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Joseph « fils d’accroissement » (Gen. XLIX, 22)

Saint Joseph, nous l’avons vu, est inséparablement uni à la personne et à la vie du Sauveur : il est donc à l’origine même à la base du christianisme. Dès lors, il ne pouvait manquer de recevoir, dans l’Église, des honneurs et un culte en rapport avec sa dignité. Ce culte a ses racines dans le récit de l’Évangile ; mais il s’est merveilleusement développé : le grain de sénevé est devenu un arbre magnifique. Cette loi d’un progrès lent, d’une croissance à peine perceptible, est une loi du christianisme : si elle s’applique à tout chrétien, et au Sauveur lui-même, elle se vérifie tout particulièrement en ce qui concerne le père nourricier de Jésus. Dans le culte de saint Joseph, nous pourrions distinguer en quelque sorte diverses saisons comme nous le faisons pour les mois de l’année : nous pourrions reconnaître une période préparatoire, un printemps, un été.

La première période s’est prolongée jusqu’au XIIe siècle. Tandis que le Sauveur, sa sainte Mère et un grand nombre de martyrs étaient l’objet d’un culte public et de solennités religieuses, on ne trouve, au cours des premiers siècles, du moins extérieurement, que des traces relativement peu nombreuses d’un hommage rendu à saint Joseph. Les circonstances expliquent que, dans les premiers temps, la mémoire des martyrs fût honorée, plutôt que celle des autres saints. A l’origine du christianisme il s’agissait de défendre, contre les attaques du paganisme et de l’hérésie, la divinité de Jésus-Christ et sa naissance virginale, bien plus que d’affirmer sa descendance de la race d’Adam et la réalité de son humanité. A ce point de vue, l’heure n’était pas venue de rendre un culte public à saint Joseph. C’est une loi de la Providence divine de fixer à toute créature le cercle de son action, et de mettre sa vie et les diverses vicissitudes de cette vie en harmonie constante avec le but assigné. De même que, sur cette terre, saint Joseph, par sa paternité légale, a voilé pour quelque temps la Divinité du Sauveur ; de même, plus tard, en disparaissant lui-même, il devait, au contraire, contribuer à mettre davantage en lumière cette Divinité.

Toutefois, les premiers siècles eux-mêmes n’ont point laissé de rendre de glorieux témoignages à la grandeur de notre saint. Les Docteurs et les Pères de l’Église – Justin, Origène, Ephrem, Chrysostome, Jérôme, se plaisent, dans leurs homélies et leurs commentaires, à rendre hommage à saint Joseph. Plus tard, dans l’Église d’Orient et en particulier dans les monastères et couvents, nous trouvons deux fêtes instituées en son honneur. L’art chrétien – nous avons eu occasion d’en faire l’observation – nous montre en Joseph le chef et le protecteur de la Sainte Famille : nous en avons un exemple remarquable dans des mosaïques de Sainte-Marie-Majeure qui datent du Ve siècle.

Le printemps de cette dévotion commence au XIIe siècle, du moins pour l’Église d’Occident. A cette époque, le culte de saint Joseph est un fait historiquement attesté. Des voix puissantes proclament ses grandeurs : nommons saint Bernard, Rupert de Deutz, Ludolphe de Saxe, sans parler de tant d’autres saintes âmes, comme Marguerite de Cortone, etc. La dévotion à saint Joseph était chère à l’Ordre des Dominicains et à celui des Franciscains. Mais c’est surtout au XVe siècle qu’elle s’épanouit : au Concile de Constance (1414), le docte Gerson, en un discours éloquent, demanda qu’une fête en l’honneur du saint fût instituée dans l’Église ; et le maître de Gerson, le célèbre cardinal Pierre d’Ailly, publia son livre sur les gloires et les privilèges de saint Joseph. En divers lieux on célébrait déjà une fête de saint Joseph et presque partout, en Europe, des églises étaient consacrées au Patriarche. Ce mouvement fut puissamment secondé par les prédications de trois religieux franciscains – Bernardin de Sienne (1418), Bernardin de Feltre (1487) et Bernardin de Busto (1500), – par le fameux livre du dominicain Isolani, par les écrits théologiques du jésuite Suarez (1617) et par sainte Thérèse (1582) qui plaça quinze de ses fondations sous la protection de saint Joseph.

La dévotion à notre saint eut son été à partir du XVIIe siècle. Le Jésuite Cotton (1626) l’introduisait à la cour de France ; Bossuet prononçait son célèbre panégyrique de saint Joseph avec un tel succès que le pape Urbain VIII ordonna que la fête du saint serait, en France, une fête chômée. L’empereur Léopold I, en actions de grâce pour la naissance de l’héritier du trône (Joseph Ier) et pour la délivrance de la ville de Vienne menacée par les Turcs, mettait ses Etats sous la protection du glorieux Patriarche (1677) et, avec l’autorisation du pape, prescrivait que la fête des Epousailles de Joseph et de Marie serait célébrée solennellement. Clément XI (1714) composait l’office du saint et en ordonnait la récitation dans l’Église universelle. Benoît XIII (1726), à la sollicitation de l’empereur Charles VI et de plusieurs Ordres religieux, introduisait le nom de Joseph dans les Litanies des saints.

Enfin, le zèle des XV, XVI, XVII et XVIIIe siècles pour la gloire de saint Joseph eut son couronnement au XIX siècle. Pie IX (1847), réalisant les désirs exprimés depuis longtemps par de fervents serviteurs du Père nourricier de Jésus[1], voulut que la fête du Patronage de saint Joseph s’étendît à toute l’Eglise, que le mois de mars tout entier fut consacré au saint, que Joseph, enfin, fut proclamé le Patron de l’Eglise universelle. C’était en 1870. A son tour, le 15 août 1889, Léon XIII recommandait, dans une éloquente Encyclique, la dévotion à saint Joseph.

On le voit : rien ne manque désormais à la gloire de notre saint. C’est presque dès l’origine du christianisme, en Orient, et, authentiquement du moins, à partir du XIIe siècle, en Occident, que cette dévotion s’est répandue parmi les fidèles. Elle a toujours été en croissant et en se précisant. L’Eglise a secondé cet élan des âmes pieuses où l’inspiration de l’Esprit-Saint était d’ailleurs évidente ; elle a approuvé cette dévotion, elle l’a favorisée. Chaque siècle est venu apporter sa contribution au monument ainsi élevé à l’honneur de Joseph. Le peuple, les artistes (depuis le XVe siècle, surtout), les théologiens, les écrivains ascétiques, les Ordres religieux, les saints et les souverains pontifes – tous ont travaillé à sa gloire : et le trône sur lequel ils l’ont placé ne le cède qu’aux trônes de Marie et du Sauveur. Ainsi s’est vérifiée la parole du Seigneur : « il honore ceux qui l’honorent lui-même »; « celui qui a été le gardien de son maître sera loué » (Prov. XXVII, 18); « le serviteur fidèle sera établi sur tous les biens de son maitre ». Avec quelle magnificence Jésus a récompensé les fidèles services de son père nourricier ! avec quelle libéralité il l’a dédommagé d’un retard conforme aux vues de la Providence ! Si l’Eglise n’a point rendu aussitôt un culte public à saint Joseph, maintenant elle l’invoque comme son Patron spécial : « Notre salut est entre vos mains », lui dit-elle ; « jetez sur nous vos regards et, avec joie, nous servirons le Roi » (Gen, XLVII, 35).

Le fils de Jacob, Joseph, le ministre du Pharaon, fut, d’après la Sainte Ecriture, « un fils d’accroissement ». Chacune de ses épreuves lui apportait en définitive un surcroit de gloire et d’autorité, qu’il fut encore sous les tentes de son père, ou dans la maison du prêtre du soleil, on dans la prison d’où il sortit pour devenir le maître de l’Egypte. Ici encore, saint Joseph est bien supérieur au fils de Jacob. C’est en lui que se réalisent les promesses faites par Jacob à son fils de prédilection : « Joseph, fils d’accroissement… Le Tout-Puissant te bénira des bénédictions du ciel et des bénédictions de l’abime profond. Les bénédictions de ton père sont fortifiées par les bénédictions de ses pères, jusqu’à ce que vienne l’objet du désir des collines éternelles : qu’elles reposent sur la tête de Joseph, sur la tête de celui qui est Nazaréen parmi ses frères » (Gen. XLIX, 22-26). Les promesses de Dieu s’accomplissent lentement, mais avec quelle magnificence !

Saint Joseph, dans la Vie de Jésus-Christ et dans la Vie de l’Eglise

R. P. M. Meschler S. I.


[1] L’expression de ces désirs prend parfois le caractère d’une véritable prophétie. Ainsi, Isolani décrit la future exaltation de saint Joseph comme Patron de l’Eglise universelle avec autant d’assurance que s’il voyait déjà de ses propres yeux l’institution et les solennités de la fête du Patronage.

Celui qui fait quelque chose pour Dieu ne voit que Dieu dans son cœur

Homélie pour le Dimanche XXXII, année B (Mc 12, 38-44).

L’évangile de ce dimanche est divisé en deux parties que l’on peut bien distinguer. Dans la première partie le Seigneur dévoile, comme il l’a fait à plusieurs reprises, la malice des scribes, ceux qui devaient guider la foi du peuple d’Israël ; et Il nous apprend, dans la deuxième partie à travers l’exemple de la veuve, quelle doit être notre véritable esprit religieux devant Dieu, en d’autres mots, l’authenticité de notre foi.   

D’abord, le Seigneur met en garde donc ses disciples, par rapport à l’hypocrisie des scribes, et il est intéressant pour nous le commentaire de saint Bède à ces versets :

« Remarquez que Notre-Seigneur ne défend point de recevoir le salut sur les places publiques ou d’occuper les premières places dans les assemblées ou dans les festins à ceux qui ont droit à ces honneurs en raison de leur dignité ou de leur position ; mais qu’il blâme seulement ici ceux qui exigent ces marques d’honneur, qu’ils y aient droit ou non, et leur reproche de donner en cela un mauvais exemple qu’il faut éviter. C’est donc la disposition du cœur, et non la place elle-même que le Seigneur condamne ici. Le Sauveur nous met en garde contre ces hommes avides de vaine gloire, pour deux raisons, pour nous prémunir contre la séduction de leur conduite, que nous serions tentés de regarder comme irréprochable, ou contre une vaine émulation, qui nous porterait à les imiter, en nous réjouissant des louanges données à des actions qui n’ont que les dehors de la vertu. »

En opposition à cela, Notre Seigneur fera l’éloge de la pauvre veuve venue au temple. D’abord, car elle vient donner au Seigneur de tout son cœur ce qu’elle avait ; à côté d’autres qui donnaient de leur fortune, cette femme offre deux petites pièces d’argent, pensons qu’un simple ouvrier gagnait 16 fois la quantité offerte par la veuve, dans une seule journée du travail ; et encore, Jésus nous indique qu’elle donnera de son indigence, c’est-à-dire, de tout ce que cette femme avait pour vivre, s’abandonnant à la Providence de Dieu. Mais son offrande est seulement faite pour le culte car à cet endroit, les richesses reçues par les prêtres du Temple de Jérusalem étaient destinées au culte à Dieu, pour les sacrifices et la liturgie du grand Temple.

“Lepton”, pièces de monnaies semblables à celles offertes par la femme de l’évangile

Nous pouvons appliquer à cette femme les paroles de saint Jean Chrysostome quant à l’intention de nos actes : « Celui qui ne cherche pas à être vu des hommes, même lorsqu’il fait quelque chose en leur présence, on ne peut pas dire qu’il agit en leur présence : celui qui fait quelque chose pour Dieu ne voit que Dieu dans son cœur, pour qui il fait ce qu’il fait , car l’artiste a toujours présent dans sa pensée, la personne qui lui a confié la réalisation de l’œuvre pour laquelle il s’occupe. » (Saint Jean Chrysostome).

Mais, bien que la rectitude d’intention soit importante dans notre façon de vivre la religion pour ne pas tomber dans le péché des pharisiens, voulant montrer de la piété et gardant le mal dans leur cœur, cette rectitude, cet agir droit devant Dieu et les hommes doit se prolonger dans toutes nos actions, dans toute notre vie.

Notre intention droite dépend de la décision claire et ferme d’agir dans notre vie par amour pour Dieu, non par ambition ou par toute autre forme d’égoïsme ; de le faire devant Dieu et en vue de sa gloire, non pas devant les hommes pour rechercher notre propre gloire, c’est-à-dire une satisfaction personnelle ou l’admiration des autres. On ne peut pas servir deux maîtres, nous rappelle le Seigneur dans l’évangile.

L’intention de notre cœur doit être transparente. Cependant, il est possible d’expérimenter que, même en voulant vivre pour la gloire de Dieu, la rectitude de la volonté soit facilement déformée dans les actions concrètes, dans lesquelles, à côté de motifs saints, se trouvent souvent des aspirations moins claires. Pour cette raison, il est nécessaire de purifier la volonté, en rectifiant constamment l’intention et marquant comme but de nos actes la Gloire de Dieu. « Nous devons examiner très attentivement notre intention dans tout ce que nous faisons, et ne pas rechercher nos propres intérêts, si nous voulons servir le Seigneur » enseignait saint Grégoire le grand. (S. Grégoire le grand, Hom. sur Ézéchiel 2).

Dans la vie quotidienne, celui qui travaille avec rectitude d’intention essaie toujours de bien faire son travail. Il ne fonctionne pas dans un sens quand les autres le voient et dans un autre quand personne ne le voit. Il sait que Dieu le regarde et c’est pourquoi il essaie de remplir son devoir avec perfection, comme Dieu aime.

En effet, l’on dit que les moments de réussite ou d’échec mettent à l’épreuve la qualité de notre intention, face à la tentation du gonflement de l’orgueil ou du découragement. Saint Josémaria Escriva de Balaguer enseigne comment se préparer à ces circonstances, qui pourraient conduire au repli sur soi : déformant l’intention de la volonté, il recommandait à ses disciples : « Vous devez rester vigilant, afin que vos réussites professionnelles ou vos échecs – qui viendront ! – ne vous fassent pas oublier, ne serait-ce que momentanément, quel est le véritable but de votre travail : la gloire de Dieu !

Et pour renforcer la rectitude de l’intention, il faut rechercher la présence de Dieu dans notre vie quotidienne –  offrir la journée et ses défis au début, renouveler cette offre quand c’est possible, rendre grâce à la fin – et faire en sorte que les pratiques de piété, en particulier la Sainte Messe s’il nous est possible d’y assister, se diffusent tout au long de la journée dans une relation continue avec le Seigneur. Celui qui aime vraiment n’oublie pas l’Aimé !

Concernant la propension à se faire remarquer des autres, saint Augustin écrit : « Il n’est pas dit dans l’évangile qu’il est défendu d’être vu par les hommes, mais plutôt d’agir pour être vu par eux. Il est superflu de répéter toujours la même chose, puisque la règle à observer est une seule : craindre et éviter, non pas que les hommes connaissent nos bonnes œuvres, mais les faire avec l’intention que notre récompense soit les applaudissements des hommes. (S. AGUSTIN, Sur le Sermon sur la montagne, 2).

« Nous ne comprendrons jamais le degré de gloire que chaque bonne action nous apportera au ciel, si nous le faisons purement pour Dieu », prêchait le saint Curé d’Ars. (SAINT CURE D’ARS, Sermon sur l’espérance).

Nous allons conclure avec une belle application à l’Eglise que fait encore saint Bède à l’évangile de ce dimanche, nous pouvons aussi penser à chaque âme chrétienne: « Cette pauvre veuve représente la simplicité de l’Eglise ; elle est pauvre, parce qu’elle s’est dépouillée de l’esprit d’orgueil et des concupiscences de la terre ; elle est veuve, parce que son époux a souffert la mort pour elle. Elle met deux petites pièces de monnaie dans le tronc, parce qu’elle vient apporter l’offrande soit de l’amour de Dieu et du prochain, soit de la foi et de la prière. C’est une bien petite offrande, eu égard à notre misère personnelle, mais les pieuses dispositions de notre âme la rendent agréable à Dieu, et elle l’emporte de beaucoup sur toutes les œuvres des hommes orgueilleux ».

Que la sainte Vierge Marie nous obtienne la grâce d’une véritable piété dans notre esprit religieux. 

P. Luis Martinez IVE.