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“Désormais ce sont des hommes que tu prendras”

Homélie du Dimanche V , du Temps Ordinaire, Année C  (Lc. 5, 1-11)

Nous venons de proclamer l’évangile de la première pêche miraculeuse, et comme nous le savons, chaque geste, chaque action du Seigneur contient aussi un enseignement, selon un père de l’Eglise : « les actions de la Parole de Dieu, sont aussi des paroles », c’est-à-dire que les œuvres que Notre Seigneur réalise dans sa vie sont pour nous un grand enseignement.

Ici nous pouvons dire que Jésus a un objectif très clair : atteindre le cœur de Pierre. La première chose que Jésus fait c’est de lui dire : « Avance au large» (Lc 5, 4). Il y a un choix très clair de Jésus envers Pierre : après avoir choisi la barque de Pierre pour monter (Lc 5,3), c’est à Pierre, et non à quelqu’un d’autre, qu’il demande de diriger la barque vers l’intérieur du lac de Galilée. Jésus adresse une parole impérative à Simon. L’ordre le distingue de la foule du peuple, même de ceux qui sont avec lui dans la barque.

En effet la phrase prononcée par le Seigneur contient deux ordres, le premier au singulier que l’évangéliste veut nous indiquer comme adressé à Pierre : « Avance au large » ; et l’autre à tout le groupe qui est sur la barque : « jetez vos filets pour la pêche ».

« Avance au large » est une adaptation du grec qui dit littéralement, « Conduis le navire vers la haute mer, vers les profondeurs ». La phrase grecque est, en elle-même, très concise et révélatrice. Saint Jérôme, dans la Vulgate, a voulu traduire en latin la phrase avec la même concision et la même force : « Duc in altum » ” Au-delà des variations qui peuvent exister dans les traductions, il importe de savoir que dans la langue originale, saint Pierre devait « conduire, guider la barque », et celui qui la conduit c’est seulement Pierre.

Après avoir reçu l’ordre de Jésus, une vraie lutte se livre dans l’âme de Pierre, une lutte entre le réalisme de quelqu’un qui connaît son métier, il fait la pêche, et l’autorité de la parole de Jésus qui s’exerce sur lui.

Le réalisme du pêcheur dit à Pierre qu’il est pratiquement impossible d’attraper quoi que ce soit à cette heure de la journée. L’autorité de la parole de Jésus fait surgir en lui un « mais » important : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » (Lc 5, 5). Dans cette lutte, la confiance de Pierre en Jésus et en sa parole triomphe des difficultés naturelles. Cette attitude de Pierre est une attitude essentiellement contraire à celle des pharisiens et des gens qui demandaient des miracles au Seigneur comme une sorte de constatation de sa mission et de son pouvoir, comme nous l’avons médité dans l’évangile de la semaine dernière (cf. Lc 4,23; 1Co 1,22). Ainsi, saint Pierre met simplement sa confiance en la parole de Jésus.

Le résultat de cette confiance de Pierre est une pêche très abondante. Et cette abondance de poissons est exprimée de cinq façons dans le texte.

En premier lieu, par ce qu’on appelle en syntaxe un « pléonasme », qui n’est rien d’autre qu’une certaine redondance ou exagération. C’est un pléonasme de dire qu’en jetant les filets, ils ont « pris une grande multitude de poissons », selon la traduction plus directe du grec (Lc 5,6), car le mot « multitude » signifie à lui seul une grande quantité de poissons. Deuxièmement, de manière encore plus constatable, lorsqu’il dit : « Les filets se déchiraient » (Lc 5,6). L’image de la corde végétale qui cède et se déchire sous la pression que le poids du poisson vivant exerce sur elle, évoque une quantité de poisson qui dépasse même la prévoyance de ceux qui fabriquent les filets. Troisièmement, l’abondance des poissons s’exprime encore lorsqu’ils doivent appeler l’autre barque pour venir à leur aide (Lc 5,7). Quatrièmement, lorsqu’il dit qu’avec les poissons « ils remplirent les deux barques » (Lc 5,7). En cinquième lieu, lorsqu’il dit que les poissons étaient trop nombreux, “de sorte que les barques enfonçaient” (Lc 5,7). Cette abondance est l’abondance messianique, annonce de la venue du Sauveur, comme aux noces de Cana, comme on la trouve aussi dans la multiplication des pains et des poissons.

Le but principal des miracles du Christ est de montrer qu’Il est Dieu. Ainsi, en accomplissant le miracle de la pêche miraculeuse des poissons, le Christ se manifeste comme Dieu et atteint son but : toucher le cœur et l’intelligence de Pierre, qui dira devant ce miracle : « Éloigne-toi de moi, Seigneur ! (Lc. 5,8). Pierre prononce le nom incommunicable de Dieu : Kýrios, c’est-à-dire « Seigneur ». De cette façon, il le reconnaît comme Dieu. Lorsque Pierre explique à Jésus, au début de l’évangile la difficulté de faire la pêche, il s’adresse à Lui avec le titre de « Maître » (epistáta; Lc 5,4), mais maintenant il l’appelle Kyrios. À ce sujet, le Catéchisme de l’Église catholique (209) écrit : « Par respect pour sa sainteté, le peuple d’Israël ne prononce pas le nom de Dieu. Dans la lecture de l’Écriture Sainte le nom révélé est remplacé par le titre divin ” Seigneur ” (Adonaï, en grec Kyrios). C’est sous ce titre que sera acclamée la Divinité de Jésus : ” Jésus est Seigneur “» (cf. Rm 10,9 ; 1Co 12,3). Et Benoît XVI, quand il était encore le Cardinal Ratzinger disait : « Pierre tomba aux genoux de Jésus et ne l’appelle plus « rabbi » mais Kyrie, c’est-à-dire qu’il lui applique des expressions de la divinité »

De cette façon, on atteint le point culminant du récit. Il y a l’attitude corporelle qui est très frappante : Pierre tombe aux pieds de Jésus. Et quelques mots de la part de Pierre, pleins de crainte et de respect, dits avec véhémence : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, je suis un homme pécheur ! (Lc 5,8). Pierre semble vouloir souligner la distance infinie entre lui et le Christ.

‘Je suis un homme’, ‘tu es Dieu’; ‘Je suis un homme pécheur’, ‘tu es le Dieu Saint’. Le «  éloigne-toi de moi ! » n’est pas un manque de confiance dans la miséricorde de Dieu. C’est l’exacte expression de la sainteté de Dieu ; c’est-à-dire la transcendance de Dieu, la distance infinie entre le Créateur et la créature.

Saint Pierre aperçoit le sacré, le reconnaît et veut établir la juste relation entre la créature et le Créateur.

C’est pourquoi le Catéchisme de l’Église catholique proclame  encore : “Devant la présence attirante et mystérieuse de Dieu, l’homme découvre sa petitesse. Devant le buisson ardent, Moïse ôte ses sandales et se voile le visage (cf. Ex 3, 5-6) face à la Sainteté Divine. Devant la gloire du Dieu trois fois saint, Isaïe s’écrie : ” Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures ” (Is 6, 5). Devant les signes divins que Jésus accomplit, Pierre s’écrie : ” Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur ” (Lc 5, 8). Mais parce que Dieu est saint, Il peut pardonner à l’homme qui se découvre pécheur devant lui : ” Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère (…) car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi je suis le Saint ” (Os 10, 9). L’apôtre Jean dira de même : ” Devant Lui nous apaiserons notre cœur, si notre cœur venait à nous condamner, car Dieu est plus grand que notre cœur, et Il connaît tout ” (1 Jn 3, 19-20).” (nº 208).

Un commentateur dit que saint Pierre, dans la pêche miraculeuse du poisson, a perçu les deux éléments fondamentaux de la sainteté de Dieu, le ‘fascinosum’ et le ‘tremendum’, le ‘fascinant’ et « l’effrayant de la grandeur ». Ce qui est « fascinant », c’est ce qui est extrêmement attirant, ce qui attire irrésistiblement. Ce qui est « énorme » ou « terrible », c’est « l’inaccessibilité » de Dieu, ce qui sépare et éloigne de Lui.

Un autre auteur commente aussi : « Pierre a ressenti une sublimité, un infini devant le Christ ; et il a eu peur. (…) Il a ressenti la frayeur de la divinité devant le Christ ». Et le même auteur ajoute : “Ce sentiment constitue la base du sentiment religieux”

Jésus à Pierre : « Sois sans crainte» (Lc 5,10). Sois sans crainte car ce Dieu grand et terrible que tu aperçois s’est fait homme et donnera sa vie en sacrifice pour laver ton péché.”

En effet La communion de Dieu avec l’homme ne s’achève pas avec l’incarnation et le pardon des péchés, mais se poursuit lorsque Dieu fait homme associe l’homme à sa mission rédemptrice, il fera de saint Pierre et des autres, « ses collaborateurs (cf. 1Co 3, 9) ». C’est la vocation de Pierre.

Pour cela, la base de la vocation de Pierre (et de toute vocation) sera toujours la reconnaissance de la Transcendance divine. Jésus enlève la peur de Pierre et lui donne sa mission. La même chose s’est produite lorsque l’ange a transmis la mission de la part de Dieu à Marie. La crainte révérencielle du Dieu saint est le fondement de la vocation, dans laquelle Dieu veut se montrer le Saint et le Grand ». Citons encore Benoît XVI : « Pierre est rempli de crainte devant la puissance de Dieu. (…) Cette expérience de Pierre (…) est un présupposé fondamental de l’apostolat et donc du sacerdoce ».

Cela ressort clairement du verset suivant : « laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5, 11).

Demandons donc à Notre-Dame la même grâce que l’un des auteurs cités plus haut a demandé : « Nous devons demander la grâce que les hommes reviennent au vrai sens du mystère de Dieu, afin que nous n’oubliions pas que l’Eucharistie, le grand mystère de notre foi, est quelque chose de grand et, en même temps, fascinant, afin que puissent ainsi se former de grands prêtres et de grands laïcs qui soient des apôtres pour notre temps ».

Luis Martinez IVE.

Ouvrir nos oreilles à la voix de Dieu

Lire l’évangile de ce dimanche (Mc 7, 31-37) Dimanche XXIII, année B.

L’évangile de ce dimanche débute avec la description géographique d’un voyage de Notre Seigneur, afin de nous situer dans ce miracle. En effet, Tyr, Sidon et le territoire de la Décapole étaient des régions païennes et les gens qui y habitaient ne croyaient pas dans le Dieu unique d’Israël. Le fait que Jésus fasse le miracle raconté par l’évangéliste dans cette terre et la phrase conclusive de l’évangile nous conduisent à méditer sur  l’universalité de l’évangile, annoncé et prêché à tous les hommes, Dieu veut conduire tous les hommes par l’unique chemin qui est son Fils le Verbe de Dieu. 

En ce sens, la condition du malade est significative, puisqu’il est incapable de louer Dieu pour l’œuvre de la Création et encore moins pour celle de la Rédemption : « Le sourd-muet est celui qui n’ouvre pas les oreilles pour entendre le parole de Dieu, il n’ouvre pas non plus la bouche pour la prononcer »(Saint Bède In Marc.). Nous avons donc quelqu’un qui n’est pas capable de recevoir la révélation, selon ce qu’enseigne saint Paul : la foi vient par l’oreille (Rm 10,17) et, en conséquence, il n’est pas capable de louer Dieu ou de professer la foi. Pour cette raison, le bénéficiaire final du miracle de Jésus , ce ne sont pas les oreilles et la langue, mais la personne du sourd-muet lui-même, qui, grâce au miracle, pourra entrer en relation directe avec Jésus et avec les autres. L’homme est rétabli en communion avec les autres, il peut communiquer avec eux.

Et ainsi, en terre païenne, où la Parole de Dieu (le Verbe de Dieu) n’était pas encore arrivée, celui qui était sourd et muet devient le motif pour que les païens rendent gloire à Dieu en Jésus : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets ».

Alors, il est tout à fait vrai que ces gestes réalisés sur le sourd-muet pouvaient évoquer chez les  païens ou encore chez les juifs certains rites magiques. Nous devons savoir qu’il était formellement interdit par les rabbins à tous ceux qui guérissaient les maladies d’y mêler le chuchotement de paroles, encore moins de versets bibliques, surtout si cela se faisait à l’aide de salive, à qui l’on conférait certaines vertus curatives. La salive était considérée dans l’Antiquité comme un remède médicinal.

Pourquoi le Christ a-t-il fait tout cet ensemble de gestes? Etait ce pour impressionner les gens ? Non, parce qu’il a “séparé le malade” de la foule. Ou bien parce qu’il était nécessaire de créer une sorte suggestion chez le malade ? Non, car lorsque Jésus a ressuscité les morts, il n’a pas fait d’abord, sur eux une suggestion. Pour créer un symbole ou une leçon spirituelle ? Alors, c’est par là que nous devons chercher la réponse.

En Christ, ce miracle était une sorte de “parabole en action”, avec laquelle il indiquait ce qu’il allait faire, et avec laquelle il excitait la foi de ce “sourd”, puisqu’il ne pouvait pas le faire avec des mots. Mais, ces gestes constituaient un enseignement aussi pour les apôtres qui contemplaient le miracle, de façon que facilement ensuite, l’Eglise fondée sur la foi des apôtres pût incorporer tous ces gestes et même la parole utilisée par Jésus « effata » dans la liturgie du baptême, le sacrement qui nous donne précisément le don de foi en plénitude.

Les miracles du Christ constituent trois actions à la fois : Légation, Aumône et Leçon. Ils sont le sceau de la Légation divine, les lettres de créance avec lesquelles le Père accréditait son Envoyé et tout ce qu’il disait ; ils sont une aumône avec laquelle la compassion du Christ s’est penchée sur la misère humaine (“Je n’ai ni argent ni or, mais ce que j’ai, je vous le donne”, cf. Actes 3,6); et les miracles sont en même temps des Leçons, parce que le Seigneur les a réalisés pour donner à ces gestes prodigieux le sens caché d’un mystère de la foi ; bref, rendre visible ce qui Invisible :  « Depuis la création du monde, on peut voir avec l’intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible » Rom 1,20.

Le sourd de naissance a vu la Divinité Invisible s’incarner dans un homme à travers le miracle dont le Christ l’a favorisé, et il « a loué Dieu ».

L’Église a toujours vu dans les gestes apparemment étranges que Jésus accomplit chez le sourd-muet un symbole des sacrements, grâce auxquels le Christ continue de nous “toucher” physiquement pour nous guérir spirituellement.

Ainsi, Jésus n’a pas accompli de miracles comme un magicien agitant une baguette magique ou claquant des doigts. L’évangile nous décrit que Notre Seigneur a aussi gémi avant de faire la guérison. Ce « gémissement » qu’il laisse échapper lorsqu’il touche les oreilles des sourds nous indique qu’il s’identifie aux souffrances du peuple, qu’il participe intensément à leur malheur, et s’occupe d’eux. À une occasion, après que Jésus eut guéri de nombreux malades, l’évangéliste commenta : « Il a pris nos infirmités et a porté nos maladies » (Matthieu 8 :17). Selon le commentaire d’un père de l’Eglise, ce gémissement représentait sa Passion, car le Seigneur a libéré du mal beaucoup d’hommes et de femmes, mais Lui-même a voulu affronter le mal, souffrir la douleur et mourir.

Les miracles du Christ ne sont jamais des fins en soi ; ce sont des “signes”. Ce que Jésus a fait un jour pour une personne sur le plan physique indique ce qu’il veut faire chaque jour pour chaque personne sur le plan spirituel. Jésus n’est pas venu nous libérer du mal physique, tout au contraire Il est venu pour nous montrer que le chemin de sainteté passe par la souffrance. Et même si Dieu nous concède parfois une grâce particulière, une guérison, Il ne nous exempte pas de la croix, qui prendra d’autres formes dans nos vies.

Demandons la grâce à la très sainte Vierge Marie, de pouvoir ouvrir nos oreilles à la voix de Dieu et proclamer avec notre vie ses merveilles.

P. Luis Martinez IVE.