Tous les articles par Moines du Verbe Incarné

La vocation: sans réserves ni conditions, sans subterfuges ni retards, sans reculs ni lenteurs

La Vocation

Toutes les lectures que nous venons d’entendre peuvent nous mettre un peu mal à l’aise. Tous les détails qui sont lus sont profondément contre-culturels, à contre-courant.

Ainsi, par exemple, dans la première lecture, nous entendons l’appel d’Elisée qu’Elie choisit comme son successeur. C’est-à-dire que cette lecture du livre des Rois a un rapport direct avec la poursuite de sa vocation.

Maintenant, quand nous parlons de trouver notre propre chemin dans la vie, nous mettons un prix très élevé sur “notre jugement” sur ce qui nous convient ou ne nous convient pas de faire de notre vie – pour nous, cʼest comme un droit fondamental –, « personne ne vient me dire ce que je dois faire de ma vie, ʽje décideʼ quoi faire de ʽma vieʼ ». Eh bien, ce serait notre perspective, notre façon de penser dans la culture d’aujourd’hui, mais ce n’était certainement pas la perspective biblique.

Notez que l’Écriture ne suggère pas qu’Élie et Élisée se connaissaient. Soudain, Élie apparaît, passant devant lui pendant qu’il laboure, et soudain, sans lui demander, sans demander la permission, sans aucune discussion, sans préparation, Élie jette simplement son manteau sur lui et Elisée le suit (1 Rois 19,16b.19-21). Choisir son propre chemin? Décider quoi faire de sa vie? Cela ne semble pas être la voie biblique.

Notons aussi le changement qu’Elisée doit faire en acceptant son appel. Élisée était dans le champ en train de labourer avec douze paires de bœufs, c’est-à-dire qu’il était riche pour l’époque ou du moins de la « haute société», douze paires de bœufs font beaucoup d’animaux et, de plus, il avait des machines sophistiquées, la charrue; seules les personnes de la classe supérieure de la société pouvaient avoir de telles possessions. C’est comme si on disait aujourd’hui qu’Elisée conduisait sa Lamborghini. Que fait Elisée ? Immédiatement, il prit la paire de bœufs pour les immoler, les fit cuire avec le bois de l’attelage, et les donna à manger aux gens. Puis il se leva, partit à la suite d’Élie et se mit à son service. Cela équivaut à dire « il a vendu toute son entreprise », « il a distribué tout son argent », « il a donné sa maison ». Imaginez! Une personne qui est riche, qui a des gens qui travaillent pour lui, qui a une grande maison, beaucoup de technologie dans son mode de vie, quitte tout d’un coup, donne tout.

Katherine Drexel

Au cours des siècles, nous en avons vu beaucoup qui, comme Élisée, spontanément, à l’initiative de Dieu, ont tout quitté pour suivre notre Seigneur. Pensons, par exemple, à Saint Antoine l’Abbé qui, un jour, entra « par hasard » dans une église et entendit l’Évangile de Jésus dire au jeune homme riche : « va vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et suis-moi ». Et il l’a fait ! alors qu’il était riche. Il passa le reste de sa vie à vivre dans la simplicité et l’austérité du désert. Pensez à Saint François d’Assise, qui était le fils d’un très riche marchand, il a tout donné et a même donné à son père les vêtements qu’il portait et s’est promené nu dans la forêt. Pensons à sainte Katherine Drexel, une sainte américaine, seule héritière d’une immense fortune, qui a tout quitté pour suivre l’appel de Dieu.

DON radical

J’imagine qu’à présent, vous pensez : « eh bien, nous en quelque sorte, plus ou moins, nous avons déjà fait cela » ; « Nous avons quitté le confort de nos maisons, notre argent – ​​un peu ou beaucoup –, nos études… ». Cependant, et c’est là le but, comme religieux du Verbe Incarné, nous sommes appelés à une consécration radicale qui ne se termine pas le jour de la profession des vœux temporaires, ni le jour des vœux perpétuels, ni le jour de notre l’ordination sacerdotale, il faut « aspirer à vivre radicalement les exigences de l’Incarnation et de la Croix »[1] toujours, c’est-à-dire « vivre la pauvreté au degré maximum et absolu pour imiter mieux et plus radicalement le Christ pauvre »[2]. Et le grand séminaire doit être une école dans ce sens.

Pauvres, au sens matériel, on peut dire que vous l’êtes déjà… ici je me référerai plutôt à ce degré de pauvreté dont parle notre droit (de l’Institut du Verbe Incarné) et qui nous invite à conquérir “le détachement total, pas seulement des biens matériels – objet caractéristique de la vertu de pauvreté – mais de tout ce qui n’est pas Dieu lui-même, ce qui suppose la perfection de la charité et la sainteté complète et consommée »[3]. C’est très important pour notre vie de missionnaires.

Ici, vous n’avez pas douze bœufs, ni une Lamborghini, mais vous êtes entourés de beaucoup de consolations. Si vous y réfléchis bien, vous avez le bonheur d’être entourés de très bons prêtres vers qui vous pouvez aller quand vous voulez, vous avez accès quotidiennement aux sacrements, vous avez entouré de beaucoup de frères séminaristes, aucun d’entre vous – pas même celui qui habite le plus loin ici au séminaire – doit marcher des kilomètres pour aller à l’église, et nous pourrions donc continuer à énumérer plusieurs détails très consolants. Attention! Je ne dis pas que ces choses sont mauvaises, hein, au contraire, toutes ces choses sont très bonnes, elles sont très bonnes parce qu’elles conduisent à formation. Mais vous devez être vigilant et ne pas mettre votre cœur dans ces choses, car un jour Dieu va vous demander aussi un changement radical comme Elisée, et Dieu est dans son droit. C’est l’accord que nous avons conclu lorsque nous avons prononcé nos vœux dans cet Institut. Vous devez donc être préparés à cela.

Saint Junipero Serra

C’est cela qui est arrivé, par exemple, à Saint Junipero Serra. A 56 ans et avec pour seule expérience d’avoir été professeur de théologie, très à l’aise au séminaire, il doit partir pour une mission qui lui paraît impossible dans le nouveau monde. Il a quitté sa zone de confort et il y est allé. Il a fondé 9 des 15 missions qui donnent aujourd’hui des noms aux villes de Californie. Cela lui a-t-il coûté ? Bien sûr, cela lui a coûté. Il était asthmatique et avait une blessure à la jambe qui n’a jamais guéri, mais il a marché jusqu’au bout (38 000 km). “Toujours en avant, jamais en arrière”, disait-il. C’est aussi arrivé à Saint Joseph d’Anchieta, qui venait de terminer le noviciat et même atteint de tuberculose, il fut envoyé à la mission au Brésil qui venait de commencer, avec toutes les difficultés que cela impliquait à ce moment-là. Il a fait son séminaire à la mission. Ses compagnons ont été ordonnés à 24, 25 ans, lui à 32 ans. Mais à l’appel de Dieu, ils n’ont pas reculé, ils n’ont pas regardé en arrière, ils se sont jetés dans ce que Dieu leur demandait.

Saint Joseph d’Anchieta

Pour cette raison, notez que notre Directoire des Missions Ad Gentes établit comme condition très importante pour la mission cette capacité à se nier soi-même, à renoncer à cette attitude égoïste qui nous fait rechercher nos propres intérêts, notre propre confort, à travailler avec zèle dans le lieu et dans la charge que l’Institut nous confie pour la plus grande gloire de Dieu. Le Directoire dit ceci : « Il est demandé au missionnaire de ‘renoncer à lui-même et à tout ce qu’il avait jusque-là et de tout faire pour tous’ : dans la pauvreté qui le laisse libre pour l’Evangile ; dans le détachement des personnes et des biens de son propre milieu, pour devenir le frère de ceux à qui il est envoyé et les conduire au Christ Sauveur »[4]. Remarquez ce qu’il dit : renoncer à soi-même et à tout ce qu’il avait jusque-là… détachement des personnes et des biens de son milieu… cela fait partie du programme de tous ceux qui veulent être missionnaires dans l’Institut et ils doivent commencer à le pratiquer à partir de maintenant.

Il faut bien comprendre que pour être vraiment un tel missionnaire, il doit se donner tout entier, et il doit se donner pour toujours. C’est, et rien d’autre, l’idéal apostolique toujours promu dans l’Institut depuis sa fondation[5]. Rien n’est donné à moitié au Seigneur; rien n’est mesuré pour le Seigneur. C’est déjà si peu ce que nous pouvons lui offrir ! Donc, ne pas se donner pour toujours, c’est ne pas se donner du tout.

Une fois, saint Pierre Julián Eymard prêchait un sermon à ceux qui faisaient profession pour la première fois, alors il leur demanda : « Pour combien de temps signez-vous ce contrat ? Par prudence, la règle vous ordonne de ne le signer que pour quelques années, une ou trois. Allez-vous dire pour ça : Bon ! je me donne pour cette fois, mais plus tard on verra ? Il ne manquerait rien de plus! Dans votre cœur, vous devez prétendre que vous prononcez des vœux perpétuels. Car si ne voulez pas toujours appartenir à Dieu, vous n’êtes pas dignes d’être à lui pendant un an. Restez ici, leur dit le saint, ne faites pas un pas de plus, car quand il s’agit de Dieu, on n’essaye pas[6].

Cependant, il y a des âmes qui dès qu’une difficulté surgit, lorsqu’elles ont un doute dans l’apostolat, lorsqu’elles éprouvent un certain rejet -comme les disciples de l’Évangile lorsqu’ils n’ont pas été  reçus-, lorsqu’elles sont corrigées, lorsqu’elles entendent quelques critiques contre l’Institut, remettent immédiatement en cause la suite du Christ, au point que parfois ces religieux se comportent en ennemis de la croix du Christ[7], comme le dit saint Paul, ils regardent en arrière comme dit l’Evangile que nous venons d’entendre. Parfois, pour éviter un renoncement, pour ne pas se nier, par peur du sacrifice, ils passent à côté de grandes grâces. Ils ont peur qu’en donnant quelque chose, il ne leur reste plus rien. Dites-moi une chose : pourquoi s’en tenir à une allumette quand on peut avoir le soleil ?

« Les lâches », dit notre droit, « meurent plusieurs fois avant leur mort »[8]. Rien de plus loin de nous. C’est pourquoi nous lisons dans un autre de nos documents : « La vocation religieuse est de tout quitter pour tout obtenir ; c’est quitter les choses de ce monde pour s’attacher au Tout qui est Dieu. Sainte Thérèse d’Avila disait : ” ce roi de gloire ne se rend et ne se donne qu’à celui qui se donne tout entier à lui “[9]. Loin de se lamenter sur ce que nous avons laissé, il faut considérer la bonté de Dieu qu’il veut se donner à nous »[10].

En ce sens, le témoignage d’un des martyrs nord-américains est vraiment exemplaire, Noël Chabanel, du même groupe que Saint Jean de Brébeuf, Isaac Jogues… qui sont peut-être les plus connus. Le fait est que le père Chabanel était un enseignant prospère en France, mais il voulait ardemment être missionnaire en Nouvelle-France (Canada) et priait pour que son martyre soit accepté, c’est-à-dire son offre d’aller en mission dans ces terres. Le fait est que lorsqu’on a finalement envoyé et qu’il est arrivé à la mission, une fois qu’il a eu des contacts avec les Indiens et qu’il a eu l’occasion de vivre de première main les difficultés de la mission, il a voulu s’enfuir, retourner au confort et aux assurances de la France, à regarder en arrière. On dit que de tous les jésuites qui sont allés en Nouvelle-France, c’est à lui que la mission a coûté le plus. La langue lui était incompréhensible et le mode de vie lui répugnait et, naturellement, tout cela l’attristait. Cependant, et c’est là l’héroïsme qui le prépare au martyre, malgré le fait que ses supérieurs lui aient donné l’autorisation de rentrer en France, il a fait un vœu de rester ferme dans la mission coûte que coûte. Pourquoi? Parce qu’il était pleinement conscient des paroles que nous entendons prononcer au Verbe Incarné dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »[11].

Et vous savez quoi? Dieu a pris le mot au sérieux. C’est lui qui a passé le plus de temps dans la mission, car il a été le dernier martyr. Une nuit, alors qu’il échappait à des guerriers indiens et essayait d’atteindre le poste de mission central que les jésuites avaient, il tomba sur une rivière très profonde qui ne pouvait pas être traversée à gué, et pendant qu’il réfléchissait à la façon dont il allait traverser, un indien – en fait un apostat chrétien – s’est approché de lui et lui a proposé de le faire traverser avec son canot. Mais à mi-parcours, il tue le père Chabanel, vole ce qu’il transporte et jette son corps dans la rivière. Il a fallu deux ans à l’homme pour avouer ce qu’il avait fait, disant qu’il avait agi par haine des missionnaires et de la foi. Vous comprenez ? S’il était revenu dans le confort et la sécurité de la France, s’il était revenu dans sa zone de confort, il aurait perdu la palme du martyre et de la béatitude éternelle.

C’est pourquoi il est important maintenant que vous êtes en formation que vous portiez vos sacoches bien remplies de ferveur, la ferveur qui résiste aux grandes vagues d’épreuves qui s’abattront sans doute sur le missionnaire; que vous portent leurs sacoches bien remplies de « charité apostolique »[12] – comme nous demande le droit propre – qu’ils fassent oublier au missionnaire lui-même pour travailler « même dans les lieux les plus difficiles et dans les conditions les plus défavorables »[13] et ce pas en aucune façon, mais avec un grand zèle pour le bien des âmes et l’expansion de l’Église du Christ; et être rempli de ce courage qui fait le missionnaire – même s’il n’a plus les consolations spirituelles qu’il avait auparavant « et qu’un jour Dieu se retire complètement »[14] et aussi dépouillé « du soutien et des assurances concernant l’état de son âme »[15] – de même ayez confiance « avec une fermeté inébranlable que même les événements les plus défavorables et contraires à votre vision naturelle sont ordonnés par Dieu pour votre bien »[16].

Le génie de San Alberto Hurtado disait : “Dans la vie il n’y a pas de difficultés, il n’y a que des circonstances. Dieu conduit tout, et tout conduit bien. Il n’y a plus qu’à s’abandonner, et servir à chaque instant dans la mesure du possible ».

Regarder vers l’avant

Pour cette raison, écoutez-moi bien, il y a eu des difficultés et il y en aura toujours, des critiques, des menaces, des croix de toutes sortes ne manquent pas et ne manqueront pas car Dieu ne veut pas qu’elles manquent, ni ici ni ailleurs. Cependant, il faut regarder vers l’avant, il faut aller au large, confiant dans la parole du Christ : Duc in altum ! Jésus lui-même nous avertit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »[17]. Dans la cause du Royaume, il n’y a pas de temps pour regarder en arrière, et encore moins pour se laisser emporter par la paresse. On attend beaucoup de nous : en concret la tâche sublime de « conquérir pour Jésus Christ tout ce qui est authentiquement humain, surtout dans les situations les plus difficiles et la plus grande adversités »[18]. Nous devons agir généreusement[19], résolument[20], « toujours en travaillant contre la tentation de la procrastination, contre la peur du sacrifice et de l’abandon total, et contre la tentation de récupérer ce que nous avons donné en cherchant une compensation ou en nous installant, en faisant un “nid” dans des choses qui ils ne sont pas Dieu »[21]. C’est l’exemple du Christ lui-même dans l’Évangile d’aujourd’hui qui dit que Jésus se dirigea résolument vers Jérusalem[22]. Et dans cette « attitude il faut vivre tout le temps, sans amoindrissement ni recul, sans réserves ni conditions, sans subterfuges ni retards, sans reculs ni lenteurs »[23]. Car « il n’est pas capable de bâtir des empires qui n’est pas capable d’incendier ses navires en débarquant »[24].

Conclusion

Demandons dans cette Sainte Messe la grâce que sortent de cette bien-aimée maison de formation des missionnaires qui vivent la seigneurie sur eux-mêmes, sur les hommes, sur le monde et sur le diable; qu’ils jouissent de la ‘liberté’ des enfants de Dieu… qu’ils sont courageux, qu’ils sont habitués à la discipline, qu’ils savent valoriser chaque chose et de manière hiérarchisée ; qui aiment l’Institut en vivant leur propre charisme, des missionnaires qui disent avec toute la radicalité et l’engagement que cela implique : « Seigneur, je te suivrai partout où tu iras ! »[25].

Nous demandons cette grâce au Verbe Incarné par l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie.


[1] Constitutions, 20.

[2] Constitutions, 70.

[3] Constitutions, 68.

[4] N° 163.

[5] Bienheureux Paolo Manna, « Vertus apostoliques », Lettre circulaire n. 15, Milan, 15 avril 1931.

[6] Œuvres eucharistiques, 5e série, Exercices spirituels donnés aux religieux de la Congrégation des Frères de Saint Vincent Paul, p. 955.

[7] Directoire de Spiritualité, 138 ; Op.cit. FL 3.18.

[8] Directoire de Spiritualité, 76.

[9] Voie de perfection, ch.16, 4.

[10] Directoire de Vocations, 52.

[11] Luc 9,62.

[12] Directoire de Missions Ad Gentes, 164 ; Op.cit. Redemptoris missio, 89.

[13] Constitutions, 30.

[14] Directoire de Spiritualité, 178.

[15] Voir ibid.

[16] Directoire de Spiritualité, 67.

[17] Luc 9,62.

[18] Constitutions, 30.

[19] Directoire de Vocations, 23.

[20] Idem.

[21] Voir Directoire de Spiritualité, 16.

[22] Luc 9.51.

[23] Directoire de Spiritualité, 73.

[24] Idem.

[25] Luc 9,57.

Une Femme revêtue du soleil!

“Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête…” (Ap 12, 1-6).

Chers frères et sœurs, aujourd’hui nous sommes de nouveau réunis à l’autel du Seigneur, pour célébrer à cette occasion la fête du Cœur Immaculé de Marie. Et je ferai ce sermon de la manière suivante : deux références, l’une, à la Vierge de Lujan, l’autre, à la Vierge de Fatima ; un thème central, et une application aux 7 novices qui reçoivent aujourd’hui leur habit religieux.

I. Références

Je veux faire référence à cet aspect de la Vierge de Lujan, que l’on peut voir dans l’une des parures qui l’accompagnent, comme c’est le cas des rayons (en espagnol « rayera ») , que le père Jorge María Salvaire lui a fait placer pour se distinguer des autres images de la Vierge en Argentine, à la fin du XIXe siècle. Pourquoi ? Parce que l’Image de Lujan est une Immaculée, c’est la Conception Immaculé et Pure de la Sainte Vierge.

Et la « rayera » nous rappelle cette Femme de l’Apocalypse ; car comme nous avons entendu dans la première lecture de façon très claire, il s’agit d’une Femme vêtue de soleil. Marie est la femme vêtue du soleil. María de Lujan est la femme vêtue de soleil !

Et de plus, c’est le texte que le pape Jean-Paul II a voulu choisir pour être lu comme première lecture de la messe solennelle pour la béatification de François et Jacinthe à Fatima, célébrée il y a peu de temps. Dans le même sermon, le pape a donné quelques indications sur la Vierge de Fatima comme cette femme vêtue de lumière.

II. La robe de soleil

Le texte de l’Apocalypse, riche de contenu, indique le temps merveilleux de l’attente et de l’espérance, car cette Femme vêtue de lumière est celle qui enfante un Fils. Et une sorte de rencontre cosmique s’y produit, entre personnages qui dépassent le simple niveau humain. Ce sont : la Femme, exceptionnelle, vêtue de soleil ; le Fils que la Femme revêtue de soleil enfante ; et le dragon, qui représente le serpent infernal.

Ce passage de l’Apocalypse renvoie, selon les meilleurs exégètes, à divers textes de l’Ecriture Sainte :

– au Proto-évangile de la Genèse. Là, on parle déjà de la femme : Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta lignée et la sienne (3, 15) ;

– à la “Vierge Mère”, selon la prophétie du Messie en Isaïe 7,14.

– à la Nouvelle Jérusalem, mère du peuple messianique d’Isaïe 66, 7.

– à la vision du dragon du prophète Daniel 7,7.

C’est pourquoi pour déchiffrer ce que signifie cette Femme vêtue de soleil, les éléments descriptifs sont très utiles, qui montrent que cette Femme représente aussi la Fille de Sion, le peuple saint des temps messianiques, l’Église persécutée.

“Vêtue de soleil”, car c’est une figure céleste. La Sion eschatologique ne brille pas de sa propre lumière, mais de la gloire de Dieu. La Femme est toute lumière : il n’y a pas de tache en elle, il n’y a pas de ténèbres en elle. C’est l’Immaculée !

« Avec la lune sous ses pieds », c’est-à-dire toute l’histoire humaine, tous les siècles lunaires lui sont soumis. Aussi l’histoire du XXe siècle, et aussi l’histoire du XXIe siècle et des siècles à venir.

“Sur sa tête (de la femme vêtue du soleil) une couronne de douze étoiles.” Cette femme est une image de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, sur la tête couronnée sont représentés par les étoiles les 12 tribus d’Israël et les 12 apôtres ; de sorte que les astres désignent aussi les communautés chrétiennes car le nombre 12 revendique à la fois les 12 tribus d’Israël et le groupe des Douze Apôtres, colonnes de l’Église, et sa fondation.

De la combinaison des révélations que nous donne le livre de l’Apocalypse, nous obtenons que la femme représente l’Église, la communauté chrétienne : c’est Elle et elle seule qui peut engendrer le Fils et les autres enfants, c’est à dire , nous- mêmes [1] .

Mais ce qui est dit de l’Église peut s’appliquer, et doit s’appliquer à la Sainte Vierge et aussi dans le sens inverse : ce qui est dit de la Vierge peut et doit s’appliquer à l’Église, comme le suggérait un saint abbé du XIIe siècle : « Marie et l’Église sont une mère et plusieurs mères… Dans les Écritures divinement inspirées, ce qui est dit universellement de la Vierge Mère Église, s’entend d’une manière singulière de la Vierge Mère Marie, et ce qui est dit d’une manière spéciale, singulière, de Marie s’entend dans un sens général de la vierge Mère Église…» (Bienheureux Isaac de Stella).

Et c’est frappant, mais… nous vivons une époque curieuse ! La Vierge de Fatima apparaît aux trois petits bergers, dans les différentes visions, notamment le premier jour, le 13 mai 1917, sous la forme d’une Femme revêtue du soleil. Sœur Lucie, que j’ai eu le plaisir de saluer personnellement par la grâce de Dieu, dit :

«En jouant avec Jacinthe et François en haut de la pente de Cova de Iría, en faisant un mur autour d’un buisson, nous avons soudainement vu la foudre.

“C’est mieux de rentrer maintenant,” disais-je à mes cousins, “il y a des éclairs, un orage pourrait arriver.”

– Eh bien oui.

Et nous commençâmes à descendre la pente, guidant les moutons en direction de la route. Lorsque nous arrivâmes plus ou moins à mi-pente, tout près d’un gros chêne qui s’y trouvait, nous vîmes un autre éclair ; et, faisant quelques pas plus loin, nous vîmes une Dame sur un chêne, toute vêtue de blanc, plus brillante que le soleil, rayonnant une lumière plus claire et plus intense qu’un vase de verre, rempli d’une eau cristalline, transpercée par les rayons du soleil le plus ardent. Nous nous sommes arrêtés surpris par l’apparition. Nous étions si proches que nous restions dans la lumière qui l’entourait, ou qu’elle rayonnait. Peut-être à cinq mètres environ.

Alors Notre-Dame nous a dit :

– N’ayez pas peur. Je ne vais pas vous faire de mal.

– D’où venez-vous ?

– Je viens du Ciel.

– Et que voulez vous?

(…)

– Voulez-vous vous offrir à Dieu pour endurer toutes les souffrances qu’Il veut vous envoyer, en acte de réparation des péchés dont Il est offensé et en supplication pour la conversion des pécheurs ?

– Oui.

– Vous aurez beaucoup à souffrir, mais la grâce de Dieu sera votre force».

Il se produit chez des enfants de 10, 9 et 7 ans, une expérience certainement mystique, l’expérience de l’union avec Dieu, que Sœur Lucie décrit des années plus tard avec ces mots :

C’est en prononçant ces dernières paroles (la grâce de Dieu, etc.) qu’elle ouvrit pour la première fois les mains, et nous communiqua, comme par un reflet qui émanait d’elles, une lumière si intense que, pénétrant notre cœur et jusqu’au plus profond de notre âme, elle nous faisait nous voir nous-mêmes en Dieu qui était cette lumière, plus clairement que nous nous voyons dans le meilleur des miroirs. Alors, par une impulsion intérieure qui nous était communiquée, nous tombâmes à genoux et nous répétions intérieurement:

– Ô, Très Sainte Trinité, je vous adore. Mon Dieu, mon Dieu, je vous aime dans le très Saint Sacrement.

Les premiers moments passés, Notre Dame ajouta:

– Récitez le chapelet tous les jours, afin d’obtenir la paix pour le monde et la fin de la guerre.»

Aussitôt elle se mit à s’élever doucement, s’élevant vers l’ascendant, jusqu’à disparaître dans l’immensité du lointain. La lumière qui l’entourait se frayait un chemin à travers la voûte des étoiles, c’est pourquoi nous avons dit un jour que nous avions vu le Ciel s’ouvrir.

C’est une expérience mystique très élevée.

La Vierge de Fatima est aussi l’Immaculée, et c’est pourquoi l’ange de la troisième apparition, qui eut lieu entre juillet et août de l’année précédente, leur avait déjà dit qu’ils devaient prier le Cœur Immaculé de Marie.

A propos de la « Femme vêtue de soleil », Sa Sainteté Jean-Paul II en avait donné une interprétation très intéressante :

«“La femme revêtue de soleil” de l’Apocalypse de Jean est la femme qui, après le péché de l’homme, a été introduite au centre de la lutte contre l’Esprit des ténèbres».

Il y a donc un autre élément essentiel : non seulement la Femme est toute lumière, mais une Femme qui lutte ! C’est une femme qui est contre la force et la puissance du mal, comme Dieu l’avait annoncé dans le Proto-évangile. C’est une inimitié créée par Dieu, et peu importe combien les hommes chercheront à mélanger les choses, peu importe combien les hommes essaieront d’appeler le mal bien et le bien mal, il n’en sera pas ainsi et cela ne changera pas jusqu’à la fin des siècles, et Marie sera toujours du côté du bien.

Jean-Paul II poursuit en disant : « Le livre de la Genèse parle. Rappelons-nous les paroles de Dieu adressées au Tentateur : “Je mettrai inimitié entre toi et la femme” (Gn 3, 15). Et cela est confirmé dans l’Apocalypse : “Le dragon se tenait devant la femme qui allait accoucher pour dévorer l’enfant nouveau-né ” (12,4)».

Nous sommes au centre de la lutte qui se déroule sur terre depuis le début de l’histoire humaine[2].

Le serpent du livre de la Genèse, le dragon de l’Apocalypse, est le même Esprit des ténèbres, le Prince du Mensonge, qui, rejetant Dieu et tout ce qui est divin, est devenu la “négation incarnée” – la caricature diabolique de l’Incarnation-.

« L’histoire de l’homme, l’histoire du monde devient, sous la pression incessante de cette négation de Dieu originelle opérée par Satan, négation du Créateur par la créature. Dès le début, et dès le moment de la tentation de nos premiers parents, et plus tard pendant toutes les générations des fils et filles de la terre, il essaie d’introduire son « non serviam » dans l’âme de l’homme».

Qui est cette femme”? C’est celle qui avec tout son être humain dit : Voici la servante du Seigneur (Lc 1, 38), exactement le contraire ! «… Au centre même de la lutte entre l’esprit de reniement de Dieu et le service salvifique, le Fils de Dieu est devenu le Fils de Marie. C’est ainsi que s’accomplit la promesse de Dieu dans le livre de la Genèse: au milieu de l’histoire de l’homme se trouve le Fils de la femme, qui est le ministre du salut de l’homme et du monde»[3].

Et pourquoi Marie est-elle celle qui combat le diable ? Il en est ainsi par la volonté de Dieu. Dieu est celui qui a mis cette inimitié. De telle sorte que cette Femme qu’il a revêtue de sa lumière, c’est-à-dire l’a remplie de sa grâce sans que son Cœur connaisse le péché, est celle qui lui a donné un pouvoir énorme contre le pouvoir du mal, un pouvoir supérieur à celui de tous les anges et de tous les saints réunis. De telle sorte qu’un soupir de la Vierge a plus de pouvoir que tout ce que tous les démons tentent de faire ensemble !

Et quelles étaient ses armes ? Armes infaillibles, et armes invincibles : humilité, pureté, obéissance. C’est ainsi que Marie gagne et c’est ainsi que Marie enseigne ses enfants à gagner. Ainsi nous contemplons, dans le signe apparu au ciel, Celle que saint Bernard aimait appeler, « toute la raison de notre espérance ».

III. Les religieuses habillées au soleil, par participation

Et en ce jour où nos Sœurs recevront le saint habit, nous pouvons faire une application de ce que nous avons développé.

Les âmes consacrées, dans ce cas, les religieuses qui se consacrent à Dieu, ont Marie pour modèle, et sont aussi une participation analogue de la Femme revêtue du Soleil, c’est pourquoi la religieuse doit être une femme toute lumière et elle doit être aussi une femme toute lutte, d’autant plus en ces temps.

Et d’une manière toute particulière, la religieuse est par participation une femme toute éclairée par la virginité. Il faut toujours noter que l’essentiel de la doctrine sur la virginité a été reçu par l’Église de la bouche même de son divin Époux, Jésus-Christ [4].

Une fois lorsque les liens et les obligations du mariage semblaient très lourds aux disciples et que Notre-Seigneur leur avait manifesté : « que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni », ils lui dirent : « Si telle est la situation de l’homme par rapport à sa femme, mieux vaut ne pas se marier. » (Mt 19,10) ; et alors Jésus profite de l’occasion pour enseigner d’une manière très claire, quoique parabolique, l’importance de la virginité. Jésus leur répondit que tout le monde n’était pas capable de comprendre cette parole, mais seulement ceux à qui elle était accordée ; parce que certains sont inaptes au mariage à cause d’une malformation physique congénitale, d’autres à cause de la violence et de la méchanceté des hommes ; d’autres, au contraire, s’en abstiennent, spontanément et de leur plein gré, et cela par amour du Royaume des Cieux. Et Notre-Seigneur concluait en disant d’une manière mystérieuse, car certes la virginité est toujours mystérieuse : Celui qui est capable d’une telle doctrine doit la suivre (Mt 19, 11-12).

D’autre part, les saints et les docteurs de l’Église de tous les temps enseignent que la virginité n’est une vertu chrétienne que lorsqu’elle est gardée par amour du Royaume des Cieux[5] , c’est-à-dire lorsque nous embrassons cet état de vie pour nous abandonner plus facilement aux choses divines, atteindre la béatitude éternelle avec plus de sécurité et, enfin, nous consacrer avec plus de liberté lorsqu’il s’agit de conduire les autres au Royaume des Cieux.

C’est pourquoi l’Apôtre Saint Paul, inspiré par l’Esprit Saint, avertit : Celui qui n’a pas de femme, marche avec sollicitude dans les choses du Seigneur, et dans ce qui doit plaire à Dieu… Et la femme célibataire et la vierge pensent aux choses du Seigneur pour être saintes de corps et d’âme (1Cor 7,32-34).

C’est donc la fin première et la principale raison de la virginité chrétienne. Ne tendre qu’aux choses divines, y mettre l’âme et le cœur, vouloir plaire à Dieu en toutes choses, ne penser qu’à lui, lui consacrer totalement corps et âme. Et cela a toujours été compris par l’Église. Qu’il suffise de citer en exemple saint Augustin, évêque d’Hippone : « la virginité n’est pas honorée pour elle-même, mais pour être consacrée à Dieu, et nous ne louons pas les vierges parce qu’elles le sont, mais pour être des vierges consacrées à Dieu par une pieuse continence »[6].

C’est pourquoi, de nos jours, toutes les attaques impitoyables qui sont faites contre la virginité ne sont pas seulement faites pour la virginité elle-même, mais parce que la virginité est une consécration à Dieu.

Il faut savoir que la lutte actuelle et toujours contre la virginité ne cesse d’être une chose satanique, car c’est la répétition du “non serviam”, du “je n’obéirai pas”. D’une manière ou d’une autre, ce n’est pas considérer Dieu comme “Celui qui est”, le Tout-Puissant, l’Être suprême, car Il est le Seigneur de la vie et de la mort.

Et c’est pourquoi il est important de comprendre ce qu’est la virginité : la virginité n’est pas se nier à un époux, mais se nier à un époux humain, afin d’avoir un Époux Divin. Comme le disait saint Ambroise, dans une phrase concise : « La Vierge est celle qui épouse le Christ »[7]. Pour cette raison, l’objet principal de ces femmes habillées au soleil par participation, est de toujours plaire au Divin Époux.

C’est ce que nous demandons dans cette Messe, pour ces sœurs qui reçoivent aujourd’hui leur saint habit, pour toutes les Sœurs de nos Instituts, et aussi pour toutes ces femmes, des milliers et des milliers, qui ont su vieillir dans leur virginité, qui ont été la gloire et la couronne de l’Église.

  Nous le demandons à la Vierge : La Femme vêtue de soleil !

+ P. Carlos Miguel Buela IVE.

Fondateur de la Famille Religieuse du Verbe Incarné.


[1] cf. Ap 12,17.

[2] cf. Concile Œcuménique Vatican II, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde d’aujourd’hui «Gaudium et spes», 24.

[3] Jean-Paul II, « Homélie lors de la messe célébrée dans la paroisse de Castelgandolfo », L’Osservatore Romano 35 (1984) 522.

[4] cf. Pie XII, Sacra Virginitas, passim.

[5] cf. Mt 19.12.

[6] Saint Augustin, De Sancta virginitate, 22; PL. XL, 407.

[7] Saint Ambroise, De virginibus, I, 8 ; Non. 52; PL. XVI, 202.