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L’ombre du Père céleste

Ombre du Père céleste ! C’est un nom que les auteurs spirituels aiment à donner à notre saint. L’image est fort belle elle n’est pas moins exacte : elle résume très bien et la mission et la grandeur de saint Joseph. Avant tout n’est-il pas le père du Sauveur ? Le Père céleste est l’exemplaire et le principe de toute paternité au ciel et sur la terre (Ephes. III, 15) ; un père, quel qu’il soit, est toujours le représentant de cette paternité auguste ; mais cette gloire n’appartient-elle pas tout spécialement à saint Joseph ? Elle est la sienne à un triple point de vue.

Premièrement, saint Joseph est le représentant du Père céleste sous le rapport de l’autorité, qui est elle- même le premier attribut d’un père. L’autorité, c’est le pouvoir de diriger et de commander au titre de principe dans l’ordre de la vie ou en raison d’une situation supérieure – ce qui, du reste, revient en quelque sorte au même, puisque nulle société ne peut exister ou se maintenir sans un chef. Ces deux genres d’autorité ont également leur type et leur origine dans le Père céleste qui, au sein de la divinité, est le principe de la vie et de la conservation. La paternité est l’attribut caractéristique de la première Personne de la Sainte Trinité. Or, cet attribut, le Père céleste le confère à saint Joseph ; cette gloire, il y associe notre saint dans une mesure qu’il n’a jamais été donné à aucun homme de partager. Sans doute, Joseph n’est point le père naturel du Sauveur ; mais, par suite du mariage contracté avec Marie, il est le chef de la Sainte Famille dont tous les membres lui sont, dès lors, soumis de plein droit. Le Sauveur dit, en conséquence de sa génération du Père : « Mon Père est plus grand que moi » (Joann. XIV, 28) ; la supériorité de Joseph vient uniquement de ce qu’il est le chef de la Sainte Famille : il a le pouvoir de commander, et l’autorité du Père céleste lui est confiée. Jésus est le fils de Joseph selon la loi.

Et cette autorité de Joseph, le Père céleste la reconnaît et il se plait à lui donner la confirmation des faits. C’est Joseph qui impose à l’Enfant le nom de Jésus ; c’est lui qui présente Jésus dans le Temple, c’est à lui que le Père adresse les messages et communique ses ordres pour la direction de la Sainte Famille. Aussi bien que Marie, le Sauveur voit en Joseph le représentant visible, le dépositaire de l’autorité du Père céleste ; de là, le respect, l’obéissance ponctuelle et joyeuse, la parfaite soumission dont il ne cesse de faire preuve. En Joseph, il reconnaît l’ombre de son Père du ciel ; dans les ordres ou les indications de Joseph, il découvre la volonté du Père ; et, en obéissant à Joseph, il peut dire : « Je fais toujours ce qui plaît à mon Père » (Joann. VIII, 29). Certes, voilà, dans cette obéissance prolongée et parfaite, une glorification de la paternité qui n’a jamais été le privilège d’aucun homme. Plus le Sauveur s’incline devant Joseph et plus sa soumission se prolonge, plus le saint patriarche est honoré.

En comparant la paternité de saint Joseph à celle du Père céleste, nous y découvrons un second caractère qui la rehausse d’une gloire nouvelle. Le Père céleste engendre son Fils de toute éternité, dans la sainteté et la pureté infinies. Est-il rien de plus pur, de plus spirituel que la génération de la pensée dans notre intelligence ? C’est ainsi à peu près, c’est d’une manière infiniment plus pure et plus admirable que le Père céleste engendre éternellement son Fils unique. Il se connaît et, en se connaissant lui-même, il produit l’image vivante, le Verbe consubstantiel de sa nature divine ; et cette image vivante de la splendeur de sa gloire est son Fils. Or, ce caractère de pureté, nous le retrouvons dans la paternité de saint Joseph. La paternité naturelle présente à la fois un avantage et un détriment. L’avantage est en ceci qu’elle est une communication de la nature humaine et de la vie à l’enfant ; le détriment est la perte de la virginité. La nature divine du Père céleste et du Fils, et les oracles des prophètes voulaient que le Sauveur n’eût point, ici-bas, de père selon la nature : mais il devait avoir une mère. Voilà pourquoi, ainsi que la foi nous l’enseigne, saint Joseph est le père légal du Sauveur et non point son père naturel. En lui la paternité – sans devenir pour cela un simple titre, un nom vide de sens – est donc unie à une pureté virginale et elle revêt un nouveau trait de ressemblance avec la paternité du Père céleste, qui donne à la paternité de Joseph tout ce qui est compatible avec l’intégrité de la pureté. En outre, comme le Père céleste, Joseph n’a qu’un fils, un fils unique, et c’est le Fils même du Père céleste. Quelle gloire et quelle grandeur dans ces analogies ! – C’est pour rappeler cette paternité virginale qu’on représente souvent saint Joseph tenant un lys entre ses mains.

Le troisième caractère de la paternité de saint Joseph – autre analogie avec la paternité du Père céleste – est l’amour. Ce n’est point la nature, c’est l’amour, qui a fait de Joseph le père du Sauveur. Nous aimons la pensée de notre intelligence comme notre bien et notre propriété ; nous l’aimons pour ainsi dire comme nous-même, parce qu’en effet rien ne nous appartient autant que notre pensée. De même le Père céleste a pour son Fils unique, image consubstantielle et infiniment parfaite de sa nature et de sa substance, un amour infini ; il l’engendre en quelque sorte à chaque instant et lui dit : « Vous êtes mon Fils ; aujourd’hui je vous ai engendré » (Ps. II, 7). De fait, chaque fois que les cieux s’entrouvrent sur le Sauveur et que la voix du Père céleste se fait entendre (Matth. III, 17 ; Luc. IX, 35 ; I Petr. I, 17), elle l’appelle son « Fils bien-aimé ». Joseph n’est que l’ombre du Père céleste parlant à Jésus par son représentant sur la terre n’est point un écho inanimé : elle sort d’un cœur vivant, et d’un cœur humain, et c’est un amour tel que jamais aucun père ne pourra en éprouver un semblable pour son enfant. Songeons que le Père céleste, voulant donner à son Fils un père sur la terre, a dû mettre, à cette fin, dans le cœur de ce père l’amour le plus vrai, le plus profond et le plus sincère. A saint Joseph qu’il a choisi pour cette haute mission, il a donc communiqué non seulement son autorité paternelle, mais encore son propre amour pour son Fils unique, et même, il lui a inspiré d’autant plus d’amour que Joseph ne devait point avoir en partage la paternité naturelle. De même qu’en donnant son fils à Marie il a mis au cœur de la Vierge son amour ; de même, proportion gardée, a-t-il fait pour saint Joseph. Et cet amour, notre saint en a prouvé la grandeur et la puissance ; il ne l’a pas montré seulement dans ses paroles et dans ses sentiments ; il l’a témoigné par ses œuvres, par ses sacrifices. La pureté virginale de sa paternité n’a en rien diminué son amour ; loin de là : s’il est un cœur capable d’aimer, c’est le cœur pur qui n’admet Aucun partage, que nul obstacle n’arrête dans son élan vers Dieu, le souverain Bien.

Voilà comment saint Joseph est l’image fidèle du Père céleste ; voilà quelques-uns de ses titres à nos hommages et à notre amour. Il est bien certain que cette paternité est l’une des plus belles pensées qui puissent charmer notre cœur ; qu’elle est l’une des plus touchantes communications que Dien puisse faire de lui-même à l’homme. L’Enfant divin reposant entre les bras du saint patriarche, c’est en quelque sorte une vivante révélation du mystère de la Paternité céleste. En Marie, la Maternité divine est à la fois le principe et le but de toutes les grâces et de tous les privilèges ; d’après saint Thomas, c’est une des trois choses qui sont en quelque manière infinies[1]‘. De cette auguste Maternité de Marie rien n’approche davantage que la paternité de saint Joseph, à laquelle un Dieu et la Mère d’un Dieu ont été soumis. Un tel honneur est le privilège de Joseph : c’est lui seul que le Père céleste a daigné appeler à cette dignité : « Je suis le Seigneur. Je ne donne ma gloire à aucun autre. » (Is. XLII, 8).

Et maintenant peut-être pouvons-nous nous représenter le caractère de notre saint. Joseph est le représentant du Père céleste. Tout d’abord il est père. Pour le Sauveur, il est père ; pour Marie elle-même, n’est-il pas vrai qu’il est un père ? Ce trait qui le résume nous indique quelles qualités nous devons-nous attendre à rencontrer en lui : le calme, la réflexion, l’abnégation, la fidélité, l’amour inépuisable. Et c’est bien ainsi que nous le voyons dans l’Évangile : paix inaltérable dans les conjonctures les plus angoissantes, maîtrise de lui-même dans les événements les moins prévus, douceur et patience dans les épreuves les plus pénibles, simplicité et droiture dans les faveurs surnaturelles dont il est honoré, amour dévoué et courage inébranlable dans l’accomplissement du devoir. A ce point de vue encore saint Joseph est l’image du Père céleste qui, au sein de la Trinité bienheureuse, représente la Providence, agissant sans cesse, embrassant toutes choses d’une extrémité à l’autre, dans la force, la douceur et la paix.

Saint Joseph, dans la Vie de Jésus-Christ et dans la Vie de l’Eglise

R. P. M. Meschler S. I.


[1] S. Theol., I, q. 25, a. 6 ad 4.

Comment la mort de saint Joseph fut belle, douce et édifiante

Le paisible bonheur de cette vie à Nazareth fut interrompu par le trépas de saint Joseph. Nous ne savons rien de certain sur les circonstances de cette mort. Il semble que Joseph avait déjà quitté cette terre lorsque le Sauveur, vers l’âge de trente ans environ, commença sa vie publique. Nous ne le trouvons point parmi les invités des noces de Cana : c’est donc, probablement, qu’il était mort, sans quoi il serait fait mention de lui avec Jésus et Marie. Il n’est pas parmi ceux qui, au Calvaire, entourent le Sauveur crucifié : sans quoi Jésus n’eût point confié Marie à la garde de saint Jean. On peut admettre que Joseph mourut quand le Sauveur, parvenu à l’âge d’homme, fut en état de veiller par lui-même au soin de sa Mère.

Notre saint n’a donc pas été le témoin des merveilles de la vie publique de Jésus. Il ne put que la représenter à son esprit d’après les prophéties ou, peut-être aussi, d’après les révélations qu’il plut au Sauveur de lui en faire. Comme autrefois Moïse, sur la montagne, salua de loin la Terre Promise sans pouvoir y entrer, ainsi Joseph entrevit dans l’avenir les gloires de Jésus. De même que, plus tard, saint Jean-Baptiste le Précurseur devait disparaître devant le Messie, ainsi Joseph, dans le plan de Dieu, devait se retirer après avoir rempli sa mission de père nourricier du Sauveur, de protecteur de la Sainte Enfance. Combien, d’autre part, après les gloires de l’apostolat de son bien-aimé Jésus, son cœur eût souffert des persécutions suscitées par les Juifs, de la haine des Pharisiens, de la sanglante tragédie du Calvaire !

Ainsi nous ignorons et l’époque et le lieu de la mort de saint Joseph, et les circonstances qui l’accompagnèrent. Eut-il, comme Jésus et Marie, le privilège d’être exempt des incommodités de la maladie, d’être soumis seulement aux maux de l’humaine nature pris en général, comme la fatigue, la mort, etc. ? Qui le dira ? D’ordinaire on admet que sa mort fut amenée par la maladie, mais surtout par l’ardeur de son amour pour Jésus, pour son Dieu. Nous l’avons vu : les liens qui unissaient Joseph au Verbe Incarné étaient d’une nature spéciale ; l’intimité qui en résultait permettait à ce cœur innocent, fidèle et généreux de comprendre des leçons dont il profitait si bien pour progresser merveilleusement dans toutes les vertus et, particulièrement, dans la charité. Pour nous servir de comparaisons employées par la Sainte Écriture, saint Joseph était, en vérité, le palmier planté dans les parvis du Seigneur, le cyprès qui grandit sur le mont de Sion, l’arbre qui croit au bord des eaux de la vie éternelle et puise la vie à la source divine elle-même.

Dieu, d’ailleurs, est reconnaissant. Si le Sauveur a récompensé magnifiquement les bergers, les Mages, Siméon, Anne et d’autres encore parce qu’ils ont su l’honorer lorsque, durant quelques instants trop rapides, il les a favorisés de sa présence, comment récompensera-t-il saint Joseph qui, durant tant d’années, a vécu dans son intimité ? Quand le Seigneur regarde comme fait à lui-même la moindre des choses que nous faisons par un sentiment de charité pour le prochain, s’il donne son ciel pour un verre d’eau, qu’en sera-t-il de saint Joseph qui, en toute vérité, a donné un asile au Sauveur, qui l’a nourri, vêtu et consolé, qui a mis à son service toutes ses forces physiques et tout le dévouement de son cœur, qui lui a sacrifié son repos, et lui a, au milieu des difficultés et au prix de tant de privations, témoigné un amour incomparable? Dieu a contracté une dette en quelque sorte personnelle envers saint Joseph, et l’on comprend, dès lors, qu’il l’ait acquittée en accordant à notre saint des grâces toujours plus grandes et, surtout un progrès continuel dans la charité qui est le meilleur de ses dons et le plus parfait. Grandissant sans cesse dans le cœur de Joseph, cette charité, par son ardeur, brisa les liens d’un corps mortel, impuissant à contenir ses aspirations. L’amour de cet Enfant, de son Dieu consuma sa vie. A mesure qu’en Jésus la gravité et la majesté de l’homme succédaient aux grâces charmantes de l’enfant, le tendre amour de Joseph se recueillait, pour ainsi dire, au plus profond de son cœur, absorbant ses forces, jusqu’à ce qu’enfin l’âme, rompant ses derniers liens, s’exhala dans un suprême élan de charité.

L’amour et la reconnaissance d’un Fils si tendrement aimé devaient, certes, se montrer magnifiquement à cette heure dernière, et faire de la mort de saint Joseph la mort la plus belle, la plus édifiante, la plus consolante. Il en fut ainsi. Le Maître de la vie, Celui qui tient entre ses mains et notre corps et notre âme, Celui qui sait par l’onction de sa grâce faire des affres de la mort et de la mort elle-même une joie et une consolation – Jésus, aux côtés de Marie, qui est « l’espoir et la douceur » de tous les enfants d’Adam, assista Joseph mourant. L’unique chose que notre saint pouvait regretter en quittant ce monde, c’était la présence personnelle de Jésus ; mais au regret de la séparation succéderait bientôt la joie du revoir dans la gloire du jour de la résurrection. L’arrêt qui marqua le terme de sa vie fut un nouveau témoignage de l’amour et de la reconnaissance du Sauveur : c’est dans le baiser de cet amour que Joseph expira. « Courage, bon et fidèle serviteur ! Entrez dans la joie de votre maitre ! » « Aujourd’hui, vous serez avec moi dans le paradis ! » Cette parole du Seigneur à tous les fidèles serviteurs, cette promesse que, sur la croix, Jésus devait faire au larron pénitent – n’est-ce point la promesse que Joseph, le père de Jésus, entendit alors de la bouche de son Fils ?

Et l’âme de notre saint descendit dans les limbes. Et, pour les patriarches et les prophètes, pour tous les justes qui y attendaient que le ciel s’ouvrît, ce fut comme l’aurore d’un beau jour, puisque c’était l’annonce de l’avènement du Sauveur.

On ignore où fut enseveli le corps de saint Joseph : à Nazareth ou bien à Jérusalem, dans cette ville où, plus tard, Jésus et, d’après une tradition, Marie trouvèrent leur tombeau ? Dans cette dernière hypothèse, ces trois cœurs, qui s’étaient si saintement aimés sur cette terre, auraient encore été rapprochés jusque dans la sépulture.

La vie de saint Joseph sur cette terre était terminée ; c’était la fin de son ministère auprès de la Personne divine du Verbe Incarné. Mais notre saint patriarche se survit, même ici-bas, dans l’Eglise qui est le corps mystique de Jésus-Christ, son rôle se poursuit et son action s’exerce par l’honneur dont on l’entoure, par les vertus dont il nous a donné l’exemple, par l’efficacité de son intercession, par la puissance de son patronage. C’est là, pour les âmes, une force, une leçon, une consolation ; ce sont là, pour les fidèles, autant de motifs d’honorer notre saint et de travailler à imiter ses vertus.

La gloire de Joseph, dans le ciel, est grande assurément : elle est en rapport avec sa dignité et avec ses mérites, comme avec la reconnaissance et la libéralité du Sauveur. Sur cette terre il a donné sans mesure, car la charité la plus ardente l’inspirait ; et le Seigneur, à son tour, lui donne dans la gloire « une bonne mesure, pressée et entassée » (Luc. VI, 38) ; pour récompenser ce serviteur bon et fidèle, il l’a établi « sur tous ses biens » (Matth. XXIV, 47) ; il a placé le trône de son père nourricier auprès du trône de sa Mère très pure. Tant de gloire dépasse ce que nous pouvons comprendre : un jour, dans l’éternité, elle fera notre joie. Mais, déjà ici-bas, il nous est donné d’en contempler en quelque sorte le reflet dans l’Église, dans le royaume terrestre de Jésus-Christ.

Étudions cette action de saint Joseph dans l’Église ; voyons par quel tribut d’honneur et de reconnaissance les fidèles s’efforcent d’acquitter leur dette envers lui. L’ordre à suivre est tout indiqué : étudions d’abord les honneurs et les privilèges fondés sur les liens qui unissent saint Joseph à la Personne du Sauveur, car ils projettent une vive lumière sur l’excellence de ses vertus, ils lui assurent l’hommage et la vénération des fidèles et stimulent les âmes à l’imitation de ses vertus.

Saint Joseph, dans la Vie de Jésus-Christ et dans la Vie de l’Eglise

R. P. M. Meschler S. I.