“Celui qui est rempli de la parole de Dieu a-t-il besoin d’une autre recommandation?”

Homélie pour le Dimanche II de l’Avent, année C  (Lc 3, 1-6)

La liturgie de la Parole introduit ce dimanche l’image de saint Jean Baptiste. Dans cet évangile, saint Luc nous présente sa figure et toute son activité apostolique dans un cadre historique très bien défini. Sept personnages historiques sont indiqués avec leurs rôles respectifs ; cinq sont à la tête de gouvernements civils (l’empereur Tibère et les gouverneurs Pilate, Hérode, Philippe et Lysanias) ; deux sont des chefs religieux (Hanne et Caïphe). Avec cette référence, il est souligné, de la manière la plus forte et la plus claire possible, que l’action salvifique de Dieu n’a pas été vérifiée dans une indétermination fantastique ou mythique, mais plutôt dans un cadre temporel et spatial bien déterminé. Les indications valent surtout pour l’apparition de Jean-Baptiste. Mais, puisqu’il prépare la venue de Jésus et que son œuvre est suivie de l’œuvre de Jésus, ces indications s’appliquent également à l’apparition de Jésus.

Avec le fait de nommer ces personnages historiques, saint Luc veut pour nous démontrer que saint Jean-Baptiste et Jésus ne sont pas des figures mythiques incompréhensibles, des légendes imaginaires, mais qu’ils sont par contre ancrés dans un moment historique bien déterminé. « Dieu est entré dans notre histoire ».  Il faut croire que la présence salvifique de Dieu s’est réalisée précisément à ce moment et en ce lieu, précisément en la personne de Jésus de Nazareth liée à l’histoire. En Lui, qui a ce nom concret, qui est né dans ce endroit déterminé et a vécu dans ce pays aussi concret, pendant ce temps précis et dans ces circonstances ; en Jésus et en aucun autre homme et en aucun autre lieu, Dieu, Créateur et Seigneur du monde, ne s’est rendu présent, opérant le salut pour tous les hommes, pour tous les temps et pour toute sa création ».    

C’est pour la même raison que l’Eglise a mis dans sa profession de foi, le Symbole des Apôtres, le Crédo, « Jésus a souffert sous Ponce Pilate et a été crucifié ». Il utilise un des noms qui apparaissent dans l’Évangile d’aujourd’hui : Ponce Pilate. Il est très intéressant de noter qu’au sein de la profession de foi la plus solennelle et dans la manifestation la plus essentielle du dogme, comme le Credo, il y a un nom historique. Le Christ est ainsi à jamais ancré dans le temps historique dans lequel il a vécu et il n’est pas une invention pieuse de la première communauté des chrétiens comme certains ont voulu le faire croire au monde.

Quatre des sept noms qui apparaissent dans l’Évangile d’aujourd’hui sont liés à la mort du Christ ou celle de Jean-Baptiste. Ponce Pilate est celui qui condamnera Jésus à mort sur la croix (Lc 23,24). Hérode Antipas est celui qui fera arrêter et décapiter Jean-Baptiste (Lc 3,20 ; 9,9). Comme tétrarque de Galilée, il a juridiction sur Jésus (Lc 13,1) ; pour cette raison, Pilate lui fait conduire Jésus (Lc 23, 6-12). Anne et Caïphe, grands prêtres juifs, sont ceux qui se scandalisent du comportement de Jésus et demandent sa condamnation à mort (Jn 18, 13.24 ; Mt 26, 57-66). C’est pour montrer aussi que depuis le début de la mission de Jean, anticipant et préparant celle de Notre Seigneur, il existe déjà cette opposition face aux autorités civiles et religieuses, précisément comme chez les prophètes de l’Ancien Testament, mais saint Luc dévoile déjà la fin tragique de saint Jean et surtout le sacrifice suprême du Seigneur.

L’une des clés de l’Évangile d’aujourd’hui et, par conséquent, de ce temps de l’Avent est de comprendre le rôle de saint Jean-Baptiste comme un prophète. En effet, dans l’Évangile d’aujourd’hui, il est dit que « la Parole de Dieu vint à Jean dans le désert » (Lc 3,2). Cette expression est utilisée par les hagiographes de l’Ancien Testament pour désigner la vocation avec laquelle Dieu appelle quelqu’un à être son prophète. L’action de Jean est présentée comme l’appel d’un prophète de l’Ancien Testament (cf. Jr 1,1-2 : La parole du Seigneur fut adressée à Jérémie au temps de Josias, fils d’Amone, roi de Juda, la treizième année de son règne) ». De plus, son œuvre de prophète est aussi indiquée : « Il parcourut la région du Jourdain en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (Lc 3,3). L’appel à la conversion est la tâche principale du prophète. Et, enfin, il est explicitement assimilé à un prophète lorsqu’il est dit que Jean est la voix dont parle Isaïe, c’est-à-dire qu’il est le prophète annoncé par Isaïe, ce prophète qui devait préparer la venue du Sauveur (Lc 3 , 4-6).  Son ministère de prophète est annoncé dès sa naissance : « Il ira devant le Seigneur son Dieu avec l’esprit et la puissance d’Élie » (Lc 1,17). Le peuple le considère comme un prophète (Lc 20,6), mais c’est Jésus qui dit que Jean était plus qu’un prophète, car il a préparé les voies du Seigneur (Lc 7,26-27).

La prophétie dans le Nouveau Testament n’est pas comprise dans le sens de la vision antérieure des événements futurs, mais est comprise selon l’étymologie du mot. « Prophète » provient du verbe grec pro-femí. La préposition pro signifie essentiellement « au lieu de » et « devant » ; femí signifie ‘parler’. C’est pourquoi prophète, dans le NT, signifie « celui qui parle à la place d’un autre devant d’autres hommes ». Ainsi, le prophète serait le porte-parole ou le héraut de quelqu’un, et le terme grec désignerait un prédicateur, celui « qui prêche », plutôt que « celui qui prédit ».

La conversion qu’exige saint Jean-Baptiste s’exprime en quatre symboles, deux relatifs aux caractéristiques géographiques et deux relatifs au chemin. La première consiste à ce que les vallées (ravins) doivent être comblées. Alors, cette image, tout comme les autres garde un sens moral, il faut soulever les vallées de notre découragement et de notre lâcheté. Pour nous convertir à Dieu, nous devons abandonner le péché de lâcheté et de désespoir. Pour nous préparer à recevoir Jésus à Noël, nous devons nous revêtir de courage, d’audace et d’espérance.

La deuxième figure avec laquelle saint Jean-Baptiste, à la suite d’Isaïe, présente la demande de conversion est celle des montagnes qu’il faut abaisser. Pour dire « être abaissé », le texte grec original utilise le verbe « tapeinoo ». Ce verbe a un sens géographique et aussi un sens moral. Littéralement, cela signifie « abaisser une montagne » et, littéralement aussi, « s’humilier ». Pour se convertir sincèrement, il faut renoncer à tout orgueil et à toute arrogance, s’humilier et accepter volontiers les humiliations, abaisser les montagnes et les collines de notre orgueil ».

La troisième figure que saint Jean-Baptiste utilise est celle des chemins tortueux qu’il faut redresser. Dans le langage biblique, le chemin et la marche sont des métaphores utilisées pour exprimer la conduite morale du croyant. L’adjectif que le texte grec original utilise pour dire « tordu » est skoliós. Au sens moral, cela signifie « mauvais », « corrompu », « pervers ». Il fait référence à l’injustice au sens générique, c’est-à-dire à la fois à l’injustice envers Dieu (les trois premiers commandements du Décalogue) et à l’injustice envers les autres (les sept derniers commandements du Décalogue). Saint Grégoire le Grand explique : « Les voies tortueuses sont redressées, quand le cœur des méchants, tordu par l’injustice, est dirigé selon la règle de la justice ».

Le quatrième et dernier symbole que saint Jean-Baptiste utilise pour inviter à la conversion est celui des chemins rocailleux qu’il faut aplanir. Le mot du grec original qui est généralement traduit par « rocailleux » est l’adjectif trajýs. Il exprime un chemin avec des pierres ou des rochers, un chemin accidenté ; ou encore, un chemin inégal et c’est pourquoi il est souvent traduit par « âpre ». Dans un sens moral, les grecs Eschyle, Euripide, Platon et Aristote l’utilisent comme un homme « violent », « colérique » ou « impétueux ». C’est pourquoi, à juste titre, saint Grégoire le Grand dit : « Les chemins rocailleux deviennent plats, lorsque les âmes dures et colériques retournent à la douceur de la mansuétude, par l’infusion de la grâce divine ».

Le Fils de Dieu qui devait former et rassembler son Église, commence à opérer par sa grâce dans son serviteur : «La parole du Seigneur se fit entendre à Jean», etc. Ainsi ce n’est pas un homme, mais le Verbe de Dieu qui préside à la première formation de l’Église. Saint Luc proclame Jean prophète par cette formule abrégée : «La parole de Dieu se fit entendre à Jean».

En effet, celui qui est rempli de la parole de Dieu a-t-il besoin d’une autre recommandation, et l’Évangéliste n’a-t-il pas tout dit dans ces seules paroles ?

« La Parole est donc descendue afin que la terre, qui était auparavant un désert, produise ses fruits pour nous » (ibid.).

Que la sainte Vierge Marie et saint Jean Baptiste nous guident sur le bon chemin vers la célébration de la Nativité de Notre Seigneur.

P. Luis Martinez IVE.

Charles de Foucauld : le désir d’aller jusqu’au bout dans l’amour et dans le don

Homélie pour la fête du Bx. Charles de Foucauld

Le siècle dernier nous a laissé des grandes images parmi les saints de l’Eglise, ceux dont la renommée a dépassé les frontières de l’Eglise, saint Jean Paul II, la mère Térésa, et d’autres saints plutôt très connus au sein de l’Eglise, comme le padre Pio par exemple.

C’est  peut-être à cause leur proximité avec nous temporellement ; mais il est tout à fait vrai que ces saints et tant d’autres dans ce dernier siècle dont nous ne pouvons oublier l’immense foule des martyrs, nous ont enrichi avec leur témoignage de vie dans un monde hostile et contraire à Dieu et à la foi, contraire à l’évangile.

Alors, nous devons dire que Dieu, de qui dépend finalement l’histoire du monde et l’histoire de chacun de nous, dans son dessein providentiel a voulu faire de la vie du bienheureux Charles de Foucauld une sorte de parabole vivante, une image de ce que Dieu veut de ce monde d’aujourd’hui, ou bien peut-on dire, de ce que Dieu peut faire.  Lorsque nous sommes éprouvés dans notre foi, contemplant une réalité difficile dans le monde et dans l’Eglise même, Dieu nous présente aujourd’hui la vie de Charles de Foucauld, qui est comme un écho aussi de cette phrase du Seigneur vainqueur de l’Apocalypse : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » 

D’une enfance pleine de foi, il est passé à l’incrédulité et à la vie loin de Dieu, mais c’est ce même Dieu (auquel Charles ne croyait plus) qui l’a fait revenir à Lui et l’a transformé non seulement dans un bon et fervent chrétien, mais aussi dans un grand missionnaire et apôtre, avec le désir qu’il a eu jusqu’à sa mort d’aller annoncer le Christ à ceux qui sont les plus éloignés, les plus délaissés.

Dans son Election de la retraite d’ordination sacerdotale, il répète plusieurs fois : «porter le feu sur la terre » et «sauver ce qui était perdu»; à la fin de ces deux parties qui conforment son choix « Quelle est la preuve que ces deux élections expriment la volonté de Dieu? Ces deux paroles de Jésus: “Suis moi” et “Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie ni tes amis, ni tes parents, ni tes riches voisins, quand tu offres un festin, invite au contraire des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Toutes ses paroles que le bx. Charles entend de la bouche de Jésus deviennent des mots d’action, c’est le Maître qui convoque le disciple qui veut l’aimer, l’imiter et l’obéir. Mais toute cette indigence que Charles est appelé à guérir est tout d’abord spirituelle, il s’agit de ceux qui souffrent la méconnaissance du Christ, de la Vérité tout Entière et de l’évangile.

Son but apostolique n’exclut personne, et il fixe dès le début, depuis son ordination sacerdotale et la décision d’aller vers le Sahara, ce qui est l’essentiel dans sa mission comme prêtre ; comme Charles le décrivait dans ses écrits et ses lettres :   

« Le but est de donner les secours spirituels à nos soldats, d’empêcher que leurs âmes ne se perdent faute des derniers sacrements, et surtout, de sanctifier les populations infidèles en portant au milieu d’elles Jésus présent dans le Très Saint Sacrement, comme Marie sanctifia la maison de Jean Baptiste en y portant Jésus ».  

«Il faut entrer en rapport avec eux (les peuples autochtones) et préparer les voies, se faire connaître et aimer d’eux à force de charité, de douceur et de patience, et surtout obtenir les grâces de l’Esprit-Saint pour ces frères infortunés, par la Sainte Eucharistie et la vertu.»

Mais comment était Charles avant de commencer sa mission ? On peut dire que son portrait de saint était déjà défini au moment de devenir prêtre, un esprit bien formé par la docilité à l’Esprit Saint et le travail dur de la vertu.

Mgr Bonnet qui résidait quelques jours à Notre-Dame des Neiges rédige le 5 septembre 1901 sur papier à en-tête de l’abbaye une lettre pour Mgr Livinhac, il s’agit d’une lettre de présentation du Bienheureux : «Je recommande à votre bienveillance d’accepter  cet humble et saint prêtre ; l’Abbe de Foucauld est un ancien et brillant officier qui a brisé sa carrière pour se donner plus complétement à Dieu dans le sacerdoce. Je l’ai fait ordonner prêtre… Si une vocation trop vieille et trop pressante ne l’appelait pas à se dévouer à la conversion des musulmans, je suis heureux de lui donner un emploi dans mon ministère. Il a acquis la réputation d’un saint. Tout cela vous dira Monseigneur, en quelle profonde estime je tiens ce prêtre qui vient à vous et combien je vous serais obligé de l’accueillir avec une grande bonté ».

D’autre part, son aspect physique nous parle aussi de son humilité et simplicité, car son apparence de religieux cachait beaucoup sa forte personnalité. Le général de Susbielle qui l’a vu arriver à Taghit fera de lui ce portrait : « Son costume monacal, avec sa soutane blanche, un cœur surmonté d’une croix en laine rouge sur la poitrine, serrée à la taille par une ceinture de cuir à laquelle pendait un rosaire, ses pieds nus dans des sandales et un capuchon de laine blanche rabattu sur la tête, n’avait certes rien de la tenue habituelle d’un cavalier; mais son aisance, sa position à cheval dénotaient du premier coup l’ancien officier de cavalerie. Il était petit, brun, portant un petit collier de barbe (peut-être n’était-il pas rasé de frais) et avait des yeux noirs extrêmement brillants et intelligents, respirant une grande bonté, quelquefois un peu de malice. »

Son évolution depuis la grâce de la conversion se devine dans cet autre portrait tracé par l’abbé Huvelin, témoin principal et, pour une part, artisan de cette histoire humaine et spirituelle, recommandant ainsi son dirigé le 25 août 1901 à Mgr Bazin: « Il se recommande de lui-même. Vous verrez en lui le dévouement héroïque, l’endurance sans limite, la vocation d’agir sur le monde musulman, le zèle humble et patient, l’obéissance dans le zèle et l’enthousiasme qu’il possède, l’esprit de pénitence sans aucune pensée de blâme et de sévérité contre qui ce soit. Au milieu même de son enthousiasme et de ses élans, prudent et sachant attendre, se réfugiant dans la prière quand l’action lui était interdite.[…] C’est ici un simple portrait que je vous envoie, non flatté, mais ressemblant. » Et le 1er septembre 1901, à Mgr Guérin, l’abbé Huvelin écrivait encore au sujet du Bienheureux Charles : «Ce que je puis dire à Votre Grandeur est bon en tous points: beaucoup d’enthousiasme, mais de la sagesse; beaucoup de zèle, mais beaucoup d’obéissance: l’amour de la vie dure avec un minimum de soulagement, mais de la discrétion; l’amour de la mortification lui est un besoin que lui fait l’amour de Dieu.[…] Sa vocation l’a toujours attiré vers le monde musulman. J’ai vu venir cette vocation. En mon âme et conscience, je crois qu’elle vient de Dieu… Amour du silence, de l’action obscure, vous trouverez cela chez lui. Rien de bizarre ni d’extraordinaire, mais force irrésistible qui pousse, mais instrument dur pour un rude labeur, voilà ce que Votre Grandeur trouvera chez M. de Foucauld… Fermeté, désir d’aller jusqu’au bout dans l’amour et dans le don, d’en tirer toutes les conséquences, jamais de découragement, jamais, un peu d’âpreté, autrefois, mais qui s’est tant adoucie ».

Comme on peut découvrir, ces vertus apparemment antinomiques, en notre Seigneur ont su devenir complémentaires ; si cela s’est réalisé de manière admirable en Jésus-Christ, c’est aussi tout à fait possible chez les saints qui ne cherchent qu’imiter leur maître.

Que le bienheureux Charles de Foucauld nous donne la grâce de rechercher la sainteté avec ardeur comme lui, suivant son exemple. Comme disait son directeur spirituel : Rien de bizarre ni d’extraordinaire, mais force irrésistible qui pousse, instrument dur pour un rude labeur… Fermeté, désir d’aller jusqu’au bout dans l’amour et dans le don.

Que la Sainte Vierge Marie, Mère de saints et que le bx. Charles invoquait avec tendresse, nous obtienne cette grâce.

P. Luis Martinez IVE.