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“La valeur d’une âme se mesure à l’amour qu’elle a pour Dieu”

Homélie pour le Dimanche XXXI, année C (Mc 12, 28b-34).

« Quel est le premier de tous les commandements ? » c’est la question posée par un des scribes, le Seigneur est déjà à Jérusalem, quelques jours avant sa passion et sa mort, c’est la semaine Sainte de sa vie, et il aura plusieurs discussions avec les chefs religieux, les pharisiens et les scribes. Une de ces discussions porte précisément sur le grand commandement de la loi que l’évangile nous présente ce dimanche.

L’évangéliste saint Matthieu écrit dans son évangile que ce scribe voulait mettre à l’épreuve le Seigneur, ce qui serait contradictoire avec les paroles que Notre Seigneur lui adresse à la fin dans l’évangile de saint Marc que nous venons de proclamer : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Saint Augustin nous donne alors la solution : « d’abord, il se présente avec l’intention de le mettre à l’épreuve, mais, comme le Christ  répond de manière satisfaisante, il lui donne son accord. Il n’est pas étonnant que les paroles du Seigneur lui aient remué l’âme, et donc qu’une conversion se soit produite au fond du cœur de ce docteur de la loi ».

Le Seigneur rappelle ce grand commandement déjà proclamé par Moïse, et nous l’avons évoqué dans la première lecture.

Mais nous devons remarquer que Moïse commande donc deux choses : la crainte et l’amour : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu », et après avoir explicité cette crainte, il ajoute : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »

« Et pourquoi le Seigneur n’a-t- il pas répondu au sujet de la crainte, mais de l’amour ? » se demande saint Thomas d’Aquin, que nous allons suivre dans ce sermon (d’après son Commentaire à l’évangile de saint Matthieu). Et le grand saint répond : « Il faut dire que certains craignent Dieu parce qu’ils craignent d’être punis par Lui, comme ceux qui craignent la peine de la géhenne (de l’enfer), ou comme ceux qui craignent de perdre quelque chose qu’ils tiennent de Dieu : cela est la crainte servile, car on aime [alors] ce par quoi l’on peut être puni. »

« Mais, il existe une autre crainte qui craint Dieu pour Lui-même, qui craint de l’offenser : une telle crainte vient de l’amour, et l’on craint ce que l’on aime. Elle est donc le principe de l’amour. 1 Jn. 4, 16 : Dieu est amour, et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. C’est pourquoi le Seigneur dit : ‘Tu aimeras le Seigneur’ ; non pas tu le craindras, car Dieu doit être aimé comme le premier objet susceptible d’être aimé, puisqu’il est la fin première, alors que tout le reste est aimé en vue de la fin (aimé pour Dieu). Celui-là donc qui aime Dieu comme la fin (unique) l’aime de tout son cœur.

Moïse avait décrit l’exigence de l’amour comme une impulsion de l’homme dans ses différentes puissances, le Seigneur ne fera que répéter ces paroles : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force ».

Saint Jean Chrysostome explique que dans l’amour, il y a deux choses, l’une qui en est le principe, l’autre qui est l’effet de l’amour et la conséquence de l’amour. D’où provient l’amour ? Le principe de l’amour est double. En effet, l’amour peut venir de la passion et du jugement de la raison : de la passion (sensibilité), lorsque l’homme ne peut vivre sans ce qu’il aime ; de la raison, lorsqu’il aime selon ce que dicte la raison. Il dit donc que celui-là aime de tout son cœur qui aime de manière sensible, et que celui-là aime de toute son âme, qui aime selon le jugement de sa raison. Et nous devons aimer Dieu des deux façons. Sensiblement, de sorte que notre cœur soit affecté par Dieu, comme le dit le Psaume 83: ‘Mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant’ ; et rationnellement, c’est avec notre intelligence, cherchant la connaissance de Dieu. Saint Jean Chrysostome parle aussi de la conséquence de l’amour, car celui que j’aime, je le vois volontiers, je pense à lui volontiers, je fais volontiers ce qui lui plaît. Jn 14, 23 : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure »,  et le Ps 83, 2-3 : « De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur, Dieu de l’univers ! Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur ».

« Et L’aimer de toutes tes forces », car celui qui aime Dieu se transporte totalement en Lui et se dépense pour Lui, s’applique à Le rechercher.

Saint Augustin fait une distinction entre le cœur, l’âme et l’esprit en fonction des trois choses qui procèdent d’eux. Du cœur sortent les pensées ; de l’âme procède la vie ; de l’esprit, la science et l’intelligence. Ainsi, lorsque le Seigneur dit : « de tout ton cœur », il faut comprendre que nous rapportons à Lui toutes nos pensées ; « de toute ton âme », que nous lui rapportons toute notre vie ; « de tout ton esprit », que toute science lui est rapportée, c’est-à-dire que nous procurions la science pour le servir.

Une fois ceci affirmé, le Seigneur ajoutera : « voilà le plus grand et le premier commandement ». Le plus grand par sa capacité : en effet, c’est celui dans lequel tout est contenu, car en celui-ci l’amour du prochain est contenu, selon ce que dit 1 Jn. 4, 21 : « Celui qui aime Dieu aime aussi son frère ». Il est donc le plus grand. Il est aussi le premier par l’origine, le plus grand en dignité et en capacité.

Le Seigneur présente ensuite le second commandement : « le second lui est semblable : ‘tu aimeras ton prochain comme toi-même’.» Il a voulu montrer qu’il y a un ordre dans les commandements. Et quelle en est la raison ? Il est clair que les commandements portent sur les actes des vertus, Or, les vertus ont un ordre, car l’une dépend de l’autre.

Mais pourquoi dit-il qu’il est semblable au premier ? Parce que, lorsque l’homme est aimé, Dieu est aimé en lui, puisque l’homme est l’image de Dieu. Le second commandement est donc semblable au premier commandement, qui porte sur l’amour de Dieu.

« Tu aimeras ton prochain » :  Cela est suffisamment indiqué dans la parabole de bon samaritain, de Lc. 10, 36, où la question est posée : Qui a été son prochain ? Et il est répondu : Celui qui lui a montré de la compassion, qui a fait miséricorde. Mais il n’existe aucune créature rationnelle à qui nous ne devions montrer de la compassion.

Ensuite, « comme toi-même », c’est-à-dire comme la fin pour laquelle tu t’aimes ou à la manière dont tu t’aimes. Pour la fin, car tu ne dois pas t’aimer pour toi-même, mais pour Dieu ; de même en est-il pour le prochain, comme dit l’Apôtre, 1 Co 10, 31 : « Faites tout pour la gloire de Dieu ». De même, dans le fait de t’aimer, tu t’aimes du fait que tu te veux du bien, et un bien qui te convienne et soit conforme à la loi de Dieu, et cela est le bien de la justice. Aussi dois-tu souhaiter une bonne justice pour le prochain. Tu dois donc l’aimer soit parce qu’il est juste, soit parce qu’il est rendu juste.

De même, tu dois l’aimer à la manière dont tu t’aimes, car, lorsque je dis que j’aime celui-ci, je dis que je lui veux du bien. Ainsi, l’acte de l’amour porte sur deux choses : ou bien sur celui qui est bon, ou bien sur le bien lui-même que je lui veux. De sorte que j’aime celui-ci parce que je veux qu’il soit un bien pour moi.

Pour conclure, citons Saint Bernard qui enseignait que la valeur d’une âme se mesure à l’amour qu’elle a pour Dieu.

Vérité que saint Augustin avait aussi enseignée, lorsqu’il disait au Seigneur : « Il t’aime moins, celui qui aime quelque chose avec toi. », ou bien une autre traduction : « Il ne t’aime pas assez, celui qui aime en plus autre chose, sans l’aimer à cause de toi » 

Demandons à la très sainte Vierge Marie la grâce de vivre ce commandement en plénitude comme chrétiens.

P. Luis Martinez IVE.

“Une lampe fut allumée pour que les hommes trouvent le Christ”

Homélie pour le Dimanche III Avent, année B (Jn 1, 6-8.19-28).

Ce troisième dimanche du temps de l’Avent est appelé Dimanche « Gaudete », « soyez dans la joie ». C’est la première parole qui ouvre la liturgie de la messe, l’antienne d’entrée, que nous remplaçons par un chant. L’expression est reprise dans la deuxième lecture : « soyez toujours dans la joie ». Dans ce texte de la lettre aux Thessaloniciens, saint Paul nous donne une série de conseils pour vivre en attente du retour du Seigneur. 

Le même apôtre exhortait souvent dans ses lettres aux chrétiens de ce premier temps de l’Eglise à être dans la joie car la venue de notre Seigneur est déjà certaine : “Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; car le Seigneur est proche” (Ph 4, 4-5) .

Mais que signifie : “le Seigneur est proche ?” Comment devons-nous comprendre cette “proximité” de Dieu ? Écrivant aux chrétiens de Philippes, l’apôtre Paul pense bien sûr au retour du Christ et il les invite à se réjouir car ce retour est certain. Cependant, dans sa Lettre aux Thessaloniciens, ce même saint Paul fait remarquer que personne ne peut connaître le moment de la venue du Seigneur (cf. 1 Th 5, 1-2) et met en garde contre tout alarmisme comme si le retour du Christ était imminent (cf. 2 Th 2, 1-2). Ainsi, déjà à cette époque, éclairée par l’Esprit Saint, l’Église comprenait toujours mieux que la “proximité” de Dieu n’est pas une question d’espace et de temps, mais une question d’amour : l’amour rapproche ! Le prochain Noël viendra nous rappeler cette vérité fondamentale de notre foi et, devant la crèche, nous pourrons goûter la joie chrétienne, en contemplant à travers Jésus nouveau-né, le visage du Dieu qui par amour s’est fait proche de nous. (Benoît XVI)

Ce dimanche nous méditons toujours sur la figure de saint Jean Baptiste. Pourquoi donc baptises-tu ? C’est la question posée par les chefs religieux. En effet, ce geste de baptiser bien qu’il fût connu par les gens religieux de ce peuple, n’était jamais pratiqué sur ceux qui appartenaient au peuple d’Israël, mais sur ceux qui venaient d’autres nations et d’autres peuples. Car les descendants d’Abraham selon le sang faisaient partie du peuple d’Israël par droit de naissance, tandis que les païens devaient être « lavés » et purifiés pour accéder au droit de la circoncision et appartenir définitivement à la religion juive.

Pourtant Jean pratiquait ce baptême de l’eau sur les juifs qui venaient confesser leurs péchés devant lui. Il était en train de suggérer que même son peuple devait aussi se purifier, que la sainteté n’est pas une raison de race, mais une grâce de Dieu qui a besoin d’un profond changement du cœur pour renoncer à ce qui n’est pas Dieu, pour renoncer à ce qui nous éloigne de Dieu qui est le péché.

Comme nous le voyons dans l’évangile, saint Jean est soumis à un interrogatoire pour déclarer ce qu’il était.

« ‘Que dis-tu de toi-même?’ Remarquons combien Jean est consacré, remarque saint Thomas d’Aquin. Il a déjà réalisé ces paroles de l’Apôtre : ‘Je vis, mais non pas moi, c’est le Christ qui vit en moi’. C’est pourquoi il ne répond pas : “Je suis le fils de Zacharie, ou tel et tel” : il dit uniquement sa dépendance à l’égard du Christ. Jean n’est qu’une voix qui prépare la venue du Seigneur.

« Je suis la voix de celui qui crie dans le désert » Pourquoi crier et ne pas prêcher ?

Celui qui crie peut le faire pour quatre raisons, explique encore saint Thomas.

En effet, le cri implique d’abord une manifestation et c’est pourquoi Jean crie, pour montrer que le Christ parlait manifestement en lui, comme lorsque le Seigneur criera Lui-même : « Le dernier jour de la fête, le plus solennel, Jésus debout s’écriait : ‘Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive’ »; alors que, dans les prophéties, Il n’a pas crié, parce que les prophéties furent données de manière énigmatique et sous forme de figures.

Ensuite, le cri s’adresse à des personnes éloignées ; or les Juifs s’étaient éloignés de Dieu ; aussi fallait-il crier.

En troisième lieu, le cri s’adresse à des gens qui n’entendent pas bien, ceux qui se sont fermés à la parole de Dieu et qu’il fallait comme réveiller.

Enfin, le cri exprime qu’on parle avec indignation, parce que celui qui crie s’adresse à ceux qui ont mérité la colère de Dieu. Le cri sert aussi pour les convertir.

Mais remarquons qu’il crie dans le désert, car Le Seigneur fit entendre sa parole à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. On peut trouver là un sens littéral et un sens mystique, suivant toujours saint Thomas d’Aquin.

Au sens littéral, Jean reste dans le désert pour être exempt de tout péché, afin d’être ainsi plus digne de porter témoignage pour le Christ et de rendre, par sa vie, son témoignage plus digne de foi auprès des hommes. Au désert on ne trouve pas les occasions de péché qui existent là où vivent les hommes. Et pour cela, les premiers moines se sont enfuis au désert pour s’éloigner du monde de péché.

Au sens mystique, le désert s’explique de deux façons. Le désert, en effet, représente d’abord les païens, conformément à cette parole d’Isaïe : « Les fils de la délaissée [du latin desertae] sont plus nombreux que les fils de celle qui avait un époux ». Ainsi, pour montrer que la connaissance de Dieu ne doit pas être prêchée seulement à Jérusalem, mais chez toutes les nations, il cria dans le désert. Le royaume de Dieu [dira le Christ aux Juifs] vous sera enlevé et il sera donné à une nation qui en produira les fruits.

Par désert, d’autre part, on entend la Judée, qui était alors déserte (abandonnée). Jean cria donc dans le désert, c’est-à-dire en Judée, pour faire comprendre que le peuple à qui il prêchait était alors déserté par Dieu.

« Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ; c’est lui qui vient derrière moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale. »

Jean n’aurait rien pu évoquer de plus servile : dénouer la courroie des sandales était l’obligation des esclaves. Il y avait un dicton rabbinique selon lequel un disciple devrait être prêt à faire n’importe quoi pour son maître, sauf simplement dénouer ses sandales. C’était un service trop humiliant même pour un disciple à rendre à son maître. Mais Jean avait dit qu’il y avait un de qui il ne méritait pas même d’être son esclave.

« Voix de celui qui crie dans le désert, voix de celui qui brise le silence», comme l’affirmait le grand Saint Augustin: « Préparez la route pour le Seigneur, cela revient à dire : Moi, je retentis pour faire entrer le Seigneur dans le cœur ; mais il ne daignera pas y venir, si vous ne préparez pas la route. Que signifie : Préparez la route, sinon : Priez comme il faut ? Que signifie : Préparez la route, sinon : Ayez d’humbles pensées ? Jean vous donne un exemple d’humilité. On le prend pour le Messie, il affirme qu’il n’est pas ce qu’on pense, et il ne profite pas de l’erreur d’autrui pour se faire valoir.

S’il avait dit : Je suis le Messie, on l’aurait cru très facilement, puisqu’on le croyait avant même qu’il ne parle. Il l’a nié : il s’est fait connaître, il s’est défini, il s’est abaissé.

Il a vu où se trouvait le salut. Il a compris qu’il n’était que la lampe, et il a craint qu’elle ne soit éteinte par le vent de l’orgueil. »

La mission de Jean consistait seulement à préparer le chemin. La grandeur qui lui correspondait provenait de la grandeur suprême de celui dont il annonçait la venue. C’est le grand exemple de tous ceux qui sont prêts à s’effacer pour que Jésus-Christ soit vu, soit connu et reconnu. Jean n’était qu’un doigt pointé vers le Christ. Que Dieu nous donne la grâce de nous oublier nous-mêmes et de ne nous souvenir que du Christ.

Comme dit encore saint Augustin : “une lampe, c’est-à-dire Jean, fut allumée pour que les hommes trouvent le Christ”. Que la Très sainte Vierge Marie nous donne la grâce d’être, nous aussi des lumières qui guident les hommes vers le Christ.

P. Luis Martinez IVE.