Méditations de préparation pour la Nativité du Seigneur

19 décembre : Le Sacrifice de Jésus

La troisième des « vertus de l’anéantissement du Christ » que nous allons traiter dans nos méditations pour nous préparer à Noël, c’est son sacrifice.

Toute la vie du Christ est ordonnée à son sacrifice suprême sur la croix. On peut dire qu’il est venu au monde pour cela, comme il l’a lui-même affirmé en s’approchant de sa Passion : « Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? Père, sauve-moi de cette heure ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! » (Jn 12,27). Et en une autre occasion, Jésus montrait le grand désir qu’il avait de se sacrifier pour nous, en disant : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! » (Lc 12, 49-50).

Nous disons que dans toute la vie du Christ, il y a une idée criante : se sacrifier (cf. Directoire de spiritualité de l’Institut du Verbe Incarné, 146) ; et c’est dans son désir de se sacrifier que Jésus a accompli la tâche gigantesque d’unir l’homme à Dieu, de sauver l’homme du péché et de le ramener à Dieu, donnant ainsi à Dieu toute la gloire qui peut lui être donnée.

Saint Jean de la Croix a dit très clairement cette vérité : « Oh ! Qui pourrait faire comprendre jusqu’à quel degré Notre-Seigneur veut que ce renoncement parvienne ! Il faut certainement qu’il soit comme une mort, un anéantissement volontaire par rapport à tout ce qui est du temps, de la nature et de l’esprit : et là est la source de tous les biens, comme Notre-Seigneur le déclare par ces paroles: Celui qui voudra sauver son âme, la perdra, c’est-à-dire celui qui voudra posséder ou rechercher quelque chose pour lui-même, le perdra. Mais celui qui perdra son âme par amour pour moi, la trouvera (Jn 12,25), c’est-à-dire celui qui par amour pour le Christ renonce à tout ce que sa volonté peut désirer ou goûter, et choisit de préférence ce qui se rapproche le plus de la Croix (ce que Notre-Seigneur appelle, dans saint Jean, haïr son âme), celui-là la trouvera » ; et concrétise ensuite son enseignement par ces mots : « J’ai dit que le Christ est la voie et que cette voie est la mort à notre nature tant spirituelle que sensible. Je veux l’expliquer maintenant à l’exemple du Christ, qui est notre modèle et notre lumière. Tout d’abord, il est certain qu’il mourut aux sens d’une manière morale pendant sa vie et d’une manière naturelle à la fin de sa vie. Comme il l’affirme, il n’a pas eu, dans le cours de sa vie, où reposer sa tête (Mt 8,20). A sa mort ce fut de même; il est certain qu’alors il fut aussi abandonné et comme anéanti dans son âme. Son Père le laissa sans aucune consolation et sans nul secours ; il l’abandonna à la sécheresse la plus profonde ; voilà pourquoi il ne put s’empêcher de s’écrier à la Croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? (Mt 27,46). Ce fut l’abandon le plus grand et le plus sensible qu’il eût jamais éprouvé dans sa vie. Mais c’est alors aussi qu’il opérait la plus grande œuvre de sa vie, celle qui surpassait tous les miracles et les prodiges qu’il n’avait jamais accomplis sur la terre et au ciel, je veux dire la réconciliation du genre humain et son union à Dieu par la grâce. Cette œuvre s’accomplissait au temps et au moment où le Sauveur était le plus complètement anéanti. Il l’était, en effet, dans sa réputation vis-à-vis des hommes, qui, le voyant expirer sur le bois de la Croix, non seulement ne lui donnaient pas la moindre marque d’estime, mais l’accablaient de leurs moqueries ; il l’était dans sa nature, puisque par elle il s’anéantissait dans la mort ; il l’était vis-à-vis de son Père, qui, loin de lui accorder un secours, une consolation, le délaissa et l’obligea à payer intégralement la dette de l’homme pour le réconcilier à Dieu. Il resta ainsi comme détruit et réduit à néant. L’homme spirituel doit comprendre par là le mystère de la porte et du chemin, c’est-à-dire du Christ par qui il faut passer pour s’unir à Dieu ; il doit savoir que plus il s’anéantira par amour pour Dieu, dans ses deux parties sensitive et spirituelle, plus aussi il s’unira à Dieu et plus son œuvre sera grande. Quand il arrivera à ce degré où il sera réduit à rien, et dans la suprême humiliation, son âme alors achèvera son union spirituelle avec Dieu. C’est là l’état le plus glorieux et le plus élevé auquel on puisse parvenir en cette vie. L’union ne consiste donc point dans les jouissances, dans les consolations, dans les sentiments spirituels, mais dans la mort réelle de la Croix au point de vue sensitif et spirituel, intérieur et extérieur » (Montée du Mont Carmel, livre 2, ch. 6).

Dans la contemplation du Christ dans la crèche, nous pouvons voir déjà commencé son désir de se sacrifier jusqu’au bout pour notre amour. Nous le voyons en lui choisissant tout ce qui est le plus sacrifié, en naissant parmi les animaux, sans place dans l’auberge, au milieu du froid, en compagnie des pauvres, ayant besoin des soins des hommes. Et nous pouvons l’imiter en cela, en mourant chaque jour un peu plus à nous-mêmes, comme nous le conseille saint Jean de la Croix : « Si nous voulons mortifier et apaiser les quatre passions de notre nature: la joie, l’espérance, la crainte et la douleur, puisque de leur concorde et pacification découlent les biens dont nous avons parlé et beaucoup d’autres encore, il faut employer ce qui est un remède total à tous ces maux, la source du vrai mérite et des grandes vertus. Que l’âme donc s’applique sans cesse non à ce qui est plus facile, mais à ce qui est plus difficile ; non à ce qui plaît, mais à ce qui déplaît ; non à ce qui console, mais à ce qui est un sujet de désolation ; non à ce qui est repos, mais à ce qui donne du travail ; non à ce qui est plus, mais à ce qui est moins ; non à vouloir quelque chose, mais à ne rien vouloir ; non à rechercher ce qu’il y a de meilleur dans les choses, mais ce qu’il y a de pire, et à désirer entrer pour l’amour du Christ dans un dénuement total, un parfait détachement et une pauvreté absolue par rapport à tout ce qu’il y a dans ce monde. Il faut embrasser ces pratiques de tout cœur et s’appliquer à y assujettir la volonté. Celui qui s’y soumet avec amour, intelligence et discrétion, ne tardera pas à trouver beaucoup de délices et de consolations » (Montée du Mont Carmel, livre 1, ch. 13).

Pensons chaque jour à faire au moins un choix semblable à celui du Christ à sa naissance, par amour pour lui, et peu à peu nous serons plus maîtres de nous-mêmes, et à ce titre, nous aurons une plus grande capacité de nous donner à Dieu et aux autres par amour pour lui.

Méditations de préparation pour la Nativité du Seigneur

18 décembre : La justice de Jésus

La deuxième des « vertus de l’anéantissement du Christ » que nous allons traiter dans nos méditations pour nous préparer à Noël, c’est sa justice.

Lorsque saint Thomas d’Aquin commence à aborder le mystère de l’Incarnation, dans la Somme Théologique, partie 3, question 1, article 2, il soulève la suivante objection: « Pour restaurer la nature humaine, ruinée par le péché, rien ne paraissait requis, sinon que l’homme satisfasse pour le péché. Or l’homme le pouvait, semble-t-il, car Dieu ne peut pas lui demander plus qu’il ne peut faire ; et puisqu’il est plus enclin à faire miséricorde qu’à punir, de même qu’il impute à l’homme l’acte de son péché pour le punir, de même doit-il lui imputer l’acte contraire pour son mérite. Il n’était donc pas nécessaire à la restauration de la nature humaine que le Verbe de Dieu s’incarne ».

Cette difficulté que se pose saint Thomas nous montre que le mystère du Christ, le Verbe Incarné, est lié, en premier lieu, à la satisfaction du péché. L’homme avait péché contre Dieu et il était nécessaire de rétablir l’ordre que le péché avait détruit. Une dette envers Dieu devait être payée. C’est pourquoi le Christ vient en premier lieu, pour satisfaire pour nous, pour payer pour nous, pour accomplir avec Dieu la justice que le péché Lui avait enlevée et Lui rendre l’honneur qui Lui est dû, car la justice n’est rien d’autre que la vertu par laquelle on donne à chacun ce auquel il a droit, ce qui lui est dû.

Par conséquent, saint Thomas répond à l’objection prédite : « On peut dire qu’une satisfaction est suffisante de deux façons. D’abord parfaitement, parce qu’elle compense par une équivalence absolue la faute commise. En ce sens, la satisfaction offerte par un simple homme ne pouvait pas être suffisante, parce que toute la nature humaine était désorganisée par le péché, et que le bien d’une personne, ou même de plusieurs, ne pouvait compenser d’une façon équivalente le désastre de toute une nature. En outre, le péché commis contre Dieu reçoit une certaine infinité en raison de l’infinie majesté divine; car l’offense est d’autant plus grave que l’offensé est de plus haut rang. Ainsi fallait-il, pour une satisfaction adéquate, que l’acte de celle-ci ait une efficacité infinie, comme venant de l’homme-Dieu. Mais on peut parler aussi d’une satisfaction qui soit suffisante, mais imparfaitement, parce qu’elle est acceptée, malgré sa faiblesse, par celui qui veut bien s’en contenter. En ce sens la satisfaction offerte par un simple homme est suffisante. Et parce que l’imparfait suppose toujours une réalité parfaite qui le fonde, il s’ensuit que la satisfaction de tout homme ordinaire tient son efficacité de la satisfaction du Christ » (S. Th., III, 1, 2, ad 2um).

Le Christ a rétabli l’ordre du monde, en le ramenant radicalement à Dieu, par son sacrifice et par l’accomplissement dans toute sa vie de la volonté du Père. C’est sa justice. Et nous devons compléter cette justice dans notre vie, en l’imitant, en accomplissant la volonté de Dieu le Père.

Il y a un épisode de l’Evangile qui peut nous éclairer. Il s’agit du baptême de Jésus, dans lequel Jean-Baptiste lui dit : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! ». Et Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » (Mt 3, 14-15).

L’accomplissement de toute justice réalisé par Jésus se manifeste ainsi comme un écho de ses premières paroles, en arrivant au monde : « Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté, ainsi qu’il est écrit de moi dans le Livre » (Héb 10, 7). Jésus a dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 34).

L’accomplissement de toute justice est une partie essentielle de la mission de Jésus dans le monde : « Moi, je ne peux rien faire de moi-même ; je rends mon jugement d’après ce que j’entends, et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas à faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 5, 30). Il est très important de comprendre cela pour éclairer, par exemple, les événements de la vie cachée du Christ, parce que dans ces événements Jésus témoigne la réalité de son Incarnation principalement par ses œuvres, plus que par sa prédication. C’est pourquoi il a pu dire : « Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Mais si je les fais, même si vous ne me croyez pas, croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père » (Jn 10, 37-38).

C’est pourquoi nous pouvons dire que cette vérité de la nécessité que toute justice soit accomplie est fondée sur le caractère rédempteur de la mission de Jésus. Parce que Jésus est venu dans le monde pour pardonner la dette de l’homme envers Dieu son Père, pour rétablir l’ordre moral et pour le perfectionner par une plus grande justice (cf. Mt 5, 20). Et Il nous a associé à cette mission, pour que nos œuvres donnent aussi témoignage de son mystère insondable.

Ainsi donc, il ne faut pas avoir peur d’être des collaborateurs de Jésus, par l’accomplissement de ses commandements (Jn 14, 21), par nôtre discipline chrétienne et par nôtre docilité aux motions de l’Esprit ; même si cela implique de perdre toutes choses pour le Christ, parce que seul Jésus remplit nôtre vide, comme dit le père Buela, en paraphrasant à saint Jean de la Croix : « Jésus Christ paye toute dette » (cf. La Vive Flamme d’Amour, str. 2).

On fait la Prière pour tous les jours.