’était pas positionné en disciple, mais en maître de Jésus, en maître du Maître. Et cela, Jésus ne l’accepte d’aucune façon. Jésus a fait une vraie révélation de la volonté de Dieu et Pierre, en s’opposant aux paroles de son Maître, s’est opposé à Dieu lui-même, s’est comporté exactement comme Satan, qui est l’adversaire de Dieu par excellence.

Un autre aspect qui montre l’aveuglement de Pierre et son horreur de la souffrance, c’est le fait de ne pas comprendre que Jésus révèle et annonce aussi sa résurrection : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté (…), et être conduit à la mort et trois jours après, il ressuscitera » (Mc 8,31). La résurrection faisait aussi partie de cette révélation de la volonté de Dieu. Mais la peur de la douleur et de l’épreuve avait complètement aliéné l’esprit de Pierre.

De cette façon, Jésus achève la révélation sur le Messie. Il avait accepté comme venant du Père les paroles de Pierre avec lesquelles il le reconnaissait comme Dieu et Messie. Il complète maintenant cette révélation en précisant à quoi ressemblerait le Messie : non pas un Messie spectaculaire et triomphant avec des moyens humains, mais un Messie souffrant, plein de douleur, qui offrirait sa souffrance et sa mort pour le salut du monde.

Alors, dans le sommet de sa révélation comme Messie, le Seigneur indique aux disciples ce qui est nécessaire pour le suivre, pour devenir vraiment son disciple, ce sont des paroles bien connues par nous, mais difficiles à accepter, et bien souvent, à vivre : prendre la croix et renoncer à soi-même.

Il est bon pour nous aujourd’hui, d’écouter trois petits commentaires sur cette recommandation du Seigneur :

« ‘Prendre sa croix’ signifie, selon le pape Benoît XVI, s’engager à vaincre le péché qui entrave le chemin vers Dieu, accueillir chaque jour la volonté du Seigneur, faire grandir sa foi surtout face aux problèmes, aux difficultés, à la souffrance. La sainte carmélite Édith Stein nous en a donné un témoignage en temps de persécution. Voici ce qu’elle écrivait du carmel de Cologne en 1938 : « Aujourd’hui je comprends… ce que signifie être épouse du Seigneur sous le signe de la croix, même si on ne le comprendra jamais complètement puisqu’il s’agit d’un mystère… plus il fait sombre autour de nous, plus nous devons ouvrir notre cœur à la lumière qui vient d’en haut » (La scelta di Dio. Lettere (1917-1942), Rome 1973, 132-133). 

« Que signifie ‘se nier’, ‘haïr sa vie’ (dans le sens d’accepter de la perdre) ? » se demandait le saint pape Jean Paul II, « ces expressions, mal comprises, ont parfois donné du christianisme l’image d’une religion qui afflige l’être humain, alors que Jésus est venu afin que l’homme ait la vie et qu’il l’ait en abondance (cf. Jn 10, 10). Le fait est que le Christ, contrairement aux faux maîtres d’hier et d’aujourd’hui, ne trompe pas. Il connaît intimement la créature humaine, et sait que celle-ci, pour atteindre la vie, doit accomplir un ‘passage’ une ‘pâque’ précisément, de l’esclavage du péché à la liberté des fils de Dieu, en reniant ‘l’homme vieux’ pour laisser la place au nouveau, racheté par le Christ.

‘Qui aime sa vie la perd’. Ces paroles n’expriment pas le mépris pour la vie, mais au contraire, un authentique amour pour celle-ci. Un amour qui ne désire pas ce bien fondamental uniquement pour soi et immédiatement, mais pour tous et pour toujours, en claire opposition avec la mentalité du ‘monde’. En réalité, c’est en suivant Dieu sur la ‘voie étroite’ que l’on trouve la vie ; qui choisit au contraire la voie ‘large’ et commode, échange sa vie contre d’éphémères satisfactions, méprisant sa dignité et celle des autres.

 Et pour conclure, écoutons le grand saint Augustin : « Que signifie : ‘Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive?’ Nous comprenons ce que c’est que prendre sa croix; c’est supporter les afflictions, car prendre a ici le même sens que porter supporter. Qu’il accepte donc avec patience, dit le Sauveur, ce qu’il souffre à cause de moi. ‘Et qu’il me suive’. Où? Où nous savons qu’il est allé après sa résurrection au ciel où il est monté, où il est assis à la droite du Père. Là aussi il nous a fait une place; mais il faut l’espérance avant d’arriver à la réalité. Et quelle doit être cette espérance? Ceux-là le savent qui entendent ces mots: «Elevez vos cœurs: Sursum corda».

Que la très Sainte Vierge Marie nous donne la grâce de suivre son Fils.

P. Luis Martinez IVE.