Convenait-il à Dieu de s’incarner?

ARTICLE 1 : Convenait-il à Dieu de s’incarner?

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Objections :

1. De toute éternité, Dieu est l’essence même de la bonté, et son être est, de toute éternité, le meilleur possible. Il n’y avait donc pas de convenance à ce que Dieu s’incarne.

2. Il est incongru d’unir des êtres infiniment éloignés l’un de l’autre, comme de peindre une image où le cou d’un cheval se joindrait à une tête d’homme. Mais Dieu et la chair sont infiniment éloignés, puisque Dieu est souverainement simple, tandis que la chair, surtout chez l’homme, est complexe.

3. Le corps est aussi éloigné de l’esprit suprême que le mal est éloigné de la bonté suprême. Mais il serait absolument hors de convenance que Dieu, bonté suprême, s’unisse au mal. Il n’y aurait donc pas de convenance à ce que l’esprit suprême incréé assume un corps.

4. Il est inconcevable que celui qui dépasse toute grandeur se renferme dans ce qu’il y a de plus petit, et que l’être chargé des grandes choses s’abaisse à des petitesses. Mais Dieu, qui a la charge de tout l’univers, ne peut être renfermé dans cet univers. Il semble donc impossible, comme Volusianus l’écrit à S. Augustin, que ” celui pour qui l’univers est comme rien, aille se cacher dans le corps vagissant d’un enfant, que ce Souverain s’absente si longtemps de son palais, et que tout le gouvernement du monde se transporte dans ce petit corps”.

Cependant : il apparaît de la plus haute convenance que par les choses visibles soient manifestés les attributs invisibles de Dieu. Le monde entier a été créé pour cela, selon l’Apôtre (Rm 1, 20) : “Les perfections invisibles de Dieu se découvrent à la pensée par ses oeuvres.” Mais, dit S. Jean Damascène, c’est par le mystère de l’Incarnation que nous sont manifestées à la fois la bonté, la sagesse, la justice et la puissance de Dieu : sa bonté, car il n’a pas méprisé la faiblesse de notre chair; sa justice car, l’homme ayant été vaincu par le tyran du monde, Dieu a voulu que ce tyran soit vaincu à son tour par l’homme lui-même, et c’est en respectant notre liberté qu’il nous a arrachés à la mort; sa sagesse, car, à la situation la plus difficile, il a su donner la solution la plus adaptée; sa puissance infinie, car rien n’est plus grand que ceci : Dieu qui se fait homme.

Conclusion :

Pour tout être, ce qui est convenable est ce qui lui incombe en raison de sa nature propre; c’est ainsi qu’il convient à l’homme de raisonner puisque, par nature, il est un être raisonnable. Or la nature même de Dieu, c’est l’essence de la bonté, comme le montre Denys. Aussi tout ce qui ressortit à la raison de bien convient à Dieu. Or, il appartient à la raison de bien qu’il se communique à autrui comme le montre Denys. Aussi appartient-il à la raison du souverain bien qu’il se communique souverainement à la créature. Et cette souveraine communication se réalise quand Dieu ” s’unit à la nature créée de façon à ne former qu’une seule personne de ces trois réalités : le Verbe, l’âme et la chair”, selon S. Augustin. La convenance de l’Incarnation apparaît donc à l’évidence.

Solutions :

1. Le mystère de l’Incarnation ne s’est pas accompli du fait que Dieu aurait changé de quelque manière l’état dans lequel il existe de toute éternité, mais du fait qu’il s’est uni à la créature, ou plutôt qu’il se l’est unie, de façon nouvelle. Or, il convient que la créature, qui est changeante par définition, n’existe pas toujours de la même façon. Aussi, de même que la créature a commencé d’exister alors qu’elle n’existait pas auparavant, ainsi est-il convenable que n’ayant pas été auparavant unie à Dieu dans la personne, elle l’ait été postérieurement.

2. Être unie à Dieu dans la personne ne convenait pas à la chair de l’homme selon la condition de sa nature, car cela était au-dessus de sa dignité. Cependant il convenait à Dieu, selon la transcendance infinie de sa bonté, de s’unir la chair pour le salut de l’homme.

3. Toutes les conditions qui rendent la créature différente du Créateur ont été instituées par la sagesse de Dieu et ordonnées à sa bonté. En effet, c’est par bonté que Dieu, immobile et incorporel, produit des créatures changeantes et corporelles; de même, le mal de peine a été introduit par la justice de Dieu en vue de la gloire de Dieu. Tandis que le mal de faute est commis par éloignement du plan de la sagesse divine, et de l’ordre de la bonté divine. Et c’est pourquoi il a pu être convenable que Dieu assume une nature créée, changeante, corporelle et soumise au châtiment; mais il n’aurait pas été convenable qu’il assume le mal du péché.

4. Voici la réponse de S. Augustin à Volusianus : “La doctrine chrétienne ne comporte pas que Dieu, pour s’introduire dans la chair humaine, aurait délaissé ou perdu le gouvernement de l’univers, ni qu’il l’ait rétréci pour l’introduire dans ce corps fragile. Une telle conception vient de la pensée humaine, incapable d’imaginer autre chose que des corps. Dieu n’est pas grand par la masse, mais par la puissance. Si la parole de l’homme, en se propageant, est entendue tout entière et en même temps par beaucoup et par chacun, il n’est pas incroyable que le Verbe de Dieu, qui est éternel, soit tout entier partout à la fois.” Aussi, que Dieu se soit incarné n’a rien d’inadmissible.

L’Incarnation était-elle nécessaire à la restauration du genre humain?

ARTICLE 2 : L’Incarnation était-elle nécessaire à la restauration du genre humain?

Objections :

1. Le Verbe de Dieu, étant parfaitement Dieu, comme on l’a vu dans la première Partie, sa puissance n’a reçu de l’Incarnation aucun accroissement. Donc, si le Verbe incarné a restauré la nature humaine, il pouvait le faire même sans s’incarner.

2. Pour restaurer la nature humaine, ruinée par le péché, rien ne paraissait requis, sinon que l’homme satisfasse pour le péché. Or l’homme le pouvait, semble-t-il, car Dieu ne peut pas lui demander plus qu’il ne peut faire; et puisqu’il est plus enclin à faire miséricorde qu’à punir, de même qu’il impute à l’homme l’acte de son péché pour le punir, de même doit-il lui imputer l’acte contraire pour son mérite. Il n’était donc pas nécessaire à la restauration de la nature humaine que le Verbe de Dieu s’incarne.

3. Le respect envers Dieu est une des conditions principales pour que l’homme obtienne le salut; ce qui fait dire à Malachie (1, 6) : “Si je suis père, où est l’honneur qui m’est dû? Si je suis maître, où est la crainte qui m’est due? ” Mais ce respect des hommes envers Dieu sera d’autant plus grand qu’ils le considéreront comme élevé au-dessus de tous et éloigné de la connaissance humaine. D’où la parole du Psaume (113, 4) : “Le Seigneur est élevé au-dessus de tous les peuples, sa gloire au-dessus de tous les cieux. Qui est semblable au Seigneur notre Dieu? ” Donc, il ne convient pas à notre salut que Dieu nous devienne semblable en assumant notre chair.

Cependant : ce qui délivre le genre humain de la perdition est nécessaire au salut. Mais c’est ce que fait le mystère de l’incarnation divine selon S. Jean (3, 6) : “Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle.” Donc l’Incarnation était nécessaire au salut des hommes.

Conclusion :

Quelque chose est dit nécessaire à une fin de deux façons : de telle façon que sans cela quelque chose ne puisse pas exister; c’est ainsi que la nourriture est nécessaire à la conservation de la vie humaine. Ou bien parce que cela permet de parvenir à la fin de façon meilleure et plus adaptée; c’est ainsi qu’un cheval est nécessaire pour voyager. De la première façon l’Incarnation n’était pas nécessaire à la restauration de notre nature; car Dieu, par sa vertu toute-puissante, aurait pu restaurer notre nature de bien d’autres manières. De la seconde façon, il était nécessaire que Dieu s’incarne pour restaurer notre nature. C’est ce que dit S. Augustin : “Montrons que Dieu, à la puissance de qui tout est également soumis, avait la possibilité d’employer un autre moyen, mais qu’il n’y en a eu aucun plus adapté à notre misère et à notre guérison.”

Et on peut l’envisager au point de vue de notre progrès dans le bien. 1° Notre foi devient plus assurée, du fait que l’on croit Dieu qui nous parle en personne. Selon S. Augustin : “Pour que l’homme marche avec plus de confiance vers la vérité, la Vérité en personne, le Fils de Dieu, en assumant l’humanité, a constitué et fondé la foi.” – 2° L’espérance est par là soulevée au maximum. Selon S. Augustin : “Rien n’était aussi nécessaire pour relever notre espérance que de nous montrer combien Dieu nous aimait. Quel signe plus évident pouvons-nous en avoir que l’union du Fils de Dieu à notre nature? ” – 3° Notre charité est réveillée au maximum par ce mystère, et S. Augustin dit ailleurs : “Quel plus grand motif y a-t-il de la venue du Seigneur que de nous montrer son amour pour nous? ” Il ajoute plus loin : “Si nous avons tardé à l’aimer, maintenant au moins ne tardons pas à lui rendre amour pour amour.” – 4° L’Incarnation nous donne un modèle de vie, par l’exemple que Jésus a présenté. Selon S. Augustin, ” l’homme, que l’on pouvait voir, il ne fallait pas le suivre; il fallait suivre Dieu, que l’on ne pouvait voir. C’est donc pour donner à l’homme un modèle visible par l’homme et que l’homme pouvait suivre, que Dieu s’est fait homme”. – 5° L’Incarnation est nécessaire à la pleine participation de la divinité qui est la béatitude véritable de l’homme et la fin de la vie humaine. C’est cela qui nous a été conféré par l’humanité du Christ. Car S. Augustin – l’a prêché : “Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.”

Pareillement, l’Incarnation était utile pour nous éloigner du mal. – l° Par ce mystère l’homme apprend à n’avoir ni préférence ni respect pour le démon qui est l’auteur du péché. S. Augustin dit à ce sujet : “Si la nature humaine a été unie à Dieu au point de devenir une seule personne, que ces esprits mauvais et orgueilleux n’osent plus se préférer à l’homme sous prétexte qu’ils n’ont pas de chair.” – 2° Par ce mystère nous découvrons toute la dignité de la nature humaine, et qu’il ne faut pas la souiller par le péché. Ce qui fait dire à S. Augustin : “Dieu nous a montré la place éminente occupée par la nature humaine dans la création, par le fait qu’il est apparu aux hommes comme un homme véritable.” Et S. Léon dit aussi : “Chrétien, reconnais ta dignité et, après avoir été uni à la nature divine, ne va pas, par une conduite honteuse, retourner à ton ancienne bassesse.” – 3° Pour détruire la présomption de l’homme ” la grâce de Dieu est mise en valeur pour nous, sans aucun mérite de notre part, chez le Christ homme”. – 4° ” L’orgueil de l’homme, qui est le plus grand obstacle à l’union avec Dieu, peut être réfuté et guéri par cette grande humilité de Dieu.” – 5° L’Incarnation est utile pour délivrer l’homme de la servitude du péché. Cela, dit S. Augustin, ” devait se faire de telle sorte que le diable fût vaincu par la justice de l’homme Jésus Christ”. Et cela s’est fait parce que le Christ a satisfait pour nous. Un simple homme ne pouvait pas satisfaire pour tout le genre humain; et Dieu ne devait pas satisfaire; il fallait donc que Jésus Christ fût à la fois Dieu et homme. C’est aussi l’affirmation de S. Léon : “La puissance assume la faiblesse, et la majesté la bassesse; ainsi ce qui convenait à notre guérison, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes pouvait mourir d’une part, et ressusciter de l’autre. S’il n’avait pas été vrai Dieu, il n’aurait pas apporté le remède, s’il n’avait pas été vrai homme, il n’aurait pas offert un modèle.”

Il y a encore beaucoup d’autres avantages venus de l’Incarnation, qui dépassent la connaissance humaine.

Solutions :

1. Cet argument s’applique au premier mode de la nécessité, sans lequel la fin ne peut être atteinte.

2. On peut dire qu’une satisfaction est suffisante de deux façons. D’abord parfaitement, parce qu’elle compense par une équivalence absolue la faute commise. En ce sens, la satisfaction offerte par un simple homme ne pouvait pas être suffisante, parce que toute la nature humaine était désorganisée par le péché, et que le bien d’une personne, ou même de plusieurs, ne pouvait compenser d’une façon équivalente le désastre de toute une nature. En outre, le péché commis contre Dieu reçoit une certaine infinité en raison de l’infinie majesté divine; car l’offense est d’autant plus grave que l’offensé est de plus haut rang. Ainsi fallait-il, pour une satisfaction adéquate, que l’acte de celle-ci ait une efficacité infinie, comme venant de l’homme-Dieu.

Mais on peut parler aussi d’une satisfaction qui soit suffisante, mais imparfaitement, parce qu’elle est acceptée, malgré sa faiblesse, par celui qui veut bien s’en contenter. En ce sens la satisfaction offerte par un simple homme est suffisante. Et parce que l’imparfait suppose toujours une réalité parfaite qui le fonde, il s’ensuit que la satisfaction de tout homme ordinaire tient son efficacité de la satisfaction du Christ.

3. En assumant la chair, Dieu n’a pas diminué sa majesté, ni par conséquent le motif que nous avons de le révérer. Celui-ci s’accroît dans la mesure où s’accroît la connaissance de Dieu. Or, du fait qu’il a voulu se rendre proche de nous par l’Incarnation, il nous a attirés davantage à le connaître.