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« Maître, laisse-le encore cette année » – La conversion d’Alphonse Ratisbonne

Homélie pour le Dimanche III du Temps de Carême (Lc 13, 1-9)

La liturgie de ce dimanche, troisième du temps de Carême, nous présente deux évènements que  le Seigneur utilisera pour donner un enseignement, avec une petite parabole comme conclusion. 

En effet, Jésus évoque deux épisodes de faits divers: une répression brutale de la part de la police romaine à l’intérieur du temple (cf. Lc 13, 1) et la tragédie de dix-huit personnes ayant trouvé la mort dans l’écroulement de la tour de Siloé (v. 4). Les gens interprètent ces faits comme une punition divine pour les péchés de ces victimes, et, se considérant justes, se croient à l’abri de ces accidents, pensant ne pas avoir besoin de conversion dans leur vie. Mais Jésus dénonce cette attitude comme une illusion : « Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens? Eh bien non, je vous le dis; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux » (vv. 2-3). Et il invite à réfléchir sur ces faits, en vue d’un plus grand engagement sur le chemin de conversion, car c’est précisément le fait d’être fermé au Seigneur, de ne pas parcourir la voie de la conversion de soi, qui conduit à la mort, celle de l’âme.

Cet avertissement envers la conversion s’enchaîne avec une petite parabole, et nous allons entendre la réflexion du grand saint Augustin sur ce passage de l’évangile.

« Le vigneron intercède devant le maître et la punition est reportée pour offrir une aide convenable. Le vigneron qui intercède est tout saint qui, dans l’Église, prie pour tous ceux qui sont hors de l’Église. Et que signifient ces paroles ?« Maître, laisse-le encore cette année » ? Cela signifie : en ce temps qui est sous la grâce, pardonnez aux pécheurs, pardonnez aux infidèles, pardonnez aux gaspilleurs (de la grâce), pardonnez à ceux qui ne portent pas de fruits. J’enlèverai la terre qui l’entoure pour y mettre du fumier: si elle porte du fruit, tant mieux, sinon, vous viendrez la couper (Lc 13, 8-9).

Quand viendras-tu ? Au jour du Jugement. Quand viendras-tu ? Puis il viendra juger les vivants et les morts (1 P 4, 5). Maintenant, en attendant, pardonnez. 

Que  veut dire creuser, sinon montrer l’humidité de la pénitence ? Ce qu’on creuse est sous la terre. Le fumier est composé d’ordures [excréments], mais cela produit des fruits. Les ordures du vigneron sont la douleur du pécheur ; celui qui fait pénitence le fait dans les ordures, s’il l’écoute et la fait sincèrement. C’est pourquoi le Seigneur dit à cet arbre : « Fais pénitence, car le Royaume des Cieux approche » (Mt 3, 2). »

Nous sommes aussi dans ce temps de conversion et comme enseignait autrefois le pape Benoît : « Nous ne pouvons pas penser vivre immédiatement une vie chrétienne à cent pour cent, sans doute et sans péchés. Nous devons reconnaître que nous sommes en chemin, que nous devons et que nous pouvons apprendre, que nous devons nous convertir peu à peu. Bien sûr, la conversion fondamentale est un acte qui est pour toujours. Mais parvenir à la conversion est un acte de vie, qui se réalise dans la patience d’une vie. C’est un acte dans lequel nous ne devons pas perdre la confiance et le courage du chemin. C’est précisément cela que nous devons reconnaître :  nous ne pouvons pas faire de nous-mêmes des chrétiens parfaits d’un jour à l’autre.

Bien que notre conversion soit un acte de tous les jours et que nous devions reprendre chaque jour le chemin vers Dieu, Dieu même fait aussi parfois des miracles de conversion, et cela non seulement pour le bien de la personne qui se convertit et qui commence une vie nouvelle dans le Christ, mais  aussi pour nous, chaque histoire de conversion est un témoignage de l’amour de Dieu qui veut aussi notre sainteté, que nous soyons toujours à sa recherche, à la recherche de son imitation.

Aujourd’hui, nous allons écouter le témoignage de quelqu’un qui était vraiment loin du Christ.

Il s’appelait Alphonse Ratisbonne, il était juif de race et religion, il était né à Strasbourg, en France, en 1814. Lorsqu’il avait 13 ans, son frère se convertit au catholicisme, ce qui entraîna le rejet de toute la famille, et chez Alphonse une aversion, non seulement à la religion catholique, mais à toute forme de religiosité, il grandit donc dans l’athéisme, très loin de Dieu.

Sa vie était remplie des bonnes choses, une bonne position économique et sociale, mais adonnée aux vices propres de ceux qui vivent sans Dieu.

Et voilà que dans un voyage, où il devait se rendre à Malte, il fait un arrêt en Italie, précisément à Rome, où il rencontre un ami de son frère, M. de Bussières, qui était un fervent catholique, converti aussi depuis quelque temps, et qui voulait alors la conversion de cet ami, tellement éloigné de Dieu.

Ecoutons maintenant les paroles de Ratisbonne, une fois converti, lorsqu’il parlait de cette rencontre avec son ami :

« Enfin, me dit M. de Bussières, puisque vous détestez la superstition et que vous professez des doctrines si libérales, puisque vous êtes un esprit fort si éclairé, auriez-vous le courage de vous soumettre à une épreuve bien innocente ? – Quelle épreuve ? – Ce serait de porter sur vous un objet que je vais vous donner… Voici ! C’est une médaille de la Sainte Vierge. Cela vous paraît bien ridicule, n’est-ce pas ? Mais quant à moi, j’attache une grande valeur à cette médaille. ». Il s’agissait de la Médaille Miraculeuse.

Un jeu sans conséquence ? Ce défi, qualifié de puéril par Alphonse, est relevé avec humour. Même pas peur ! Et voilà que Monsieur de Bussières lui passe la médaille au cou, puis complète l’épreuve : « Il s’agit de réciter matin et soir le Memorare [Souvenez-vous], prière très courte et très efficace, que saint Bernard adressa à la Vierge Marie. – Qu’est-ce que votre Memorare ? m’écriai-je ; laissons ces sottises ! […] Cependant mon interlocuteur insista : il me dit qu’en refusant de réciter cette courte prière, je rendais l’épreuve nulle, et que je prouvais par cela même la réalité de l’obstination volontaire qu’on reproche aux Juifs. Je ne voulus point attacher trop d’importance à la chose, et je dis : Soit ! Je vous promets de réciter cette prière ; si elle ne me fait pas de bien, du moins ne me fera-t-elle pas de mal ! » 

Au propre étonnement d’Alphonse, les paroles du Memorare s’emparèrent de son esprit pour ne plus le lâcher, « comme ces airs de musique qui vous poursuivent et vous impatientent, et qu’on fredonne malgré soi quelque effort qu’on fasse », avouera-t-il plus tard.

Quelques jours plus tard, le 20 janvier 1842, toujours à Rome, cet ami lui propose une promenade. Il lui demande de l’accompagner un instant à l’église Saint-André delle Fratte, où M. de Bussières devait préparer l’enterrement d’un autre ami, mort récemment, et il laisse Alphonse se promener dans l’Eglise. Dix minutes plus tard, il retrouve Alphonse agenouillé devant la chapelle Saint-Michel, comme en extase, le visage plein de larmes, les mains jointes. Son expression est indéfinissable.

« J’étais depuis un instant dans l’église lorsque tout d’un coup, je me suis senti saisi d’un trouble inexprimable ; j’ai levé les yeux, tout l’édifice avait disparu à mes regards. Une seule chapelle avait pour ainsi dire concentré la lumière et au milieu de ce rayonnement parut, debout sur l’autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu’elle est sur ma médaille ; elle m’a fait signe de la main de m’agenouiller, une force irrésistible m’a poussé vers elle… Je saisis la médaille que j’avais laissée sur ma poitrine ; je baisai avec effusion l’image de la Vierge rayonnante de grâce… Oh ! C’était bien elle ! Je ne savais où j’étais ; je ne savais si j’étais Alphonse ou un autre ; j’éprouvais un si total change­ment, que je me croyais un autre moi-même… Je cher­chais à me retrouver et je ne me retrouvais pas… La joie la plus ardente éclata au fond de mon âme; je ne pus parler ; je ne voulus rien révéler ; je sentais en moi quelque chose de solennel et de sacré… Le bandeau tomba de mes yeux ; non pas un seul bandeau, mais toute la multitude de bandeaux qui m’avaient enveloppé disparurent successivement et rapidement, comme la neige et la boue et la glace sous l’action d’un brûlant soleil ».

A partir de ce moment, Alphonse commencera son chemin de conversion, il ira assez loin, il recevra le baptême, et en l’honneur de Marie il choisira de s’appeler Marie-Alphonse, deviendra prêtre, et même missionnaire, puis après Ratisbonne sera fondée une congrégation religieuse « de Notre Dame de Sion » qui existe toujours et dont la finalité dans l’Eglise est le dialogue avec le judaïsme. Il a fondé plusieurs monastères et orphelinats en Palestine. Il mourra enfin en Terre Sainte, le 6 mai 1884 (à 70 ans) à Ain Karem (Jérusalem).

Que la sainte Vierge Marie, qui a guidé la conversion de Marie Alphonse Ratisbonne, guide notre propre conversion de chaque jour.

P. Luis Martinez IVE.

De la Transfiguration à la Croix

Dimanche II Carême, année C

Chaque année, l’Eglise nous invite à méditer, dans ce deuxième dimanche de Carême, le mystère de la Transfiguration, cette année à partir de l’évangile de saint Luc. Comme nous pouvons l’apercevoir, cet évangéliste ne nomme pas le mystère, il le décrit sommairement, avec pour but de montrer la relation que ce mystère de la vie de Jésus entretient avec sa Pâque, la Passion du Seigneur.

Saint Luc, en effet, ouvre le récit en disant que Jésus monte pour prier. Dieu a manifesté Jésus pendant qu’il priait. Rappelons que pendant la prière de Jésus, l’Esprit est venu sur lui au moment du baptême, où Jésus a eu une manifestation aussi de sa divinité.

L’agonie de Gethsémani est aussi un grand moment de prière, où Notre Seigneur se prépare pour sa Pâque et dans ces deux moments, les trois disciples, « Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ». Et saint Luc nous présente ensuite le Seigneur qui meurt sur la croix toujours en prière, en dialogue avec son Père, puis après sa mort, sa gloire qui commence déjà à briller dans la confession du centurion (cf. Lc. 23, 46-47).

Dans ce mystère de la Transfiguration, le rayonnement de la gloire de Dieu enveloppe également les deux hommes qui apparaissent et les montre comme des figures célestes. Les trois évangélistes, Mathieu, Marc et Luc, nous révèlent la présence de Moïse et d’Elie.

Quelle est la raison de leur présence ?

Ils sont la représentation de l’Ancien Testament, de la loi et des prophètes ; ces deux saints ont aussi contemplé la Gloire de Dieu sur une montagne, ils ont subi, eux aussi, une passion, une anticipation du mystère de la croix.

Les Actes des Apôtres présentent Moïse comme un serviteur de Dieu incompris et répudié (Actes 7, 17-44), Elie se plaint à Dieu de ce que ses adversaires conspirent contre sa vie (I Rois 19,10). Les deux grandes figures de l’Ancien Testament revivent l’éclat de la gloire de Dieu, mais toutes deux devaient d’abord passer par la souffrance. En fait, en eux se dessine le chemin de Jésus : par la passion à la gloire de Dieu, par le destin de serviteur de Dieu à la splendeur divine du Messie. Saint Luc est l’unique évangéliste qui nous dit que les deux grandes figures du Messie parlaient de la mort que Jésus devait subir à Jérusalem, son départ, « son passage » ou bien, sa Pâque.

Alors, cette épiphanie, cette manifestation de la divinité de Jésus, dure très peu, les trois apôtres sont enveloppés d’une nuée, image de l’Esprit Saint et du mystère de Dieu, et tandis qu’ils écoutaient la voix du Père, la vision va cesser. « Et pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. »

Les effets de la Gloire disparaissent et ils ne voient que Jésus, sous son apparence humaine. Cette vision les avait tant bouleversés qu’ils vont garder le silence, jusqu’après la Résurrection du Seigneur.

Ce dimanche, où l’Eglise nous prépare déjà pour le mystère du Calvaire à travers cet évangile et par ce temps de carême, nous pouvons méditer l’importance de la Croix dans nos vies. Précisément dans notre époque où la croix et tout ce qui fait référence à la valeur de la souffrance sont tant relégués dans la prédication. Il semblerait que le chrétien ne doive pas souffrir, que la douleur ne fasse pas parti du plan de sanctification tandis que le Seigneur nous a révélé c’est à travers la croix que nous pouvons le plus parfaitement l’imiter.

Voilà deux beaux exemples pour déceler l’importance de la croix dans nos vies :

Le premier nous fait voir la puissance de la Croix.

C’est un fait réel. Il y avait une grande actrice, célèbre à l’époque, elle s’appelait Eve Lavallière. Elle était très belle. Mais elle remarquait en se regardant dans le miroir qu’elle vieillissait.

Et voilà qu’elle n’a pu penser à rien de pire que de conclure un pacte avec le diable. Elle va donc à une séance et par un médium elle fait un pacte pour rester belle, pour demeurer jeune.

Mais, Eve constate alors qu’elle ne cessait de vieillir. Elle retourne chez le spiritiste, chez le médium et c’est à ce moment, comme en transe, elle réprimande le diable :

Elle lui dit : – « Tu es un menteur ! Tu m’as promis que j’allais garder ma beauté et il s’avère que de jour en jour je la perds.

Et l’autre répond : « Ce qui se passe, c’est qu’il y a des forces très puissantes qui te défendent. Arrête de faire le signe de croix au passage d’un cercueil ! »

Elle dit : – « Depuis toute petite je fais le signe de croix quand un cercueil passe et je ne peux m’empêcher de faire le signe de croix »

– « Eh bien, tu ne peux pas t’empêcher de faire le signe de croix, je ne peux pas te garder belle ».

Et c’est ainsi que d’une manière merveilleuse, Eve Lavallière fut sauvée d’un pacte qui ne devrait jamais être fait tant ses conséquences sont périlleuses. C’était le début de sa conversion, elle est morte en sainteté.

 La Croix a un grand pouvoir sur les puissances du mal. La Croix est toujours plus puissante. Et pourquoi la Croix est-elle plus puissante ? Parce que sur la Croix le Fils de Dieu est mort.

L’autre exemple nous enseigne comment la Croix pardonne nos péchés.

Il s’agit du cas d’un crucifix –encore conservé – dans l’église de Sainte Eulalie, dans l’île de Majorque, aux Baléares, en Espagne.

Il y avait un pénitent qui se confessait souvent. Répétant toujours les mêmes péchés, promettant toujours de se repentir et ne cessant jamais de les commettre . Alors le prêtre avait réfléchi : « Non, je ne peux plus donner l’absolution à celui-ci. Je ne peux pas lui dire : ‘Je pardonne tes péchés’. Non, car il n’a pas d’objet d’amendement ». Et, à la prochaine confession il dit à ce pénitent : « Je ne peux pas pardonner tes péchés : tu ne veux pas changer. Tu es toujours stupide. Au lieu de réaliser que Jésus te parle, tu perds ton temps. Au lieu de voir que Jésus t’aime, tu es un imbécile. Donc je ne te donne pas l’absolution.”

Mais  à l’intérieur du confessionnal se trouvait un Christ crucifié. Et à ce moment, on entend Christ parler : « Je te pardonne tes péchés. Et il dit à ce prêtre : « Je suis mort pour lui. J’ai versé mon Sang pour lui. Qu’as-tu fait pour lui ?”

Ce qui nous fait comprendre que la Miséricorde de Dieu, cette Miséricorde qui jaillit de la Croix du Christ, est plus grande que tout ce que nous pouvons penser. De telle sorte que jamais, jamais, personne ne puisse désespérer du salut de quelqu’un, aussi mauvais soit-il. Pourquoi ? Parce que le Fils unique de Dieu a versé son sang sur la Croix pour l’amour de chacun de nous.

Demandons la grâce de savoir accepter la Passion du Christ, d’aimer la Croix et de nous préparer pour la Semaine Sainte, où l’Eglise revive tous les mystères de l’amour extrême de Jésus. A la sainte Vierge, nous demandons cette grâce. 

P. Luis Martinez IVE.