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L’absence du Seigneur n’est pas pour toi une absence; avec la foi tu Le possèdes sans le voir.

III Dimanche de Pâques. Les disciples d’Emmaüs

Nous sommes déjà dans ce troisième dimanche de Pâques, et la liturgie de la Parole nous présente le passage des disciples d’Emmaüs.

Entendre cet évangile nous donne toujours une consolation spéciale, la description que fait de ce moment saint Luc est très vivante, facile à imaginer ; et elle est pleine de significations spirituelles pour nous.

Le même dimanche de la Résurrection, ces deux disciples, une fois le grand sabbat achevé où l’on ne pouvait pas se déplacer, abandonnent Jérusalem vers la ville d’Emmaüs.

Il est presque évident que l’objectif de leur départ était de s’éloigner de la ville et s’éloigner de la catastrophe que signifiait pour eux la crucifixion et la mort de Jésus. On dirait qu’ils échappent finalement de la Croix et de la Passion, ils voulaient un Christ glorieux sans passer par la croix et la mort, sans la Rédemption par le sang. Comme beaucoup d’entre nous, qui voulons parfois un christianisme sans exigences, sans sacrifices, sans compromis, enfin un christianisme facile ; lorsque notre Seigneur nous dit toujours que pour le suivre il faut porter la croix.

Cette tristesse et cette déception de l’image de Jésus qu’ils avaient créée font que ces disciples s’éloignent aussi de l’Eglise, représentée par la petite communauté qu’ils quittent. La tristesse les fait aussi s’éloigner de la bonne compagnie qui pourrait éventuellement les consoler, et cela est aussi pour une image de ce qu’on ne doit pas faire.   

Ce dimanche, nous allons suivre les beaux commentaires de saint Augustin sur cette page de l’évangile, bien que notre saint a vécu il y a plus de 15 siècles, il ne cesse jamais d’illuminer l’Eglise avec ses enseignements qui sont toujours actuels car la vérité ne change pas. Comme tous les saints de l’histoire qui ont imité le Christ, Saint Augustin est toujours un compagnon de route qui veut aussi nous expliquer les écritures pour que nous comprenions comme lui l’a compris avant dans sa vie, l’amour que le Christ a pour chacun de nous et comment l’œuvre de Dieu s’accomplit dans l’histoire de l’homme.

Laissons donc parler ce grand père de l’Eglise:

Jésus leur apparut, dit-il, ils le voyaient et ne le reconnaissaient pas. Le Maître marchait avec eux sur le chemin, ou plutôt il était lui-même leur Chemin ; mais eux ne marchaient pas en lui et il les en trouva égarés.

Il leur avait tout prédit, mais sa mort leur avait fait tout oublier; en le voyant cloué à la croix (les disciples) se troublèrent jusqu’à perdre le souvenir de ses enseignements, l’attente de sa résurrection, et jusqu’à ne plus tenir à ses promesses.

«Nous espérions, disent-ils, que c’était lui qui devait racheter Israël». Vous l’espériez, chers disciples? Et vous ne l’espérez donc plus? Comment! le Christ est vivant; et en vous la foi est morte? Oui, le Christ est vivant, mais il a trouvé la mort dans le cœur de ses disciples qui le regardent sans le voir, qui le voient sans le reconnaître. 

Ils le considéraient comme un compagnon de voyage, lui qui était leur guide suprême ; et c’est ainsi qu’ils le voyaient sans le reconnaître.

Ils avaient perdu la foi, ils avaient perdu l’espérance, et c’étaient des morts qui marchaient avec un vivant, des morts qui marchaient avec la Vie même. La Vie marchait bien avec eux, mais elle n’était pas rentrée encore dans leurs cœurs.

Notre cœur se réjouit, dit toujours Augustin dans une autre homélie, quand nous découvrons que nous valons mieux que ces hommes, eux qui marchaient sur la route et à qui le Seigneur apparut. »

Car nous croyons ce qu’ils ne croyaient pas encore. Ils avaient perdu l’espérance, et là où ils doutaient, nous-mêmes n’avons aucun doute. Ils avaient perdu l’espérance au Seigneur crucifié ; on le voit à leurs paroles. « Et vous chrétiens de l’année 2020, vous avez vraiment la foi et l’espérance ?  » pourrait aussi nous demander notre grand docteur. La souffrance et la douleur de ce monde, et toutes les épreuves que vit l’humanité, et l’on ne parle pas ici seulement de la pandémie, pensons aussi aux guerres, la famine, le phénomène de la migration, la persécution religieuse, l’attaque à la bonne morale, à l’éthique que nous souffrons aujourd’hui. Dans notre monde, le péché est une institution et le bien moral est parfois le coupable. Et nous, nous croyons en Jésus ? Vraiment, nous espérons en Lui ?  

Quand Jésus leur demande, poursuit Saint Augustin : De quoi causiez-vous donc, tout en marchant, et pourquoi êtes-vous tristes ? ils répondent : Tu es bien le seul de tous ceux qui étaient à Jérusalem, à ignorer les événements de ces jours-ci. – Quels événements ! répliqua Jésus. Lui qui sait tout, il les questionne lui-même, parce qu’il désire être dans leur cœur.

Vous espériez, et maintenant vous n’espérez plus? C’est ainsi que vous êtes ses disciples ? Le malfaiteur crucifié avec Jésus (le bon larron) vous a surpassés ! Vous avez oublié celui qui vous instruisait, tandis que le larron a reconnu son compagnon de supplice : Seigneur, souviens-toi de moi, quand tu viendras inaugurer ton règne (Lc 23,42). Oui, parce que c’est lui qui devait racheter Israël. Cette croix était une école où le maître instruisait le bandit. Le bois où Jésus était cloué devint la chaire de son enseignement. Celui qui vous a rejoints, puisse-t-il vous rendre l’espérance ! Et c’est ce qui est arrivé.

Rappelez-vous cependant, frères très chers, comment le Seigneur Jésus, alors qu’avant les yeux de ses disciples étaient empêchés de le reconnaître, voulut être reconnu au partage du pain. Les fidèles comprennent ce que je veux dire – réfléchit encore le grand Docteur– , eux aussi reconnaissent le Christ au partage du pain, mais de ce pain qui, recevant la bénédiction du Christ, devient le corps du Christ.

Les disciples d’Emmaüs n’ont pas voulu laisser leur compagnon de voyage partir, ils voulaient que Jésus demeure avec eux, en même temps qu’ils pratiquaient l’hospitalité, ils étaient bénéficiés de la compagnie du Fils de Dieu.

Et pour cela, continue Augustin : « L’hospitalité leur rendit ce que le manque de fois leur avait fait perdre, et le Seigneur se montra à eux au moment de la fraction du pain. Apprenez donc quand est-ce que vous devez rechercher le Seigneur, le posséder, le reconnaître ; c’est quand vous mangez (le pain consacré, l’eucharistie). Les fidèles voient dans cette lecture quelque chose de bien supérieur à ce qu’y voient ceux qui ne sont pas initiés (pas des vrais croyants). »

Mais, il ne suffit pas parfois de recevoir l’instruction, explique notre saint d’Hippone, si cela n’est pas mis en pratique ; il faut vivre la foi, la foi est révélée dans les œuvres.  « En effet, les disciples d’Emmaüs avaient reçu l’enseignement de la parole (au long du voyage). Et c’est parce qu’ils ont pratiqué à l’égard de Jésus l’hospitalité, qu’ils ont mérité de connaître lors de la fraction du pain celui qu’ils n’avaient pas reconnu lorsqu’il leur expliquait les Écritures, ‘car ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi, qui sont justes aux yeux de Dieu, mais ce sont ceux qui la pratiquent qui seront justifiés’. (Rm 2) »

Le Seigneur Jésus se fit donc reconnaître, et il disparut aussitôt après. S’il les quitta de corps, il resta avec eux par la foi; et, si aujourd’hui encore il est pour toute l’Eglise absent corporellement et résidant au ciel, c’est pour élever la foi. Eh! où serait la tienne, si tu ne connaissais que ce que tu vois? Si tu crois au contraire ce que tu ne vois pas, quels transports lorsque tu seras en face de la réalité! Fortifie donc ta foi, puisque tu verras un jour !

Au moment de la fraction du pain. Nous aussi, nous en sommes sûrs, en rompant le pain nous reconnaissons le Seigneur. S’il ne voulut se dévoiler qu’en ce moment, c’était en vue de nous qui, sans le voir dans sa chair, devions manger sa chair. Toi donc, qui que tu sois, toi qui es vraiment fidèle, toi qui ne portes pas inutilement le nom de chrétien, toi qui n’entres pas sans un vrai désir dans l’église, toi qui entends la parole de Dieu avec crainte et avec confiance, quelle consolation pour toi dans cette fraction du pain! L’absence du Seigneur n’est pas pour toi une absence; avec la foi tu Le possèdes sans le voir.

Que la très Sainte Vierge Marie et saint Augustin nous aident à grandir dans l’esprit de foi et d’espérance.

P. Luis Martinez IVE.

Citations des Sermons 234 et 235 et « Questions évangéliques » (cité en Catena Aurea par saint Thomas d’Aquin)

L’office de consolateur du Christ ressuscité

Homélie du Dimanche de Pâques

Dans ses Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola nous donne une indication qui nous aide beaucoup pour les méditations des mystères glorieux de Jésus. Il dit : « je considérerai comment Notre-Seigneur Jésus-Christ exerce auprès des siens l’office de consolateur, le comparant à un ami qui console ses amis » (ES, 224). Et vraiment, il est très important pour notre relation avec Jésus victorieux et ressuscité de comprendre cette fonction consolatrice qu’Il assume après son Mystère Pascal.

Saint Ignace lui-même nous explique ce qu’il entend par consolation. En fait, dans ses Règles pour le discernement des esprits, il dit : « J’appelle consolation un mouvement intérieur qui est excité dans l’âme, par lequel elle commence à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur, et en vient à ne savoir plus aimer aucun objet créé sur la terre pour lui-même, mais uniquement dans le Créateur de toutes choses. La consolation fait encore répandre des larmes, qui portent à l’amour de son Seigneur l’âme touchée du regret de ses péchés, ou de la Passion de Jésus-Christ, notre Seigneur, ou de toute autre considération qui se rapporte directement à son service et à sa louange. Enfin, j’appelle consolation toute augmentation d’espérance, de foi et de charité, et toute joie intérieure qui appelle et attire l’âme aux choses célestes et au soin de son salut, la tranquillisant et la pacifiant dans son Créateur et Seigneur » (ES, 316).

Comme on peut le voir, l’effet de la considération et de l’expérience du triomphe du Christ ressuscité consiste principalement en quelque chose de surnaturel, c’est-à-dire dans l’augmentation des vertus qui nous relient directement à Dieu : la foi, l’espérance et la charité.

Le tombeau vide est la première attestation du triomphe de Jésus, et c’est la pierre angulaire de toute notre foi. L’absence du Christ de sa tombe est la première chose qui nous pousse à croire en Lui, en sa divinité, en la vérité de ses paroles et en la légitimité de ses miracles. Saint Paul dira que « si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu » (1Cor 15, 14). Et vraiment, toute la vérité que nous affirmons surnaturellement par la foi remonte à cette pierre du tombeau, qui a soutenu le corps du Christ mort, et qui est vide jusqu’à son retour à la fin des temps.

Mais l’absence de Jésus n’est pas définitive ; Il se présente aux siens de multiples façons : Il apparaît. Jésus confirme par sa présence la réalité de sa nouvelle vie. Ses apparitions ont un aspect différent de celui de sa présence avant la mort, car elles ne sont pas seulement des manifestations de son pouvoir sur la mort et de sa gloire, mais elles sont aussi, dans un certain sens, un moyen de tester ses disciples et ses adeptes. En effet, il est surprenant qu’ils soient souvent incapables de le reconnaître, comme dans le cas de Madeleine, de ceux d’Emmaüs, de Pierre sur le bateau. Mais en même temps qu’ils n’ont pas d’yeux pour le voir, leur cœur ne cesse de s’enflammer en sa présence.  Car la résurrection n’est pas seulement la cause de notre foi, mais aussi la source vivante de notre espérance, car si le Christ est ressuscité et vit, nous espérons nous aussi ressusciter et vivre avec Lui.

Le dernier type de consolation de Jésus ressuscité va au-delà de l’absence et de l’apparence : c’est sa compagnie, qu’Il donne à tous ceux qui croient et espèrent en Lui. Jésus mange avec les disciples, leur parle, leur enseigne, « est » avec eux. Et c’est un « être » définitif. C’est la réalité la plus parfaite de la résurrection : la présence de Jésus avec nous, « tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). C’est la charité qui vivifie la foi et l’espoir dans notre âme. La charité est l’objet de consolation, car elle est l’âme de notre âme, et la force de toutes nos forces spirituelles. Nous appartenons au Christ par la charité. C’est pourquoi la compagnie de Jésus et l’intimité avec lui sont la fin de l’absence et de l’apparence cachée.

Nous sommes appelés à une nouvelle vie. A la vie de Jésus ressuscité. Et même la mort, comme le prix de cette vie, ne devrait pas nous effrayer. C’est le message de la Résurrection. Que Jésus est toujours vivant, et qu’Il est -comme l’a dit le père Buela- « notre contemporain » : « Cela ne se passe pas de manière sensible, nous ne le verrons pas avec les yeux de la chair, mais nous devons Le voir avec les yeux de l’âme, ce qui est beaucoup plus important. Avec les yeux de l’esprit, avec les yeux de la foi » (El Arte del Padre, 653).

Le père Buela poursuit : « Le fait de la Résurrection de Notre Seigneur, sous un regard de foi, devrait nous amener à considérer Sa présence en ce temps qui est le nôtre. Sa présence qui se manifeste merveilleusement sous tant de formes et de façons différentes […].

Toutes choses devraient nous parler de Jésus. Le vent, parce qu’il résonne encore, les routes, les chemins, parce qu’ils connaissent ses pas ; quand nous voyons le ciel étoilé, les étoiles gardent dans leurs yeux ces nuits de prière et d’anéantissement du Christ ; quand nous entendons les oiseaux, ils continuent à être pris en charge par le Père, qui leur donne leur nourriture sans qu’ils ne sèment; quand nous voyons les fleurs, revêtues de belles parures, elles exhalent Son parfum, l’arôme de Son souffle. Quand nous voyons le Soleil et la Lune, ce sont le même Soleil et la même Lune que le Seigneur Jésus a vus. Quand nous voyons les enfants, quand nous voyons la mer en colère, quand nous voyons toutes choses, comme c’était le cas quand Il est passé la première fois, c’est toujours pareil maintenant. Et toutes choses doutent qu’Il soit parti ou qu’il soit resté (comme le dit un poète), parce qu’Il est finalement resté, parce que le Christ vit. Il est notre contemporain. Nous pouvons donc paraphraser saint Jean de la Croix :

C’est en répandant mille grâces

qu’Il est passé à la hâte par ces bocages.

En les regardant

et de sa figure seule

Il les a laissés revêtus de beauté.

Demandons à la Vierge de toujours découvrir cette vie de Jésus qui a promis d’être avec nous jusqu’à la fin des temps […]. Ce Jésus qui nous a laissé son Église et l’a faite de telle manière que les portes de l’enfer ne peuvent rien contre elle. Enfin, ce même Jésus ressuscité, qui est présent, vivant, partout » (ibid., 654-655).

Que Sa présence et Sa compagnie soient la totalité de notre vie chrétienne.

P. Juan Manuel Rossi IVE.